Chronique : Le mépris d'Amadou Ba (Pastef) envers les journalistes sénégalais qualifiés de « résiduels »



Il y a des mots qui ne laissent planer aucun doute. Ils agissent comme des révélateurs chimiques, mettant à nu la véritable nature de ceux qui les prononcent. La sortie d’Amadou Ba, cadre de Pastef, ce vendredi à la suite de la séance des questions d’actualité à l’Assemblée nationale, appartient à cette catégorie de déclarations qui glacent le sang de tout démocrate attaché à la liberté de l'information.

Fier, grisé par l’écho médiatique mondial suscité par les réponses du Premier ministre Ousmane Sonko face aux députés, ce responsable de la mouvance présidentielle a cru bon de fustiger la presse nationale dans un mépris d’une violence inouïe : « Quand les grands médias internationaux vous suivent de près, inutile de perdre son temps avec les RÉSIDUELS. Moins de 30 minutes après la fin des questions d’actualité, les propos du PM Sonko font la Une de l’actualité internationale », a -t- publié sur sa page Facebook. 

 Une mémoire sélective et une ingratitude politique

Quelle amnésie foudroyante ! Faut-il rappeler à ces nouveaux tenants du pouvoir que c’est précisément cette prétendue « presse résiduelle » qui les a portés au sommet ? C’est à travers ces mêmes « résidus » que les leaders de Pastef diffusaient hier leurs déclarations politiques, leurs alertes et leurs projets de société lorsque les médias d'État leur étaient hermétiquement fermés.
 
Pendant les années de braise, ce sont ces journalistes locaux, ces reporters de terrain qualifiés aujourd'hui de perte de temps, qui étaient en première ligne. Ce sont eux qui ont été gazés, malmenés et brutalisés par les forces de l’ordre pour documenter leur calvaire, sécuriser leur parole et préserver le pluralisme démocratique qui leur permet aujourd'hui de siéger dans les plus hauts bureaux de la République. Prétendre aujourd’hui que la presse nationale ne mérite plus qu'un revers de main est une insulte doublée d'une ingratitude politique notoire envers l’histoire de notre pays.

 Le complexe du rétroviseur et le mirage international

Ainsi, pour la communication du parti au pouvoir, les journalistes sénégalais ne seraient plus que des débris de l’espace public qu'il conviendrait d'ignorer puisque les projecteurs de BFM TV ou de TV5 Monde se tournent vers la Primature. C’est le retour fracassant du complexe du colonisé, masqué sous les oripeaux d’un souverainisme de façade. On méprise le reporter local qui arpente le terrain sous la chaleur pour aller chercher la validation des rédactions étrangères et des chaînes d'information françaises.

 Derrière ce mot, « résiduel », se cache en réalité une pulsion profondément anti-démocratique : celle du monologue. Certains, manifestement, n'aiment pas la contradiction du terrain. Il préfère faire l'éloge des grands plateaux parisiens ou se complaire dans le traitement lointain des lucarnes internationales qui n’iront pas fouiller dans les recoins des budgets ministériels, ni interroger l’application des promesses de campagne sur le panier de la ménagère. Diaboliser les médias locaux tout en s'extasiant devant l'audimat de BFM TV ou de TV5, c'est installer un climat où poser une question dérangeante ici, à Dakar, devient un acte de trahison.

 La presse sénégalaise restera debout

Que les théoriciens de la communication se détrompent. Les régimes passent, la presse reste. Les rédactions internationales changeront de cible dès qu'une autre actualité plus brûlante éclatera ailleurs sur le continent. Ce jour-là, l'engouement des médias parisiens s'éteindra et il ne restera que les journalistes sénégalais,  ces fameux « résiduels »  pour rendre compte, analyser et interpeller l'exécutif sur les urgences de l'emploi, de l'inflation et de la justice.

 Le populisme aime le vide, le journalisme exige le plein. En qualifiant la presse locale de résiduelle pour mieux encenser les antennes étrangères, il  n'a pas rabaissé les journalistes ; il a simplement mesuré la taille de sa propre tolérance à la démocratie.



Vendredi 22 Mai 2026 18:47


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