Commémoration de la Journée africaine de la Médecine traditionnelle, le 31 août : le paradoxe sénégalais ( Par Alioune AW)



Au-delà de la célébration, l’enjeu est désormais de reconnaître les praticiens, protéger les savoirs et donner à la Médecine traditionnelle une véritable place dans notre système de santé.
Le 31 août prochain, l’Afrique célébrera la Journée africaine de la Médecine traditionnelle. Cette journée constitue un rendez-vous consacré à la reconnaissance, à la promotion et à l’intégration de la Médecine traditionnelle dans les systèmes de santé.

Pour le Sénégal, cette commémoration devrait être davantage qu’un moment de célébration. Elle devrait être l’occasion d’un examen lucide de notre situation et d’une question simple : quelle place voulons-nous réellement donner à la Médecine traditionnelle dans notre système de santé ?

La question est d’autant plus légitime que cette médecine constitue une réalité profondément enracinée dans nos communautés. Elle repose sur des savoirs, des pratiques et des connaissances transmis au fil des générations, ainsi que sur des praticiens présents au plus près des populations. Elle représente ainsi une composante importante de la santé communautaire et demeure, pour une partie de la population, une réalité concrète du recours aux soins.

Pourtant, le paradoxe demeure entier : nous célébrons la Médecine traditionnelle, nous valorisons sa pharmacopée, mais nous ne disposons toujours pas d’un cadre législatif spécifique consacré à l’exercice de cette médecine et à la reconnaissance pleine et entière de ses praticiens.

Un projet de loi relatif à l’exercice de la Médecine traditionnelle avait été adopté en Conseil des ministres le 31 mai 2017, après avis de la Cour suprême, puis transmis à l’Assemblée nationale. Neuf ans plus tard, son aboutissement législatif demeure attendu. Ce retard est difficilement compatible avec l’importance de cette médecine dans notre société et avec les évolutions enregistrées au niveau africain et sous-régional.

Une nouvelle opportunité se présente toutefois avec le processus de finalisation du Code de la Santé. En attendant l’aboutissement de la loi spécifique sur la Médecine traditionnelle, il serait souhaitable que ce nouveau Code consacre clairement les principes fondamentaux devant encadrer le secteur et l’exercice des Praticiens de Médecine traditionnelle (PMT). Une telle disposition ne saurait se substituer à une loi spécifique, mais elle permettrait de poser dès maintenant un premier socle juridique et de traduire une volonté politique claire.

Cette évolution est d’autant plus nécessaire que la dynamique régionale se poursuit. L’Organisation Ouest-Africaine de la Santé (OOAS) œuvre notamment au renforcement de la coopération et de l’harmonisation des politiques de santé dans l’espace communautaire. Le Sénégal ne peut plus rester en marge de cette dynamique.

Mais une clarification s’impose, car elle est fondamentale pour l’avenir du secteur : la pharmacopée ne saurait être confondue avec la Médecine traditionnelle.

La pharmacopée constitue une composante essentielle de la Médecine traditionnelle, mais elle n’en représente qu’un domaine. La Médecine traditionnelle englobe un ensemble plus vaste de connaissances, de savoirs, de pratiques et de méthodes thérapeutiques, dont les PMT sont les détenteurs et les acteurs.

Cette distinction n’est pas une question de vocabulaire. Elle touche directement à l’avenir de la profession.

La loi n° 2023-06 du 13 juin 2023 relative aux médicaments, aux autres produits de santé et à la pharmacie constitue un texte important pour la réglementation des médicaments, des produits de santé et des activités relevant de ce champ. Mais il faut être particulièrement vigilant : réglementer la pharmacopée et les produits qui en sont issus ne revient pas à réglementer la profession de Praticien de Médecine traditionnelle.

La valorisation de la pharmacopée est nécessaire. Elle doit être poursuivie dans un cadre scientifique, sanitaire et économique approprié. Mais elle ne saurait se substituer à la reconnaissance des praticiens, à l’encadrement de leur exercice, à leur identification, à leur formation et à la protection des savoirs dont ils sont les dépositaires.

Faute d’une telle distinction, le risque serait de réduire progressivement la Médecine traditionnelle à ses seuls produits. Ce serait une profonde dénaturation de son essence et, à terme, un risque réel de marginalisation progressive de la profession et d’érosion de sa transmission.

Les PMT ne sont pas de simples détenteurs de recettes. Ils sont les dépositaires de savoirs et de pratiques transmis au fil des générations, et des acteurs implantés au cœur des communautés. Leur reconnaissance et leur encadrement répondent donc autant à un impératif de protection des populations qu’à une exigence de préservation et de transmission de notre patrimoine thérapeutique.
Cette dimension prend une importance particulière dans le cadre de la santé communautaire et de l’approche One Health.

La Médecine traditionnelle est implantée au plus près des réalités locales. Dans un cadre organisé, sécurisé et clairement défini, les PMT peuvent contribuer à la sensibilisation, à l’orientation et au référencement des patients, mais également à la surveillance communautaire des maladies chroniques et à potentiel épidémique, en complémentarité avec les professionnels et les structures de santé.
L’approche One Health, fondée sur l’interdépendance entre santé humaine, santé animale et environnement, invite précisément à dépasser les cloisonnements. Elle suppose de mobiliser, de manière coordonnée, des compétences et des acteurs divers.

Dans cette perspective, laisser les PMT dans un cadre juridique et institutionnel aussi insuffisamment défini revient aussi à se priver d’un potentiel important de la santé communautaire.
Mais au-delà de la question juridique et institutionnelle, c’est aussi la faible présence de la Médecine traditionnelle dans le débat national de santé qui interpelle. Alors même que les politiques publiques accordent une place croissante à la prévention, à la santé communautaire et à la souveraineté sanitaire, les questions relatives aux PMT, à leur statut, à leur contribution potentielle et à leur articulation avec le système de santé restent encore insuffisamment présentes dans les grands débats et les processus de réforme.

Cette relative marginalisation du sujet pose question : comment construire un système de santé véritablement inclusif en laissant à la périphérie une réalité qui demeure, pour une partie importante de la population, un recours de premier niveau ?

Il ne s’agit évidemment pas de substituer la Médecine traditionnelle à la médecine conventionnelle. Il s’agit de construire une complémentarité organisée, fondée sur la sécurité, la qualité, l’éthique, la formation, la recherche et la protection des populations.

Cette ambition suppose également de revoir notre architecture institutionnelle.
La structure actuellement chargée de la Médecine traditionnelle au sein du ministère de la Santé a joué un rôle important dans la construction progressive de la reconnaissance institutionnelle du secteur. L’évolution d’un Bureau vers une Division, puis vers une Cellule, témoigne de cette prise en compte progressive par les pouvoirs publics.

Mais cette structure a aujourd’hui atteint ses limites objectives. L’ampleur des enjeux scientifiques, sanitaires, économiques, culturels et environnementaux dépasse désormais les capacités d’une structure dont le niveau institutionnel et les moyens ne correspondent plus aux ambitions d’une véritable politique nationale de Médecine traditionnelle.

Il devient donc nécessaire de franchir une nouvelle étape avec la création d’une structure nationale autonome, dotée d’une réelle capacité juridique, administrative et opérationnelle, conçue selon une approche pluridisciplinaire et multisectorielle.

Une telle structure devrait associer, autour d’une vision commune, les secteurs de la santé, de la recherche et de l’enseignement supérieur, de l’environnement, de l’agriculture, de l’industrie, de la culture et de la propriété intellectuelle, ainsi que les PMT eux-mêmes. Elle devrait notamment coordonner la réglementation, l’identification et la certification des praticiens, la recherche, la formation, la protection des savoirs, la valorisation de la pharmacopée et l’intégration pertinente des PMT dans la santé communautaire. La représentation formelle de la Fédération Nationale des Praticiens de la Médecine Traditionnelle du Sénégal (FNPMT) dans ce dispositif constituerait, à cet égard, un gage de légitimité et d’efficacité.

Le Sénégal ne manque donc ni de praticiens, ni de savoirs, ni de ressources naturelles, ni d’expertise. Il dispose également d’organisations professionnelles structurées et d’une expérience institutionnelle accumulée. Il dispose même d’un projet de loi consacré à l’exercice de la Médecine traditionnelle.
Ce qui manque désormais, c’est une décision politique à la hauteur de l’enjeu.

Car le vide juridique ne pénalise pas seulement les praticiens sérieux. Il fragilise également la protection des populations en rendant plus difficile l’identification des véritables praticiens, l’encadrement de leurs pratiques, la lutte contre les abus et l’organisation d’une collaboration sécurisée avec le système de santé.

Il fragilise aussi la protection de nos savoirs traditionnels, alors que leur valorisation scientifique et économique constitue un enjeu de souveraineté. La pharmacopée doit pouvoir être étudiée, documentée, valorisée et développée, dans le respect des savoirs et des communautés qui en sont les dépositaires.

Le 31 août 2026 ne devrait donc pas être une journée supplémentaire de commémoration.
Elle devrait être une journée de décision et d’engagement.

Monsieur le Président de la République, Monsieur le Premier Ministre, Monsieur le Président de l’Assemblée nationale, Mesdames et Messieurs les Parlementaires : le moment est venu de donner à la Médecine traditionnelle le cadre juridique et institutionnel qu’exige son importance.

Il faut reconnaître les PMT, encadrer leur exercice, protéger les populations et les savoirs, renforcer la recherche, valoriser la pharmacopée sans réduire la Médecine traditionnelle à celle-ci, et donner à la santé communautaire tous les moyens de tirer parti des ressources disponibles dans nos territoires.
L’Afrique célébrera sa Médecine traditionnelle le 31 août. Puisse cette célébration être, pour le Sénégal, non seulement celle d’un patrimoine que nous revendiquons, mais aussi le point de départ d’une politique que nous aurons enfin décidé de construire.

 
Alioune AW
Ancien Coordonnateur de la Cellule de Médecine Traditionnelle
Keur Massar Nord
Email : badou60@gmail.com


Jeudi 27 Aout 2026 18:27


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