Audio - Photos départ de Diouf du pouvoir: les confidences détonantes de Amadou Tidiane Wane sur Wade

«Quand je quittais Abdou Diouf, je lui disais celui à qui vous donnez les reines du pouvoir aujourd’hui, nous pensons qu’il ne peut pas l’exercer de façon pleine et entière», avait-il dit il y a plus de neuf ans. Il prend de l’âge, mais il reste chevillé à ses principes. Amadou Tidiane Wane n’a pas troqué sa liberté de parole pour le pouvoir et l’avoir. Le maire sortant de Kanel explique sa défaite et analyse la déroute de la Coalition Sopi 2009. Il dénigre les comportements des libéraux d’aujourd’hui qui oublient leur misère d’avant alternance et tance implicitement les conseillers du chef de l’Etat. Tout en se laissant aller dans des confidences, Amadou Tidiane Wade demande à Abdoulaye Wade de faire attention. Cet ancien responsable du Parti Socialiste (PS) de mettre, par ailleurs, en garde l’opposition et leur fait savoir que cette victoire est un cadeau empoisonné et que la gestion des collectivités locales est plus difficile qu’on ne le pense. Entretien!
Première partie



Quelle est votre appréciation des résultats des élections locales ?

Disons globalement les élections locales sont un avertissement pour le gouvernement. On ne parle même pas d’institution, le président de la République, c’est une institution. Mais pour le gouvernement, c’est un avertissement. Elles traduisent parfaitement le calme des sénégalais devant les urnes, leur responsabilité devant le choix à opérer. Notamment le choix qui concerne directement sa ville, c’est quand même une collectivité locale. Ce n’est ni les députés qui sont trop loin, ni le président de la République qui est au summum. Ce sont des gens avec qui ils discutent tous les jours ceux qui sont au développement à la base. Ils ont fait leur choix en disant au gouvernement, c’est comme ça qu’ils entendent se développer, c’est comme ça qu’ils entendent les traiter. Bon je pense que le Premier ministre a bien compris le message que le secrétaire général national du Parti Démocratique Sénégalais a bien compris aussi la leçon.


Vous avez été maire de Kanel depuis 12 ans, alors qu’est ce que cela vous fait de perdre ces élections locales 2009 ?

Moi personnellement en ce qui me concerne, je ne peux pas dire que cela ne fait rien. Mais je pense qu’il faut être républicain et démocrate, il faut bien qu’il y ait l’alternance. Moi j’ai 70 ans quand même et je pense que Kanel mérite effectivement qu’il y ait des jeunes qui prennent la relève. Si ce sont des jeunes capables et compétents, c’est tant mieux pour Kanel. Et je crois que ma commune mérite des jeunes compétents sérieux dévoués qui vont essayer de continuer l’œuvre que j’ai commencé depuis douze ans. Un échec est un échec


Est-ce que vous vous attendiez à cela ?

Non évidemment même celui qui est proclamé vainqueur provisoirement ne s’y attendait pas. Mais il a bien manœuvré, il a fait des transferts massifs à partir des villages environnants parce qu’il a eu la chance, il y a un an, de travailler au bureau des élections. Il a certainement manigancé avec la DAF (Direction de l’Automatisation du Fichier). Ceci joint à l’incapacité de prêcher, de regarder de plus près les listes électorales et au refus de la CEDA de répondre à des incitations quand je leur disais qu’il y a des gens qui sont inscrits et qui ne devaient pas en faire partie. Mais bon, il ne faut pas être mauvais perdant. Je sais et lui aussi il sait que je suis majoritaire dans la ville. Si je ne veux pas qu’ils siègent, ils ne siégeront pas, Kanel risque d’être à feu et à sang. Mais, ce sera au détriment de qui ? Des populations de Kanel. Donc ça je ne le ferai pas. Cette défaite je la prends avec beaucoup de philosophie en disant que c’est ma faute parce que je n’ai pas été vigilant.

Maintenant sur le plan national, je crois que la Coalition Sopi doit faire son mea culpa et il faut, en fait, refonder le PDS. On ne peut pas trainer comme ça trente, quarante et cinquante partis (j’ai failli dire que ça profite). Il y a des partis état-major des partis ascenseurs comme dirait l’autre, il y a aussi des partis qui ne sont des partis que de nom. Ensuite, on a l’impression que le parti est devenu un dinosaure. Il est trop grand. Et tout un chacun veut en faire partie, il y a plus de gens qui veulent faire des contributions. Compte tenu de tout cela, le président dit qu’il veut reprendre le parti en main. Il ne le peut pas. Et je le dis clairement, il ne peut pas reprendre le PDS en main. Il doit refonder le PDS.


Pourquoi selon vous, Abdoulaye Wade ne peut pas reprendre son parti en main ?

Les gens ont maintenant acquis des reflexes très mauvais. Les gens ont appris depuis un certain temps à ne plus se supporter. Les libéraux ont appris maintenant à se haïr. Les libéraux pensent maintenant que la politique est devenue une fin en soi. Les libéraux pensent aussi, ils le font d’ailleurs, que leur moyen de vivre occupe leur raison de vivre comme dirait l’autre. L’un dans l’autre, la politique qui était là pour servir la cité, sert plutôt des intérêts personnels. Ce n’est pas une critique gratuite que je fais là. Il faut que les libéraux se ressaisissent. Et je suis étonné que les vrais libéraux qui ont galéré avec le président de la République (et le président à commencer par lui), qui sont restés dans l’opposition pendant 20 à 26 ans, qui savent ce que sont les difficultés des populations, ce que c’est une facture d’électricité et d’eau, une bourse pour un enfant, combien coute le kilo de riz, on dirait que les libéraux des premières heures, des heures de braise ont oublié, ce que le régime du PS dont je faisais partie a fait souffrir à la population. Il y a le retour de manivelle qui commence maintenant et il faut que le chef de l’Etat en tire toutes les conclusions.

Mais vous parlez comme si vous n’étiez pas libéral ?

Personnellement, je ne suis pas libéral, je suis socialiste. Mais, j’ai dit à maitre Wade depuis 2002 que je serai avec lui et à coté de lui. Et quand j’adoptais Me Wade et son programme les seules choses que je lui ai demandé était son amitié, qu’il soit accessible à moi et que j’ai ma liberté de parole, il a accepté les trois. Et tout le monde, tout un chacun au Sénégal sait que j’ai ma liberté de parole. Je ne critique pas gratuitement Me Wade. Je lui demande de faire attention. C’est quand même le chef de l’Etat.
Quand j’étais conseiller du président Abdou Diouf, j’avais une conception du conseiller. Le président de la République pour nous, n’avait pas le droit de se tromper. Et à chaque fois qu’on lui étudiait un dossier, on regardait tous les contours politiques, économiques, sociaux, culturels, religieux, régionaux, ethniques, etc. de la question. Et on lui dit, voilà M. le président comment nous nous voyons ce problème. Maintenant, c’est à lui de prendre des décisions. Et maintenant s’il prend une décision contraire à celle qu’on lui a indiquée, nous devons l’appliquer avec loyauté. C’est cela être conseiller du chef de l’Etat, c’est lui dire la vérité. Même si c’est lui qui va prendre les décisions. Mais les décisions qu’il prend, il faut les appliquer avec loyauté. Ce qu’il faut éviter, c’est qu’un jour il vous dise : «mon conseiller ne me l’a pas dit». Nous c’était notre éthique avec Abdou Diouf. On lui a toujours dit la vérité. Et quand je quittais Abdou Diouf, je lui disais celui à qui vous donnez les reines du pouvoir aujourd’hui, nous pensons qu’il ne peut pas l’exercer de façon pleine et entière. Il a dit que c’est comme ça qu’il fait et j’ai dit si c’est comme ça je préfère partir.


Aujourd’hui le temps vous a-t-il donné raison ?

Non le temps, c’est le temps, il s’écoule. La raison, c’est comme un verre à moitié vide ou un verre à moitié plein en tout cas chacun l’interprète comme il pense. Mais les évènements sont ce qu’ils sont, ils sont têtus. La Coalition Sopi et notamment le PDS se retrouve avec moins de collectivités locales. Il se retrouve avec pratiquement toutes les grandes capitales régionales dans les poches de l’opposition.

Comment appréhendez-vous la victoire de la Coalition Bennoo Siggil Senegaal ?

L’opposition s’en glorifie à juste titre. Mais la gestion d’une cité ce n’est pas facile et dans deux ou trois ans, ils pensent qu’ils vont pouvoir embêter le président aux prochaines élections parce qu’ils vont avoir à gérer des collectivités locales. C’est un cadeau empoisonné. Qu’on n’oublie pas que la fiscalité locale et le financement des activités des collectivités locales sont issus des transferts de l’Etat vers les collectivités locales et ce transfert dépend du gouvernement, du président de la République qui est seul habilité à présider le Conseil National de Développement des collectivités locales, à faire le point sur la décentralisation et à apporter le correctif qu’il faut.

Donc même si, on est maire ou président du Conseil dans l’opposition, il faut être loyal au Chef de l’Etat. C’est une façon d’être loyal envers le Sénégal. Alors, il ne faut pas que les gens se fassent des illusions. Ce n’est pas parce qu’on est maire à Dakar que c’est une fin en soi. Gérer Kanel est une difficulté avec 10 000 âmes, gérer Dakar c’est un autre pair de manche.

Khalifa Sall a beau avoir été ministre de la Décentralisation, ministre de ceci de cela sous le régime (socialiste), maire d’une commune d’arrondissement, c’est autre chose que de gérer la mairie de Dakar. Si jamais il est élu maire, il sait lui Khalifa Sall. C’est là que les difficultés commencent. Et les populations compte tenu de la conjoncture actuelle tant au Sénégal, en Afrique que par le monde, c’est tellement difficile que rien n’est donné d’avance. Il aura exactement cent jours d’observation où les gens accepteront ce qu’il dira mais après c’est la galère. Cela, il faut qu’il le comprenne bien.


Pensez-vous que l’Etat mettrait les bâtons dans les roues aux maires de l’opposition ou que le chef de l’Etat mettrait à leur place des délégations spéciales ?

Non je ne crois pas. Délégation spéciale c’est quoi ? C’est trois ou quatre fonctionnaires qui vont gérer la commune. Les responsabilités sont, en ce moment, transférées à deux ou trois personnes mais en réalité, elles sont avec l’Etat. L’Etat notamment le chef de l’Etat doit continuer à veiller à ce que la décentralisation, le développement à la base, l’ancrage démocratique à la base se passe bien. Sinon un retour de manivelle est collectif. Et nous n’avons pas intérêt nous sénégalais à ce qu’il y ait un retour de manivelle, ni contre le chef de l’Etat, ni contre le gouvernement, ni contre l’opposition parce que nous sommes tous embarqués dans la même barque. Et je ne sais pas, mais il faut dire à l’opposition qui actuellement a gagné Dakar, Thiès, Kaolack etc. de faire attention. Ce n’est pas facile de gérer des communes. C’est d’abord des citoyens, les plus conscients de ce pays, c’est l’intelligentsia la plus pointue de ce pays là, ce sont des gens qui sont les plus exigeants dans ce pays là, ce sont des gens qu’on achète assez difficilement dans ce pays là, ce sont des gens qui ont accès à tous les médias nationaux et internationaux et qui savent ce qui se passent instantanément dans tous les autres pays du monde et pourquoi le problème était traité de telle façon et pas une autre. Ils sont au courant, ils savent. Ces gens là, on ne peut plus les manipuler par un sac de riz, on ne peut plus les manipuler comme on veut.


Dimanche 29 Mars 2009 19:20


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