Ceux qui font tenir le monde : Quand transmettre devient une manière de construire l’avenir (Par Marie Barboza Mendy)



Il existe des richesses que l’on ne mesure ni en hectares, ni en chiffres, ni en comptes bancaires : celles que les générations se transmettent. Un geste, un métier, une expérience, un regard, une manière de penser. Et si l’une des grandes urgences de notre époque était précisément de remettre la transmission au cœur de notre manière de construire l’avenir.

Il y a des matins où il suffit de regarder une rue pour comprendre une société. À kaolack, à Saly, à Dakar comme dans tant de villes du Sénégal, la journée commence bien avant que les bureaux n’ouvrent leurs portes. Le commerçant soulève son rideau. Le boulanger allume son four. Le mécanicien ouvre son atelier. La vendeuse installe ses marchandises. Le pêcheur revient. Le conducteur prend son premier client. Le jeune apprenti arrive avec son sac. Quelqu’un nettoie déjà la rue pendant qu’un autre cherche à réparer ce que la veille a cassé. Personne ne les présente. Personne ne leur remet de médaille. Et pourtant, ce sont eux qui font tenir la ville debout.

Nous avons parfois une étrange manière de regarder l’avenir. Nous parlons beaucoup des grandes réformes, des grandes technologies, de l’intelligence artificielle, des grandes infrastructures, des grands projets. Nous avons raison de regarder loin. Mais à force de regarder l’horizon, nous oublions parfois de regarder les mains qui construisent le présent.

Une ville ne grandit pas seulement avec ses bâtiments. Elle grandit avec les femmes et les hommes qui savent faire. Avec celui qui sait réparer. Celle qui sait transmettre un métier. Celui qui sait raconter. Celle qui sait écouter. Celui qui sait fabriquer. Celle qui sait organiser. Celui qui connaît les gestes que les livres ne racontent pas toujours. Et surtout avec ceux qui acceptent de montrer à quelqu’un d’autre ce qu’ils savent.

Le savoir qui ne se transmet pas finit par disparaître
 
Il y a, dans nos quartiers, une immense richesse dont nous ne mesurons peut-être pas suffisamment la valeur. Elle se trouve dans les ateliers, les marchés, les écoles, les studios, les garages, les associations, les salles de classe, les terrains de sport, les rédactions, les entreprises, les administrations, mais aussi dans la mémoire de celles et ceux qui ont travaillé pendant trente, quarante ou cinquante ans.

Un pays possède des ressources naturelles. Mais il possède aussi des ressources humaines invisibles. Un ancien journaliste possède une manière de chercher l'information. Un photographe possède un regard. Un enseignant possède une méthode. Un artisan possède des gestes. Un entrepreneur possède une expérience des échecs et des recommencements. Un ingénieur possède des solutions. Un artiste possède une sensibilité. Un professionnel de l'informatique possède des savoirs que les nouvelles générations devront apprendre à utiliser avec discernement.

Toutes ces compétences constituent une richesse. La question est : que devient cette richesse lorsqu'elle n'est pas transmise ? Elle disparaît souvent avec celui ou celle qui la possède. C'est peut-être l'une des grandes urgences silencieuses de notre époque. Nous avons appris à stocker des informations dans des ordinateurs. Nous devons maintenant apprendre à transmettre l'intelligence humaine qui les accompagne.

Une jeunesse qui ne demande pas seulement une place

Nos jeunes ne demandent pas toujours qu'on fasse les choses à leur place. Beaucoup demandent simplement qu'on leur montre comment faire. Ils veulent essayer. Ils veulent comprendre. Ils veulent créer. Ils veulent produire des images, raconter leurs quartiers, filmer leurs réalités, apprendre à utiliser un ordinateur, une caméra, un téléphone, un logiciel, comprendre l'intelligence artificielle, mais aussi savoir vérifier une information, distinguer le vrai du faux, respecter une personne filmée, construire un récit, donner du sens à une image. Autrement dit, ils ne demandent pas seulement des outils. Ils demandent des clés. Et derrière chaque clé, il faut quelqu’un pour apprendre à s’en servir.

C’est dans cette réflexion qu’a progressivement pris forme l’idée de l’Académie des Jeunes Créateurs et Reporters. Une idée qui n’est pas arrivée seule, ni d’un grand bureau, ni d’une décision prise à quelques-uns. Elle a grandi au fil des échanges, des lectures, des réactions et des questions suscitées par Regards Croisés. Elle est, en quelque sorte, devenue le fruit d’une communauté de lecteurs qui, au fil des chroniques, a commencé à réfléchir avec nous à ce que nous pouvions transmettre à la jeunesse.

Cette Académie porte une ambition simple : offrir à des jeunes un espace où l’on apprend autrement, en observant, en pratiquant, en rencontrant des professionnels, en expérimentant, en se trompant parfois et surtout en recommençant.

Une caméra peut apprendre à regarder. Un micro peut

apprendre à écouter. Un reportage peut apprendre à questionner. Une photographie peut apprendre à témoigner.
 
L’intelligence artificielle peut devenir un formidable outil, à condition que l’intelligence humaine demeure aux commandes. Mais pour que ces idées deviennent une réalité, il faut aussi des moyens. Le projet pilote de l’Académie est aujourd’hui évalué à 15 millions de francs CFA, pour réunir progressivement les équipements audiovisuels et numériques, les outils pédagogiques, les ressources techniques et les conditions nécessaires à cette première expérience. Quinze millions, ce n’est pas seulement un chiffre. C’est une porte que l’on cherche à ouvrir.

Et peut-être cette porte ne s’ouvrira-t-elle pas grâce à une seule main. Elle pourra s’ouvrir parce qu’un professionnel acceptera de transmettre son savoir, qu’un autre mettra à disposition du matériel, qu’une entreprise apportera son concours, qu’un ancien sportif partagera son expérience, qu’un journaliste accompagnera les premiers reportages, qu’un enseignant consacrera quelques heures à ces jeunes, qu’un partenaire, au Sénégal ou ailleurs, acceptera de faire connaître le projet. C’est aussi cela, mettre la main à la pâte. Non pas nécessairement donner beaucoup. Mais donner quelque chose que l’on possède : un savoir, une compétence, un équipement, du temps, une relation, une idée, une expérience ou simplement la volonté d’aider.

Car si cette Académie est née de la communauté des lecteurs de Regards Croisés, elle ne pourra véritablement grandir qu’avec une communauté plus large encore : celle de tous ceux qui pensent que la jeunesse ne doit pas seulement attendre son avenir, mais apprendre à le construire. Voilà peut-être le véritable enjeu.

Nous avons longtemps mesuré la réussite à ce que l’on possède. Peut-être faudrait-il aussi la mesurer à ce que l’on transmet. Que reste-t-il d’un parcours lorsqu’il n’a servi qu’à son propre accomplissement ? Et que devient-il lorsqu’il permet à d’autres de commencer leur propre chemin ?

C'est ainsi que les sociétés avancent. Non pas seulement par accumulation. Mais par transmission. De Dakar, Conakry, Rabat, Kigali, Abidjan au reste du monde

Cette question n'est d'ailleurs pas sénégalaise. Elle est universelle. À Montréal, des enseignants cherchent comment préparer les enfants aux métiers que nous ne connaissons pas encore. À Bruxelles, des associations tentent de rapprocher les jeunes des nouvelles technologies. À Paris, des professionnels cherchent comment transmettre leur expérience à une génération qui entre dans un monde profondément transformé.

À Saly, à Casablanca, à Tunis, à Lomé, à Cotonou, à Bamako, les mêmes interrogations apparaissent sous des formes différentes. Partout, une génération arrive avec des outils extraordinaires entre les mains. Partout, une autre génération possède une expérience extraordinaire dans la tête. Le véritable défi est de faire circuler l'une vers l'autre.

Nous parlons souvent de fracture numérique. Il existe aussi une fracture de la transmission. Et celle-là est peut-être plus silencieuse. Personne ne peut tout faire. Mais chacun peut faire quelque chose. C'est probablement là que commence la responsabilité collective. Il ne s'agit pas de demander à chacun de financer un projet. Il ne s'agit même pas de demander à chacun de devenir spécialiste. Il suffit parfois de regarder autour de soi et de se demander : Qu'est-ce que je sais faire que je pourrais apprendre à quelqu'un ? Qui pourrais-je présenter à quelqu'un d'autre ? Quelle porte pourrais-je aider à ouvrir ?
C'est peut-être cela, finalement, mettre la main à la pâte. Et parfois, avant même de pouvoir aider, il faut simplement toquer à la porte. Une porte institutionnelle. Une porte d'entreprise. Une porte universitaire. Une porte d'atelier. Une porte de fondation. Une porte de rédaction. Une porte située à des milliers de kilomètres. Car les portes du monde sont nombreuses. Encore faut-il oser les pousser.
Nous avons tous quelque chose à transmettre. Il faudrait peut-être que nous cessions de considérer la transmission comme une affaire réservée aux enseignants. La transmission appartient à tout le monde. À celui qui a réussi. À celui qui a échoué. À celui qui a changé de métier. À celui qui a quitté son pays. À celui qui y est resté. À celui qui possède beaucoup. À celui qui ne possède presque rien mais qui possède un savoir-faire, une expérience, une relation, une idée ou simplement du temps.
Une société devient plus forte lorsque ses savoirs circulent. Une jeunesse devient plus forte lorsqu'elle rencontre des adultes qui acceptent de lui faire confiance. Et un pays devient plus grand lorsque sa réussite ne consiste plus seulement à construire pour lui-même, mais à construire pour ceux qui viennent après.
 
Peut-être est-ce cela que nous devrions apprendre à nos enfants avant même de leur apprendre à parler au monde : nous ne sommes pas seulement les héritiers de ce qui nous a été transmis ; nous sommes aussi les dépositaires de ce que nous devons transmettre.
Alors, dans nos rues de Douala, de Libreville, de Praia comme dans celles de Aix-En-Provence, dans les quartiers de Tours, de la Suisse ou du Québec, dans les villages d'Afrique comme dans les grandes villes du monde, la même question pourrait être posée : qu'allons-nous laisser derrière nous ? Des murs ? Des objets ? Des comptes ? Ou des femmes et des hommes capables, à leur tour, de construire ? La réponse ne se trouve peut-être pas dans les grandes déclarations. Elle commence souvent très simplement. Par une main qui se tend. Par un savoir que l'on partage. Par une personne qui accepte de dire à un jeune : viens, je vais te montrer. Et parfois, simplement par quelqu'un qui, devant une porte encore fermée, décide de toquer. Parce que l'avenir n'est jamais seulement une affaire de ceux qui arrivent. Il est aussi la responsabilité de ceux qui sont déjà là.

P.S. — Les Compagnons fondateurs de l’Académie

À celles et ceux qui, d’une manière ou d’une autre, choisiront de mettre la main à la pâte pour accompagner cette aventure, nous voulons dire que leur geste ne sera jamais considéré comme une simple contribution ponctuelle. Il marquera le début d’un compagnonnage. Leur nom, leur engagement, leur savoir-faire ou leur générosité trouveront leur place dans l’histoire de l’Académie et, selon la nature de leur implication, pourront être associés à ses instances, à son Conseil d’administration ou à un cercle dédié de Compagnons fondateurs. Car celles et ceux qui auront contribué à poser les premières pierres ne seront pas seulement venus aider à construire une Académie : ils auront contribué à écrire les premières pages de son histoire et à préparer celles qui suivront.
 

Marie Barboza MENDY
Regards Croisés d'une Franco-Sénégalaise
Mendymarie.b@gmail.com
Tél. 78 291 83 25
 

Moussa Ndongo

Mercredi 30 Septembre 2026 14:09


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