Chronique - Quand l'été confirme ce qu'il avait révélé Par Marie Barboza MENDY – Regards Croisés d’une Franco-Sénégalaise



Il y a quinze jours, cette chronique s’intitulait « Quand l’été révélait ce que nous avons de pire. » J’espérais alors qu’elle ne soit qu’un avertissement. L’actualité, hélas, en a fait un constat implacable. En quelques jours seulement, les pluies diluviennes au Sénégal, les incendies gigantesques en France, en Espagne, au Portugal et ailleurs sont venus confirmer une évidence : ce ne sont plus des événements exceptionnels, mais les symptômes d’un monde qui paie le prix de ses aveuglements. Revenir sur ce sujet n’est donc pas une facilité d’écriture. C’est une nécessité morale. Parce que lorsque les faits s’acharnent à nous rappeler nos responsabilités, le silence devient une forme de renoncement.


Il y a des saisons qui passent. Et il y a des saisons qui jugent les sociétés.
L’été 2026 appartient à cette seconde catégorie.


Au Sénégal, les pluies tant attendues ont une nouvelle fois transformé des quartiers en pièges à ciel ouvert. Des familles ont vu leurs maisons envahies par les eaux, des routes sont devenues impraticables, des commerces ont fermé, des vies ont été bouleversées en quelques heures. Les images changent de quartier, parfois de ville, mais elles racontent toujours la même histoire : celle d’un pays qui continue de subir des catastrophes dont une partie aurait pu être atténuée par davantage de prévoyance, de discipline et de courage politique.
 

En France, dans l’Aude, les Bouches-du-Rhône, le Var, Marseille, Bordeaux, Paris et tant d’autres départements, des milliers d’hectares disparaissent. Les canadairs se succèdent, les paysages prennent l’apparence d’une terre après l’apocalypse. Mais ce que les caméras montrent moins, ce sont les dégâts collatéraux, ceux qui frappent silencieusement au cœur des existences.
 

Mais ce sont les incendies, ailleurs, qui m’obligent aujourd’hui à regarder au-delà des flammes. Car derrière les colonnes de fumée et les hectares calcinés, il y a des vies entières qui partent en cendres.

Pensez à cet agriculteur du Var qui, en quelques heures, a vu son troupeau décimé. Des bêtes qu’il avait nourries, soignées, accompagnées depuis des années. Il les regardait paître chaque matin. Aujourd’hui, il ne reste que des carcasses fumantes et un silence de plomb. Pensez à cet éleveur de l’Aude dont les chèvres, les vaches, les moutons ont péri asphyxiés ou brûlés vifs, sous ses yeux impuissants. Ce n’est pas seulement un cheptel qui disparaît : c’est le fruit d’une vie de labeur, de nuits sans sommeil, de sacrifices quotidiens. C’est un héritage, parfois transmis de génération en génération, qui s’évanouit dans les flammes.
 

Et puis il y a les maisons. Ces maisons que des familles ont construites pierre après pierre, souvent au prix d’une vie entière de sacrifices. Une retraite laborieuse, des économies accumulées pendant des décennies, des prêts remboursés sur vingt ou trente ans. Tout cela réduit en cendres en une nuit. Des propriétaires se tiennent devant les ruines de ce qui fut leur foyer, leur refuge, le lieu de tous leurs souvenirs. Ils ne pleurent pas seulement des murs : ils pleurent des années de travail, des projets d’avenir, des albums photo, des jouets d’enfants, des meubles hérités. Ils pleurent le prix d’une vie de sacrifices anéanti en quelques heures. Les commerces, eux aussi, tombent les uns après les autres. Le petit épicier de village, le restaurant familial, l’artisan qui avait passé trente ans à bâtir son business.


Et pourtant, cette tragédie ne concerne pas uniquement la France.

L'Espagne, le Portugal, la Grèce, mais aussi d'autres régions du monde, connaissent les mêmes scènes de désolation. Ici, le feu. Là-bas, les inondations. Ailleurs, les sécheresses ou les tempêtes. Les catastrophes changent de visage mais racontent toutes la même histoire : celle d'une humanité qui découvre douloureusement les limites de sa toute-puissance.

Nous pensions que le progrès suffirait à nous protéger. Nous découvrons que la nature ne négocie pas avec nos certitudes.

Partout, les catastrophes prennent des formes différentes. Mais elles révèlent les mêmes insuffisances.

Notre orgueil nous avait persuadés que la technologie finirait toujours par corriger nos excès. Notre vanité nous faisait croire que la nature finirait par s'adapter à nos habitudes. Nous découvrons aujourd'hui l'inverse : c'est nous qui devons apprendre à nous adapter à une planète que nous avons trop longtemps maltraitée.

Le plus troublant n'est pourtant pas la violence des éléments. Le plus troublant est notre incroyable aptitude à répéter les mêmes erreurs.

Nous construisons là où il ne faudrait pas bâtir. Nous jetons nos déchets là où l'eau devrait circuler. Nous bétonnons les sols qui devraient respirer. Nous déboisons sans replanter. Nous attendons les catastrophes pour parler de prévention, comme si l'urgence pouvait tenir lieu de politique publique.

Et lorsque tout s'effondre, nous invoquons le destin.

Pourtant, une catastrophe naturelle devient souvent une catastrophe humaine lorsque l'impréparation, le manque d'anticipation et l'indifférence collective amplifient ses effets.

Prévenir n'est pas spectaculaire. Nettoyer les caniveaux n'offre pas de grands discours. Faire respecter les règles d'urbanisme ne fait pas les manchettes. Entretenir les forêts, protéger les zones humides, écouter les scientifiques, investir dans l'adaptation climatique ou éduquer les citoyens sont des décisions discrètes. Mais ce sont précisément ces choix silencieux qui sauvent des vies lorsque le ciel se déchaîne.

La planète ne nous demande pas d'être parfaits. Elle nous demande simplement d'être responsables.

Les catastrophes de cet été ne devraient pas seulement remplir les journaux télévisés. Elles devraient transformer notre manière de gouverner, d'aménager nos villes, de consommer, de produire et même de vivre ensemble.

Car la véritable urgence climatique est aussi une urgence de conscience.

Il y a quinze jours, l'été révélait ce que nous avions de pire. Aujourd'hui, il ne révèle plus rien. Il confirme

Sous les eaux du Sénégal comme dans les cendres de la France, derrière chaque maison réduite en poussière, chaque animal mort dans les flammes, chaque exploitation détruite, chaque commerce fermé, chaque emploi perdu, c'est une même vérité qui se dresse devant nous : la nature ne nous punit pas. Elle nous présente simplement la facture de tout ce que nous avons trop longtemps refusé de voir.

Et lorsque les avertissements deviennent des confirmations, il ne nous reste plus le droit de dire que nous ne savions pas.



Marie Barboza MENDY
Regards Croisés d’une Franco-Sénégalaise
mendymarie.b@gmail.com
Tél. 78 291 83 25
 

Moussa Ndongo

Mercredi 29 Juillet 2026 01:37


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