XVe sommet de la francophonie à Dakar : un choix géopolitique ?



XVe sommet de la francophonie à Dakar : un choix géopolitique ?
En octobre 2012, à Kinshasa, le Président Macky Sall déclare : « Pour des raisons stratégiques et géopolitiques, le XVe sommet prévu en 2014 se tiendra au Sénégal pour permettre à notre pays de rendre hommage à ses dirigeants. Si le doute a subsisté jusqu’en août sur la tenue de l’événement et sur les exigences de la France pour permettre la venue du président François Hollande dans la capitale congolaise, le choix de Dakar a été comme une évidence pour la communauté francophone. Grâce à la relation fusionnelle en­tretenue avec la francophonie, notre pays a su con­vaincre les autres Na­tions de lui offrir cette opportunité pour rendre hommage à ses deux premiers chefs d’Etat ».


Au-delà des hommages aux Présidents Senghor et Diouf, l’organisation du XVème sommet de la Francophonie à Dakar ne répond-t-elle  pas à des logiques géopolitiques ? Pour répondre à cette question, il convient d’abord d’examiner les aspects démographiques et de la géopolitique externe du Sénégal, puis de s’interroger sur la nature de sa situation géopolitique interne. Enfin, son dynamisme au sein des organisations régionales et mondiale sera examiné.

 
Population et géopolitique externe

Faiblement et inégalement peuplé, le Sénégal compte néanmoins une importance démographique régionale. Certes, la population du Mali est estimée à 16 millions en 2014, mais sur une superficie plus de six fois supérieure à celle du Sénégal, et donc une densité de seulement 12 habitants/km2. Au nord du Sénégal, la Mauritanie ne compte que 3,5 millions d’habitants. La Gambie en compte 1,8 et, au sud, la Guinée-Bissau et la Guinée respectivement 1,6 et 10,2 millions. Le Sénégal peut donc être considéré comme un pôle démographique régional d’autant que sa densité, bien que limitée, est la plus élevée que celle de ses cinq pays limitrophes.


Cette fonction régionale se trouve accrue au regard de l’armature urbaine régionale. En, effet, Dakar n’est pas seulement la grande ville nationale, mais la plus grande agglomération régionale. Bamako, au Mali, compte 1,7 million d’habitants (en 2010), comme Conakry, et Nouakchott en Mauritanie moins de 1 million. En considérant l’ensemble de l’Afrique occidentale, à l’exception des villes de Lagos et de Kano au Nigeria, seule Abidjan apparaît plus peuplée avec près de 4,8 millions d’habitants, sachant que son peuplement s’est accentué avec le conflit civil qui s’est aggravé en 2002.


Le Sénégal, malgré un peuplement relativement faible en Afrique comme dans le monde, bénéficie en partie de l’un des « lois de la géopolitique des populations », la « loi du nombre », par un poids démographique significatif par rapport à ses pays voisins et plus encore par l’importance démographique de sa capitale politique et économique.
 
 
Un modèle de stabilité géopolitique interne en Afrique 


La description de la géopolitique interne du Sénégal appelle à souligner sa stabilité attestée par la capacité du pays à surmonter des crises politiques et par deux alternances politiques. N’ayant jamais connu de coup d’Etat, le Sénégal demeure l’un des pays les plus stables du continent africain. Depuis 1960, le modèle sénégalais de stabilité et de démocratie est souvent cité en exemple, même si Amnesty International et certains partis politiques ont dénoncé quelques arrestations et emprisonnement politiques jugés arbitraires, comme ceux de l’ancien Premier Ministre Idrissa Seck en 2005 et de Karimi Wade (détenu depuis plus d’un an).


En 2000, le champ politique sénégalais connaît une évolution majeure et fort rare en Afrique, avec l’alternance dans une ambiance presque euphorique dans le tout le pays. Le 19 mars, lors du deuxième tour des présidentielles, Me Abdoulaye Wade, à la tête d’une coalition de partis politiques, met fin à 40 ans de règne socialiste. Avant même la proclamation des résultats définitifs, le Président sortant Abdou Diouf, très soucieux de la paix sociale, prend de court ses partisans et les membres de son directoire de campagne en téléphonant à Me Abdoulaye Wade pour le féliciter. Ce geste renforce l’image du Sénégal sur le plan international en tant que pays de référence en matière de démocratie en Afrique.


En 2004, la situation politique du pays connaît un conflit ouvert au sommet de l’Etat entre le Président Wade et son sherpa, à l’occurrence Idrissa Seck, ancien directeur de campagne, ancien ministre d’Etat et directeur de cabinet du Président, et alors Premier ministre. Pour cause de dualité d’opinion au sommet de l’Etat, Idrissa Seck est limogé. Il est accusé de détournement de fonds dans les chantiers de la ville de Thiès, située au centre-ouest du pays, et d’atteinte à la sûreté de l’Etat. Il fait ensuite 7 mois de prison avant de bénéficier d’un non-lieu partiel en 2006, puis d’un non-lieu total en 2009. Cet imbroglio politico-judiciaire, très suivi par l’opinion publique, a failli remettre en cause la stabilité du pays.


Néanmoins, en 2007, le président Wade est réélu pour un deuxième mandat. En 2012,  Macky Sall (ancien Premier Ministre de Wade de 2004-2007 et ex numéro 2 de son parti) qui a appris des erreurs d’Idrissa SECK représente l’un des principaux adversaires du Président Wade. En effet, sa longue expérience dans la gestion de l’Etat à différents postes de responsabilité, sa connaissance du Sénégal des profondeurs, son humilité et son courage politique (demander au « Tout puissant » ministre d’Etat, Karim Wade non moins fils du président de la république de rendre compte de sa gestion dans le cadre de l’OCI) lui valent la sympathie des Sénégalais y compris ceux de la diaspora. Contrairement à d’autres candidats qui s’arcboutaient sur la non-participation de Wade à l’élection, Macky Sall part en campagne conscient que le Président sortant ne pouvait en aucun cas gagner dès le premier tour.


L’histoire lui donne raison et le plaçant second avec plus de 26%. L’opposition fait bloc, dans le cadre de la coalition Beno Bokk Yakaar (BBY), pour le soutenir au second tour ; et il fut élu avec plus de 65% des voix.
En dépit d’une grave crise politique dans les toutes premières années de l’indépendance et des tensions politiques périodiques dues au jeu des rapports de force, le Sénégal se caractérise par une remarquable continuité institutionnelle et par une stabilité politique.

 
 Un pays actif dans les organisations régionales et internationales


Le Sénégal est intégré au sein des instances de plusieurs organisations internationales et d’intégration régionales et sous-régionales. Malgré une population et des moyens limités, le pays entend jouer un rôle important en s’appuyant sur sa position géographique stratégique, sur sa stabilité politique et sur la qualité de ses ressources humaines. Ainsi, le Sénégal est-il membre de l’ONU (adhésion du 28 septembre 1960), du groupe des 15 (G15), de l’Organisation internationale pour la francophonie (OIF), de l’Organisation de la conférence islamique (OCI), de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), etc. Il entretient des relations privilégiées avec l’Union européenne dans le cadre du Groupe Afrique Caraïbes Pacifique (ACP).


Le Sénégal est également membre de l’Union Africaine, de l’Union économique et monétaire ouest africaine (UEOMA)… À l’échelle régionale, le pays joue un rôle significatif dans les différentes organisations dont il est membre fondateur. La diplomatie sénégalaise au sein de ces différentes organisations est souvent reconnue.
L’union faisant la force, le Sénégal souhaite, avant même son indépendance, la création d’organismes régionaux entre les pays africains. Dans ce dessein, en janvier 1959, la Fédération du Mali regroupant le Sénégal, le Soudan français (futur Mali), le Dahomey (futur Bénin) et la Haute-Volta (futur Burkina Faso) est créée, sous l’impulsion des fédéralistes Léopold Sédar Senghor et Modibo Keita, qui sera ensuite premier Président du Mali.


Cependant, le Dahomey et la Haute-Volta se retirent de ladite fédération deux mois après. Le Gouvernement de la Fédération est alors présidé par Modibo Keita et l’Assemblée par Senghor. Puis, durant l’été 1960, les divergences sur les orientations politiques entre Sénégalais et Maliens entraînent l’éclatement de la Fédération du Mali et chaque pays déclare son indépendance, le Soudan français sous le nom de Mali.
Néanmoins, le souci d’ouverture géopolitique régional du Sénégal demeure. Par exemple, en 1974, il participe à la création de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CDEAO). Quelques années plus tard, le 17 décembre 1981, le Sénégal crée une confédération, dénommée la Sénégambie, avec un autre pays voisin, la Gambie.


Cette confédération a pour objectif de resserrer les liens entre les deux pays, de promouvoir la coopération dans les domaines des affaires étrangères et de la communication interne. Pour le Sénégal, l’objectif est aussi de géopolitique interne : il s’agit aussi de désenclaver la Casamance, dont plus de la moitié de la superficie se trouve isolée du reste du Sénégal par la Gambie. Mais, d’une part, les intérêts trop divergeant entre le Sénégal et la Gambie et, d’autre part, l’éclatement de la crise avec la Mauritanie sonnent le glas de la Sénégambie qui est dissoute le 30 septembre 1989.


Depuis 2000, année de l’arrivée du Président Wade au pouvoir, le Sénégal continue de s’activer pour faire entendre sa voix dans les relations internationales. En 2003, la fusion du plan Omega de Wade et du Millenium African Plan, de l’ancien Président Sud-africain Tabo Mbeki, est à l’origine de la création du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD). Même si ce dernier tarde à atteindre ses objectifs, il est le premier véritable plan de développement économique du continent africain élaboré par et pour les Africains. Le Sénégal s’active également pour la réalisation effective d’une Union africaine qui posséderait une véritable gouvernance et des instances fonctionnelles.


Voulant valoriser ses fonctions internationales, en 2005, le Sénégal déclare sa candidature pour l’obtention d’un siège au Conseil de sécurité de l’Onu afin de porter la Voix de l’Afrique. Cette candidature est motivée par la stabilité politique du pays, son modèle démocratique, son armée républicaine, sa longue expérience dans le domaine du maintien de la paix (plus de trois généraux sénégalais ont commandé des forces onusiennes), sa diplomatie et son engagement en faveur des causes africaines.


Le rayonnement international du Sénégal et le dynamisme de sa diplomatie sont renforcés par l’arrivés par avec l’arrivée de Macky Sall au pouvoir en 2012. En l’espace de 10 ans (2003-2013), les deux derniers Présidents des Etats-Unis, première puissance mondiale ont séjourné au Sénégal. Certes, ces visites répondaient aux intérêts géostratégiques des Etats-Unis en Afrique, mais elles ont également été motivées d’une part, par le dynamisme des Présidents Wade et Macky Sall mais également par l’émergence de la diaspora sénégalaise au pays de l’Oncle Sam. Par ailleurs, le choix porté sur le Président Macky Sall pour mener la médiation dans la récente crise au Burkina Fasso témoigne de la vitalité diplomatique du Sénégal.

 
Le Sénégal est un pays faiblement peuplé dans le monde, mais pouvant être considéré comme relativement peuplé dans son environnement régional proche et comme disposant de la plus grande ville de la sous-région. Il apparaît à plusieurs égards, depuis son indépendance en 1960, comme un pays à la géopolitique interne stable, ce qui contraste fortement avec celle de la plupart des pays du continent africain. Par exemple, en un demi-siècle d’indépendance, contrairement à la plupart des Etats africains, le pays n’a jamais connu ni de régime militaire, ni une domination de la vie politique par les militaires.


Depuis l’accession à la souveraineté internationale, la situation politique et géopolitique du Sénégal est marquée, à l’exception de deux crises très localisées, par une paix civile quasi-totale, ce qui contraste là encore avec la plupart des autres pays africains. Cette situation lui confère une aura sur le plan international et explique entre autre le choix de Dakar pour l’organisation du sommet de la francophonie.

Dr Seydou KANTE

Jeudi 27 Novembre 2014 - 12:37



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