La non-parution récente de Regards Croisés a suscité de nombreux messages et témoignages d’attention qui m’ont profondément touché. Cette absence passagère m’a fait prendre conscience d’une chose essentielle : Regards Croisés ne m’appartient plus tout à fait.
Au fil des semaines, une véritable famille de lecteurs s’est constituée autour de cette chronique. Vos lectures fidèles, vos réactions et vos encouragements font vivre cet espace de réflexion bien au-delà de son auteur.
Je tenais donc à vous adresser ma sincère gratitude. Cette confiance est un honneur, mais aussi une exigence : celle d’être au rendez-vous, chaque mercredi sur PressAfrik, avec la même rigueur et le même engagement.
Merci de faire vivre Regards Croisés. Continuons ensemble à croiser les regards pour mieux comprendre notre monde et imaginer notre avenir commun.
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Juin s’installe chaque année au Sénégal comme le mois des grands rendez-vous avec l’avenir. Des salles de classe aux amphithéâtres universitaires, des écoles élémentaires aux lycées et centres de formation, des milliers d’élèves et d’étudiants affrontent les examens qui jalonnent leur parcours : CFEE, Entrée en sixième, BFEM, baccalauréat, concours professionnels, certifications et diplômes universitaires. Dans les familles, l’heure est à l’attente, aux sacrifices et aux espoirs. Car derrière chaque convocation d’examen se cache une promesse silencieuse : celle d’un avenir meilleur rendu possible par le diplôme. Mais dans un monde en profonde mutation, ce précieux sésame conserve-t-il encore la même valeur qu’hier ? À l’heure où les compétences redessinent les contours du travail et de la réussite sociale, il devient nécessaire d’interroger notre rapport au diplôme, entre héritage, aspirations et nouvelles réalités. C’est à cette réflexion que nous convie aujourd’hui Regards Croisés.
Au Sénégal, jamais autant de jeunes n’ont été diplômés. Pourtant, jamais le sentiment d’incertitude professionnelle n’a été aussi fort. Chaque année, les universités et écoles supérieures déversent sur le marché du travail des milliers de diplômés qui découvrent une réalité brutale : le diplôme n’est plus une garantie d’emploi.
Voilà l’un des grands paradoxes de notre époque.
Pendant des décennies, nos sociétés ont élevé le diplôme au rang de passeport social. Obtenir une licence, un master ou un doctorat signifiait presque mécaniquement accéder à la stabilité économique et à la reconnaissance sociale. Les familles se sont sacrifiées, les parents ont investi leurs économies, parfois toute une vie, dans l’éducation de leurs enfants, convaincus que le savoir académique constituait l’ascenseur social le plus sûr.
Mais le monde a changé.
Au Sénégal comme ailleurs, une fracture silencieuse s’est installée entre la formation et l’emploi, entre les savoirs enseignés et les compétences réellement recherchées. Des entreprises peinent à recruter certains profils tandis que des diplômés peinent à trouver un travail correspondant à leur qualification. Le problème n’est donc pas seulement le chômage : c’est aussi l’inadéquation.
Le phénomène n’est pas propre au Sénégal. En Europe, des diplômés exercent des métiers sans rapport avec leur formation. Aux États-Unis, les géants technologiques recrutent parfois davantage sur la base des compétences démontrées que sur le prestige des diplômes. En Allemagne, le modèle de formation professionnelle duale continue de produire des techniciens hautement qualifiés et fortement demandés.
Le regard croisé révèle ainsi une vérité dérangeante : l’économie du XXIe siècle valorise de plus en plus le savoir-faire autant que le savoir.
Or, dans beaucoup de pays africains, le travail manuel ou technique demeure encore victime d’une forme d’injustice symbolique. On admire davantage le titulaire d’un diplôme universitaire que l’artisan qualifié, le développeur autodidacte ou le technicien expérimenté. Pourtant, les économies les plus résilientes sont souvent celles qui parviennent à réconcilier intelligence académique et intelligence pratique.
Le Sénégal se trouve aujourd’hui à un tournant historique. La jeunesse sénégalaise constitue sa plus grande richesse démographique. Mais une richesse ne produit des dividendes que lorsqu’elle est transformée en capital humain. Cela suppose une réforme profonde des systèmes éducatifs : développer les compétences numériques, renforcer les formations techniques, valoriser l’apprentissage, encourager l’entrepreneuriat et rapprocher davantage l’école de l’entreprise.
Car l’enjeu dépasse l’emploi. Il touche à la dignité.
Un jeune sans perspective professionnelle ne perd pas seulement un revenu potentiel ; il risque de perdre confiance dans le contrat social lui-même. Et lorsqu’une société ne parvient plus à offrir un horizon crédible à sa jeunesse, c’est son avenir collectif qui vacille.
Le véritable défi du Sénégal n’est peut-être pas de produire plus de diplômés, mais de former davantage de citoyens compétents, adaptables et créateurs de valeur.
Dans ce monde en mutation rapide, la question n’est plus seulement : « Quel diplôme possédez-vous ? »
La question devient désormais : « Que savez-vous faire, et comment votre savoir peut-il transformer la société ? »
Et c’est peut-être là que commence la véritable révolution éducative du XXIe siècle.
Regards Croisés nous rappelle qu’entre le diplôme et la compétence, il ne devrait jamais y avoir opposition, mais complémentarité. Car une nation ne se développe pas uniquement avec des titres, mais avec des talents mis au service du bien commun.
Au fond, la question n’est pas de savoir si le diplôme a perdu sa valeur. Le véritable enjeu est de comprendre qu’il ne peut plus, à lui seul, porter toutes les promesses d’une société. Le diplôme ouvre des portes ; les compétences permettent de les franchir et d’y bâtir sa place. Pour le Sénégal, comme pour tant d’autres nations, le défi du siècle sera moins de distribuer des parchemins que de révéler des talents, cultiver des savoir-faire et former des citoyens capables d’inventer le monde de demain.
Car une nation ne grandit pas seulement par le nombre de ses diplômés, mais par ce que ses femmes et ses hommes savent créer, transmettre et transformer au service du bien commun. Et si le mois de juin demeure celui des examens, puisse-t-il être aussi celui d’une réflexion collective sur l’école que nous avons et celle dont nous rêvons pour les générations à venir.
Marie Barboza MENDY
Regards croisés d’une Franco-Sénégalaise
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