Il y a, dans chaque gare, chaque aéroport, chaque port du monde, un moment particulier. Celui où l'on voit arriver ceux qui reviennent.
Quelques valises roulent sur le sol. Des bras se lèvent. Des familles s'embrassent. Des enfants découvrent parfois un grand-parent qu'ils ne connaissent qu'à travers des photographies. Des amis se retrouvent après des mois ou des années.
Au Sénégal, en Côte d'Ivoire, au Maroc, au Portugal, en France, en Italie, au Mexique, en Inde ou ailleurs, l'été possède parfois ce même visage : celui du retour.
Mais derrière les retrouvailles, quelque chose de plus profond se joue. Car lorsque nous revenons d'ailleurs, nous ne rapportons pas seulement des vêtements, des cadeaux ou quelques souvenirs. Nous rapportons une autre manière de regarder le monde.
Une autre organisation du travail. Une autre façon de faire vivre une association. Une expérience entrepreneuriale. Une pratique écologique. Une méthode pédagogique. Une idée découverte dans une ville étrangère. Une technologie. Une façon différente de prendre soin des personnes âgées. Une autre relation au handicap. Une initiative de quartier. Une expérience de solidarité.
Nous rapportons parfois dans nos valises des choses que personne ne voit.
Des idées. Des compétences. Des expériences. Des questions. Et peut-être même des réponses. C'est là que le voyage devient intéressant. Parce que voyager ne devrait pas seulement nous permettre de découvrir les autres. Cela devrait aussi nous permettre de revenir meilleurs pour les nôtres.
Dans un monde où les migrations sont devenues l'une des grandes réalités de notre époque, cette question dépasse largement les frontières d'un pays. Les diasporas africaines font vivre des familles et des territoires à des milliers de kilomètres de leur lieu de résidence. Les communautés asiatiques construisent des réseaux économiques et culturels entre plusieurs continents. Les Européens eux-mêmes vivent de plus en plus entre plusieurs pays. Partout, des femmes et des hommes apprennent ailleurs et transmettent ici.
Mais cette circulation des personnes ne produit pas automatiquement une circulation des idées. Et c'est peut-être là notre véritable défi. Comment transformer la mobilité humaine en mobilité des savoirs ? Comment faire en sorte que l'expérience acquise à Paris puisse servir à Dakar, que l'innovation découverte à Montréal puisse inspirer Abidjan, qu'une expérience de quartier menée à Barcelone puisse nourrir une initiative à Casablanca, qu'une pratique environnementale expérimentée à Amsterdam puisse être adaptée à une ville africaine ?
Et inversement. Car l'ouverture au monde ne signifie pas seulement importer. Elle signifie aussi reconnaître que le monde peut apprendre de ce que nous inventons ici.
Une petite association africaine peut avoir une réponse extraordinaire à un problème qui existe ailleurs. Un artisan peut posséder un savoir-faire que la technologie moderne a oublié. Une enseignante peut avoir imaginé une méthode qui mériterait d'être connue au-delà de son établissement. Un jeune peut avoir créé, avec presque rien, une solution qui ferait réfléchir une grande organisation.
Le monde n'est pas seulement un espace où l'on va chercher des modèles. Il peut devenir un immense laboratoire d'échanges. Alors, peut-être devons-nous changer notre regard sur les retours.
Ne plus demander uniquement : « Qu'est-ce que tu as ramené ? » Mais : « Qu'as-tu appris ? » Et surtout : « Qu'est-ce que nous pouvons construire ensemble avec ce que tu as appris ? » C'est une question essentielle pour les générations qui viennent. Parce que nous sommes entrés dans une époque où les frontières géographiques comptent encore, mais où les frontières du savoir deviennent de plus en plus fragiles.
Une idée peut naître à Saly, être discutée à Paris, améliorée à Montréal, financée à Bruxelles et finalement revenir servir une communauté africaine. Une autre peut naître à Dakar, être expérimentée à Lisbonne et inspirer demain une initiative en Amérique latine.
Voilà peut-être le véritable visage de la mondialisation que nous voulons. Pas seulement celle des capitaux. Pas seulement celle des marchandises. Mais celle des intelligences, des expériences et de la solidarité.
Et si « Regards Croisés » faisait un pas de plus ? Depuis le début de cette chronique, nous essayons de regarder les réalités locales autrement, en leur donnant une résonance internationale.
Pour cet été, nous aimerions ouvrir une petite fenêtre supplémentaire. Nous lançons une initiative citoyenne que nous pourrions appeler : La Valise Invisible.
Le principe est simple. Nous invitons nos lecteurs, où qu'ils se trouvent dans le monde, à nous raconter une idée, une expérience, une compétence ou une initiative découverte ailleurs et qui pourrait être utile chez nous.
Une expérience professionnelle. Une bonne pratique associative. Une idée pour la jeunesse. Une solution écologique. Une initiative culturelle. Une méthode d'éducation. Une expérience entrepreneuriale. Une idée pour améliorer la vie dans un quartier. Ou simplement une rencontre qui a changé votre manière de voir les choses.
Nous voulons recueillir ces « valises invisibles » et les faire circuler. Parce que la contribution citoyenne ne se mesure pas seulement en argent. Elle peut se mesurer en temps, en expérience, en intelligence, en imagination et en volonté de transmettre.
Et si, au terme de cette expérience, quelques-unes de ces idées pouvaient donner naissance à des collaborations concrètes entre lecteurs, associations, entrepreneurs, collectivités, enseignants, jeunes ou professionnels de différents pays, alors nous aurions transformé une simple chronique d'été en quelque chose de plus grand. Une passerelle.
Cet été, certains reviendront avec des valises pleines. D'autres avec presque rien. Mais peut-être que les plus précieux voyageurs seront ceux qui auront rapporté quelque chose que les douaniers ne pourront jamais contrôler : une idée.
Une idée qui peut traverser une frontière sans visa. Une expérience qui peut voyager sans billet. Un savoir qui peut être transmis sans s'épuiser. Une volonté qui peut donner naissance à une autre volonté.
Alors, chers lecteurs de Regards Croisés, où que vous soyez dans le monde, nous vous posons une question : Qu'avez-vous dans votre valise invisible ?
Racontez-nous ce que vous avez découvert ailleurs et que vous aimeriez voir vivre ici. Et si vous êtes ici, dites-nous aussi ce que le monde pourrait apprendre de vous.
Nous cherchons des passeurs. Des femmes et des hommes capables de faire circuler les bonnes idées au-delà des frontières. Parce qu'au fond, le plus beau souvenir que l'on puisse rapporter d'un voyage n'est peut-être pas celui que l'on garde pour soi. C'est celui que l'on transforme en avenir pour les autres.
P.S. — La Valise invisible ne restera pas une simple collecte d’idées. Parmi les expériences, propositions et inspirations que vous nous confierez, nous en retiendrons une qui pourra devenir le point de départ d’une aventure collective. Une idée venue d’ici ou d’ailleurs, que nous tenterons, avec celles et ceux qui voudront nous rejoindre, de transformer en une réalisation concrète. Nous vous en reparlerons très bientôt.
Marie Barboza MENDY
Regards Croisés d’une Franco-Sénégalaise
Mendymarie.b@gmail.com
Tél. 78 291 83 25