Chronique - L’espérance lucide : Tenir malgré tout (Par Marie Barboza MENDY - Regards croisés d’une Franco-Sénégalaise)



Il y a des époques qui ne s’annoncent pas par des fracas, mais qui s’installent en nous, lentement, comme une fatigue diffuse. Une fatigue qui ne dit pas toujours son nom, mais qui se reconnaît à ces silences plus longs, à ces regards qui s’attardent, à cette impression tenace que le monde glisse sans que personne ne semble véritablement en reprendre le cours. Ce n’est pas une rupture brutale, c’est une érosion. Une usure progressive du sens, une banalisation de l’inacceptable, un affaissement discret des repères. 

 Nous avons appris, au fil des jours et des mots, à nommer ces dérèglements. Nous avons évoqué l’absence d’arbitre, cette impression d’un jeu sans règles où les plus forts imposent leur cadence. Nous avons mis en lumière les conséquences humaines, la précarité qui s’installe, les injustices qui s’enracinent, les fragilités qui se multiplient. Nous avons interrogé la responsabilité, individuelle et collective, dans ce lent désajustement du monde. Et cela était nécessaire. Car il n’y a pas de lucidité sans courage, pas de parole juste sans un regard qui accepte de voir ce qui dérange. 

 Mais une question persiste, plus profonde encore, presque intime : que fait-on après avoir compris ? 

 Car comprendre ne suffit pas à vivre. Comprendre n’apaise pas toujours. Comprendre, parfois, expose davantage, fragilise, fatigue. Il y a dans la lucidité une exigence qui peut devenir pesante, comme si voir clair obligeait à porter un poids que l’on ne peut plus ignorer. 

 Alors, face à cela, les attitudes se dessinent. Certains renoncent, non pas par faiblesse, mais par épuisement. D’autres s’endurcissent, adoptant une distance froide, une ironie protectrice qui tient lieu de rempart. Beaucoup encore se replient dans une forme de neutralité, une prudence du retrait, comme pour éviter d’être atteints. Et puis, il y a ceux que l’on voit peu, que l’on entend rarement, mais qui demeurent. Discrètement. Obstinément. Presque silencieusement. 

 Ceux-là ne font pas la une. Ils ne théorisent pas toujours ce qu’ils font. Mais ils tiennent. 

Ils ne sont ni naïfs ni aveugles. Ils savent. Ils voient les failles, les incohérences, les injustices. Ils n’ignorent rien de la dureté du réel, ni de ses contradictions. Et pourtant, ils continuent. Non pas parce qu’ils espèrent naïvement que tout ira mieux, mais parce qu’ils ont fait un choix intérieur, souvent invisible, parfois même indicible. 

 Continuer, dans ces conditions, n’est pas un réflexe. C’est une décision. 

 Une mère qui rassure alors que l’incertitude plane, sans savoir de quoi demain sera fait. 

 Un travailleur qui accomplit son devoir avec rigueur, dans un environnement où l’effort est peu reconnu. Un citoyen qui refuse de céder à la facilité de la tricherie dans un système qui semble parfois l’encourager. 

 Ces gestes sont minuscules en apparence. Ils ne changent pas immédiatement le cours des choses. Mais ils portent en eux une force essentielle : celle de ne pas céder à la dégradation ambiante. Celle de maintenir une ligne, aussi fine soit-elle, entre ce qui est et ce qui devrait être. 

 C’est peut-être cela, au fond, l’espérance. 

 Non pas un optimisme facile, encore moins une illusion confortable. Mais une manière d’habiter le réel sans s’y dissoudre. Une discipline intérieure, exigeante, parfois solitaire. Une fidélité à des principes qui ne trouvent pas toujours de récompense immédiate. 

 Car il faut bien le reconnaître : l’espérance naïve ne résiste pas longtemps. Elle promet sans mesurer, elle croit sans interroger, elle se nourrit d’attentes irréalistes. Et lorsqu’elle se heurte à la complexité du monde, elle se brise. Elle laisse alors place au désenchantement, voire au cynisme, ce refuge de ceux qui ont trop attendu sans comprendre les règles du réel. 

 L’espérance lucide, elle, est d’une autre nature. 

Elle ne promet rien. Elle ne garantit pas le succès. Elle sait que l’échec est possible, que l’injustice peut triompher, que le mérite n’est pas toujours récompensé. Elle ne s’aveugle pas sur les rapports de force ni sur les logiques qui traversent les sociétés. Et pourtant, elle choisit de ne pas abandonner le sens. 

 Elle accepte l’incertitude, mais refuse le renoncement. 

 Elle ne se nourrit pas de grandes déclarations, mais de décisions modestes, répétées, parfois invisibles. Elle se loge dans les interstices du quotidien, dans ces moments où l’on choisit de faire ce qui est juste, même lorsque cela semble inutile ou sans effet immédiat. 

 C’est elle qui, en silence, empêche les sociétés de sombrer complètement. 

 C’est elle qui maintient un fil, fragile mais tenace, entre le présent et une forme d’avenir possible. 

 C’est elle qui rappelle que tout n’est pas entièrement négociable, que certaines lignes, même invisibles, continuent d’exister parce que des individus choisissent de ne pas les franchir. 

 On la confond souvent avec la résignation, alors qu’elle en est l’exact opposé. La résignation abandonne, elle se plie, elle accepte l’état des choses comme une fatalité. L’espérance lucide, elle, persiste. Elle n’attend pas un miracle extérieur, elle s’inscrit dans une cohérence intérieure. 

 Elle ne cherche pas à fuir le réel, mais à le traverser sans s’y perdre. 

 Dans un monde où tout semble parfois relatif, mouvant, incertain, elle constitue une forme d’ancrage. Non pas rigide, mais profond. Une manière de rester debout sans se raconter d’histoires, sans céder à la facilité des illusions ni à la tentation du désengagement. 

Et peut-être est-ce là que se joue l’essentiel. 

 Non pas dans les grandes proclamations, souvent éphémères, ni dans les indignations passagères, mais dans cette capacité à tenir dans la durée. À voir sans se fermer. À comprendre sans se détourner. À agir, même modestement, sans attendre une reconnaissance immédiate. 

Il ne s’agit plus seulement de dénoncer ce qui ne va pas. Il s’agit de décider, chacun à sa mesure, de ce que l’on maintient vivant en soi, malgré les contradictions, malgré les incertitudes, malgré les épreuves. 

Car au fond, l’espérance n’est pas une attente. 

C’est une manière de tenir. 

 Et peut-être, dans ces temps où tout semble vaciller sans s’effondrer, est-ce précisément cela qui fait encore la différence entre ceux qui subissent le monde… et ceux qui, silencieusement, continuent de le porter. 

 
Marie Barboza MENDY 
Regards croisés d’une Franco-Sénégalaise 
mendymarie.b@gmail.com 
📞 78 291 83 25 ​


Mercredi 6 Mai 2026 00:19


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