L’un des analystes fins de la politique internationale, le professeur Adekeye Adebajo de l’université de Pretoria, décrypte pour RFI ce qui lui semble être la logique profonde de la diplomatie trumpienne.
RFI : Comment décririez-vous l’action de Donald Trump sur la scène internationale ?
Adekeye Adebajo : Je pense que ce que fait Trump s’inscrit dans la continuité de ce que les États-Unis ont déjà fait par le passé. Je ne pense pas qu’il soit correct de le présenter comme une totale aberration. Il y a 35 ans, par exemple, George H. W. Bush a envoyé des troupes américaines au Panama pour arrêter le dictateur Manuel Noriega : les Américains l’ont enlevé, transféré aux États-Unis pour y être jugé, puis emprisonné. Selon certains rapports, entre trois et quatre cents personnes ont été tuées lors de cette intervention.
Plus récemment, on sait que les États-Unis sont intervenus en Irak sans résolution du Conseil de sécurité, sous le prétexte mensonger de supprimer des armes de destruction massive sous George W. Bush. Même sous Obama, l’OTAN a manipulé la « responsabilité de protéger » en 2011 pour mener un changement de régime contre Mouammar Kadhafi.
Donc, si on connaît son histoire, on sait que de nombreuses administrations américaines ont fait exactement ce que Trump a fait ou quelque chose de très similaire. Là où Donald Trump est assez inhabituel, c’est dans le démantèlement du système multilatéral que les États-Unis avaient eux-mêmes mis en place en 1945, un système qui avait pourtant servi leurs intérêts en stabilisant le monde et en offrant un cadre stable pour les échanges commerciaux, diplomatiques et politiques.
Sa politique de coupes dans le financement des Nations unies — dans le domaine humanitaire comme dans celui du maintien de la paix —, son retrait de l’Accord de Paris sur le climat, de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), de l’Unesco, ainsi que l’instauration de droits de douane : tout cela relève d’une approche unilatérale qu’on n’avait encore jamais vue auparavant.
RFI : Est-ce de la dérégulation ou bien Donald Trump est-il en train d’imposer un nouveau jeu avec de nouvelles règles ?
Je ne crois pas. Je ne pense pas que Donald Trump ait une idée claire d’où il veut aller. Je pense que c’est un voyage sans carte. Je ne pense pas qu’il ait réfléchi au type de nouvel ordre qu’il voulait construire. Sa réflexion est très paroissiale et étroite — centrée sur « l’Amérique d’abord » : « sécurisons un hémisphère à travers une version rajeunie de la doctrine Monroe, puis défendons les intérêts américains par des moyens militaires, économiques ou autres ». Comme beaucoup l’ont souligné, cela risque d’entraîner un monde assez anarchique et sans véritable direction.
L’exemple de l’intervention au Venezuela est très révélateur : Trump parle comme si l’Amérique devait administrer ce pays, mais, il est très clair, comme en Irak lors de l’intervention de Georges W. Bush ou en Libye lors de l’intervention de Barack Obama et Nicolas Sarkozy, qu’il n’existe aucun plan pour le jour d’après, aucune réflexion sur ce qui se passera après. S’il voulait vraiment contrôler le Venezuela, il devrait l’envahir et l’occuper, ce qui me paraît hautement improbable. Bref, je ne vois pas beaucoup de méthode dans cette folie.
RFI : Même sans plan cohérent, existe-t-il au moins quelques principes qui guident la diplomatie de Donald Trump ?
Je pense qu’il y a essentiellement un principe : une nouvelle approche mercantiliste, fondée sur la volonté de ralentir la mainmise de la Chine sur les métaux rares et de garantir aux États-Unis leur propre accès à ces ressources. On le voit avec sa diplomatie de faiseur de paix dans les Grands Lacs, en RDC, au Rwanda, en Ukraine et ailleurs – elle s’accompagne souvent d’accords miniers. L’enlèvement du président vénézuélien s’explique aussi, évidemment, par les enjeux pétroliers.
Beaucoup de cette stratégie vise en réalité à contenir la puissance chinoise et à empêcher qu’elle ne rivalise avec les États-Unis. La Chine est aujourd’hui le principal partenaire commercial de l’Afrique avec un volume d’échanges de 295 milliards de dollars qui représente quatre fois celui des États-Unis. Son initiative « Belt and Road » bâtit des infrastructures partout dans le monde.
Donald Trump cherche à freiner cette domination et à ouvrir davantage de marchés aux entreprises américaines, surtout celles de la tech qui le soutiennent fortement. Il intimide également l’Union européenne pour qu’elle assouplisse sa régulation sur ces entreprises. Son action au Venezuela vise d’ailleurs à rouvrir le secteur pétrolier aux firmes américaines. En somme, il mène ouvertement et sans complexe une politique que je décrirais comme néo-mercantiliste et néo-impérialiste, cherchant à garantir aux États-Unis des sphères d’influence à l’abri de toute concurrence.
RFI : Comment analysez-vous les réactions des dirigeants africains face à la diplomatie globale de Trump ?
Globalement, elles sont assez décevantes. L’Union africaine a certes critiqué certaines de ses positions, comme le soutien de Trump au massacre israélien à Gaza ou son ingérence au Venezuela. Elle a affirmé son attachement à la souveraineté. Mais on a aussi vu, en juillet 2025, cinq présidents africains – ceux du Sénégal, du Liberia, de Guinée-Bissau, de Mauritanie et du Gabon – se rendre à la Maison-Blanche pour offrir à Trump un accès privilégié à leurs minerais stratégiques, le féliciter et même le proposer pour un prix Nobel de la paix.
Donald Trump a menacé d’envahir le Nigeria, a ordonné des bombardements le jour de Noël soi-disant pour « protéger les chrétiens » d’un « génocide » musulman dans le Nord, et a accusé l’Afrique du Sud de « génocide » contre les fermiers afrikaners blancs [Aucun de ces deux « génocides » n’est confirmé par les faits sur le terrain, NDLR], tout en accueillant certains d’entre eux aux États-Unis et en bloquant d’autres réfugiés pour des raisons politiques.
Dans l’ensemble, l’Afrique n’a pas, selon moi, élaboré de stratégie forte face à ce que fait Trump. Mais le continent n’est pas seul dans ce cas : la plus grande partie du monde reste embarrassée, et à mes yeux, seule la Chine a vraiment tenu tête à Trump de manière cohérente.
RFI : Qu’en est-il des opinions publiques africaines face à cette diplomatie trumpienne ?
Comme ailleurs, beaucoup d’Africains sont troublés par les atteintes flagrantes à la souveraineté, en particulier dans le cas du Venezuela – c’était tellement flagrant. Mais il faut noter que, dans certains pays – comme le Nigeria ou le Kenya –, Trump reste populaire, ce qui est assez surprenant, voire choquant. Personnellement, j’ai du mal à l’expliquer. Trump est un personnage moralement douteux, sans grande intégrité, qui a montré du racisme et de la discrimination aux États-Unis – rappelons ses propos traitant les somaliens-américains d’« ordures » et les pays africains de « pays de merde ».
C’est peut-être le même puzzle que celui qui conduit certains Américains des classes populaires ou des immigrants à soutenir un milliardaire, et à voir en lui un homme qui fera avancer leurs intérêts. Je pense que, peut-être, certains Nigérians et d’autres Africains voient en Trump un homme d’affaires prospère, un dirigeant qui tranche et prend des décisions. Ils le perçoivent comme quelqu’un de franc, direct, avec un langage sans détour, ainsi qu’un négociateur habile, un peu rusé. Peut-être admirent-ils justement cette forme de malice.
RFI : Comment décririez-vous l’action de Donald Trump sur la scène internationale ?
Adekeye Adebajo : Je pense que ce que fait Trump s’inscrit dans la continuité de ce que les États-Unis ont déjà fait par le passé. Je ne pense pas qu’il soit correct de le présenter comme une totale aberration. Il y a 35 ans, par exemple, George H. W. Bush a envoyé des troupes américaines au Panama pour arrêter le dictateur Manuel Noriega : les Américains l’ont enlevé, transféré aux États-Unis pour y être jugé, puis emprisonné. Selon certains rapports, entre trois et quatre cents personnes ont été tuées lors de cette intervention.
Plus récemment, on sait que les États-Unis sont intervenus en Irak sans résolution du Conseil de sécurité, sous le prétexte mensonger de supprimer des armes de destruction massive sous George W. Bush. Même sous Obama, l’OTAN a manipulé la « responsabilité de protéger » en 2011 pour mener un changement de régime contre Mouammar Kadhafi.
Donc, si on connaît son histoire, on sait que de nombreuses administrations américaines ont fait exactement ce que Trump a fait ou quelque chose de très similaire. Là où Donald Trump est assez inhabituel, c’est dans le démantèlement du système multilatéral que les États-Unis avaient eux-mêmes mis en place en 1945, un système qui avait pourtant servi leurs intérêts en stabilisant le monde et en offrant un cadre stable pour les échanges commerciaux, diplomatiques et politiques.
Sa politique de coupes dans le financement des Nations unies — dans le domaine humanitaire comme dans celui du maintien de la paix —, son retrait de l’Accord de Paris sur le climat, de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), de l’Unesco, ainsi que l’instauration de droits de douane : tout cela relève d’une approche unilatérale qu’on n’avait encore jamais vue auparavant.
RFI : Est-ce de la dérégulation ou bien Donald Trump est-il en train d’imposer un nouveau jeu avec de nouvelles règles ?
Je ne crois pas. Je ne pense pas que Donald Trump ait une idée claire d’où il veut aller. Je pense que c’est un voyage sans carte. Je ne pense pas qu’il ait réfléchi au type de nouvel ordre qu’il voulait construire. Sa réflexion est très paroissiale et étroite — centrée sur « l’Amérique d’abord » : « sécurisons un hémisphère à travers une version rajeunie de la doctrine Monroe, puis défendons les intérêts américains par des moyens militaires, économiques ou autres ». Comme beaucoup l’ont souligné, cela risque d’entraîner un monde assez anarchique et sans véritable direction.
L’exemple de l’intervention au Venezuela est très révélateur : Trump parle comme si l’Amérique devait administrer ce pays, mais, il est très clair, comme en Irak lors de l’intervention de Georges W. Bush ou en Libye lors de l’intervention de Barack Obama et Nicolas Sarkozy, qu’il n’existe aucun plan pour le jour d’après, aucune réflexion sur ce qui se passera après. S’il voulait vraiment contrôler le Venezuela, il devrait l’envahir et l’occuper, ce qui me paraît hautement improbable. Bref, je ne vois pas beaucoup de méthode dans cette folie.
RFI : Même sans plan cohérent, existe-t-il au moins quelques principes qui guident la diplomatie de Donald Trump ?
Je pense qu’il y a essentiellement un principe : une nouvelle approche mercantiliste, fondée sur la volonté de ralentir la mainmise de la Chine sur les métaux rares et de garantir aux États-Unis leur propre accès à ces ressources. On le voit avec sa diplomatie de faiseur de paix dans les Grands Lacs, en RDC, au Rwanda, en Ukraine et ailleurs – elle s’accompagne souvent d’accords miniers. L’enlèvement du président vénézuélien s’explique aussi, évidemment, par les enjeux pétroliers.
Beaucoup de cette stratégie vise en réalité à contenir la puissance chinoise et à empêcher qu’elle ne rivalise avec les États-Unis. La Chine est aujourd’hui le principal partenaire commercial de l’Afrique avec un volume d’échanges de 295 milliards de dollars qui représente quatre fois celui des États-Unis. Son initiative « Belt and Road » bâtit des infrastructures partout dans le monde.
Donald Trump cherche à freiner cette domination et à ouvrir davantage de marchés aux entreprises américaines, surtout celles de la tech qui le soutiennent fortement. Il intimide également l’Union européenne pour qu’elle assouplisse sa régulation sur ces entreprises. Son action au Venezuela vise d’ailleurs à rouvrir le secteur pétrolier aux firmes américaines. En somme, il mène ouvertement et sans complexe une politique que je décrirais comme néo-mercantiliste et néo-impérialiste, cherchant à garantir aux États-Unis des sphères d’influence à l’abri de toute concurrence.
RFI : Comment analysez-vous les réactions des dirigeants africains face à la diplomatie globale de Trump ?
Globalement, elles sont assez décevantes. L’Union africaine a certes critiqué certaines de ses positions, comme le soutien de Trump au massacre israélien à Gaza ou son ingérence au Venezuela. Elle a affirmé son attachement à la souveraineté. Mais on a aussi vu, en juillet 2025, cinq présidents africains – ceux du Sénégal, du Liberia, de Guinée-Bissau, de Mauritanie et du Gabon – se rendre à la Maison-Blanche pour offrir à Trump un accès privilégié à leurs minerais stratégiques, le féliciter et même le proposer pour un prix Nobel de la paix.
Donald Trump a menacé d’envahir le Nigeria, a ordonné des bombardements le jour de Noël soi-disant pour « protéger les chrétiens » d’un « génocide » musulman dans le Nord, et a accusé l’Afrique du Sud de « génocide » contre les fermiers afrikaners blancs [Aucun de ces deux « génocides » n’est confirmé par les faits sur le terrain, NDLR], tout en accueillant certains d’entre eux aux États-Unis et en bloquant d’autres réfugiés pour des raisons politiques.
Dans l’ensemble, l’Afrique n’a pas, selon moi, élaboré de stratégie forte face à ce que fait Trump. Mais le continent n’est pas seul dans ce cas : la plus grande partie du monde reste embarrassée, et à mes yeux, seule la Chine a vraiment tenu tête à Trump de manière cohérente.
RFI : Qu’en est-il des opinions publiques africaines face à cette diplomatie trumpienne ?
Comme ailleurs, beaucoup d’Africains sont troublés par les atteintes flagrantes à la souveraineté, en particulier dans le cas du Venezuela – c’était tellement flagrant. Mais il faut noter que, dans certains pays – comme le Nigeria ou le Kenya –, Trump reste populaire, ce qui est assez surprenant, voire choquant. Personnellement, j’ai du mal à l’expliquer. Trump est un personnage moralement douteux, sans grande intégrité, qui a montré du racisme et de la discrimination aux États-Unis – rappelons ses propos traitant les somaliens-américains d’« ordures » et les pays africains de « pays de merde ».
C’est peut-être le même puzzle que celui qui conduit certains Américains des classes populaires ou des immigrants à soutenir un milliardaire, et à voir en lui un homme qui fera avancer leurs intérêts. Je pense que, peut-être, certains Nigérians et d’autres Africains voient en Trump un homme d’affaires prospère, un dirigeant qui tranche et prend des décisions. Ils le perçoivent comme quelqu’un de franc, direct, avec un langage sans détour, ainsi qu’un négociateur habile, un peu rusé. Peut-être admirent-ils justement cette forme de malice.