Compagnie Sucrière du Sénégal (CSS) : D’où proviennent les 46 000 tonnes invendues de sucre?



L’opinion publique est en émoi, depuis la révélation, par la CSS, de l’existence dans ses magasins, d’un stock invendu de 46000 tonnes  de sucre, qui menacerait l’existence même de cette entreprise qui emploie 6400 travailleurs !

Les importateurs, et singulièrement l’UNACOIS, à forte dose de communication dans les médias, sont encore implicitement mis en cause dans cette situation de la CSS, alors que l’Etat tarde à éclairer les Sénégalais sur les tenants et aboutissants de cette crise.

Ce mutisme de l’Etat est d’autant plus inexplicable qu’il a solennellement pris, de façon publique, la décision de baisser les prix de certaines denrées de consommation courante, dont le sucre, en recourant à leur homologation.

Comment dans ces conditions de crise que connaîtrait  la CSS, baisser encore les prix  du sucre, et  lui occasionner d’autres pertes financières, avec, en prime, le risque de perte massive d’emplois ?

L’énorme quantité de sucre invendu,  et la décision de baisse de son prix à la consommation,  sont ainsi brandies,  comme des  menaces au sort des 6400 travailleurs de la CSS.

C’est donc pour être édifié sur cette situation, qu’Il est  nécessaire de  chercher à savoir d’où viennent ces 46000 tonnes de sucre invendu, qui justifieraient l’arrêt des importations de ce produit, et quelle est la tendance lourde du prix du sucre à l’importation, qui justifierait sa baisse à la consommation.

Selon les chiffres officiels donnés par l’Agence Nationale des Statistiques et de la Démographie (ANSD), dans son « Bulletin de commerce extérieur » en 2012, les importations du sucre, brut et cristallisé, sont passées de 53113 tonnes en 2011 à 46931 tonnes en 2012, soit une baisse 11,6% !

Or, la production totale de la CSS et sucre cristallisé et en morceaux est passée de 87500 tonnes en 2011 à 92200 tonnes en 2012, soit une augmentation de 5,3% !

Ainsi, l’offre totale  en sucre, qui est égale à la production  ajoutée à l’importation, est passée de 140.613 tonnes en 2011  à 139.131 tonnes en 2012, pour une consommation annuelle de sucre de 140.000 tonnes !

Même pour le premier trimestre 2013 (Janvier, février et mars) l’importation totale de sucres bruts et raffinés est  de 32433 tonnes, pour une consommation de 22500 tonnes !  

Quelle est la part de la CSS dans ces importations ?

D’où vient donc ce stock de sucre invendu de 46000 tonnes ?

Les Services de la Douanes Sénégalaises, la Direction du Commerce intérieur, et leurs  Ministères respectifs, que sont le Ministre de l’Economie et des Finances, et le Ministre de l’Industrie et du Commerce, sont mis devant leur responsabilité pour éclairer les Sénégalais.

C’est la responsabilité du Gouvernement et de son Chef, le Premier Ministre, qui est,  ici, gravement mis en jeu, ainsi que celle  du Président de la République qui définit la Politique de la Nation.

 Il ne saurait donc être question d’arrêter les importations du sucre, encore de licencier un quelconque travailleurs, tant que cette situation paradoxale n’est totalement éclaircie.

Elle ne peut aussi servir de prétexte pour abandonner la décision de baisse du prix du sucre par le biais de son homologation, d’autant plus que les tendances lourdes d’évolution de son prix  au plan mondial devraient inciter à sa baisse à la consommation  au niveau national.

En effet, selon la Direction de la Planification et des Etudes Economiques (DPEE) du Ministère de l’Economie et des Finances du Sénégal, par rapport à Mars 2012,   le prix du sucre au niveau mondial a baissé de 23,2%, alors que le prix à la consommation du sucre cristallisé est resté à 647 frs le kilogramme depuis Octobre 2012 !    

Ainsi,  jusqu’à preuve du contraire  dûment établi par les pouvoirs publics, il ne saurait question d’accepter un licenciement quelconque d’un travailleur de la CSS,  ou un renoncement à la baisse du prix du sucre, et encore moins, la remise en cause de l’ouverture  de l’importation du gap d’offre en sucre aux  commerçants sénégalais. 

Si ce qui semble être un chantage sur l’emploi pour  préserver des privilèges anachroniques devrait prospérer, ce serait un signal fort pour conforter les bénéficiaires de monopoles et de situations de rente,  qui nous ont déjà  suffisamment coûté en « Dépenses fiscales », en emplois et en souveraineté économique.

C’est l’occasion, pour les nouvelles Autorités du Sénégal, de revoir fondamentalement la politique agricole, industrielle et commerciale, pour que l’industrie serve aussi à transformer la production agricole  en produits finis pour le marché local et l’exportation, et que le Commerce serve aussi à écouler prioritairement la production nationale  au plan local et à l’exportation.

C’est pour cela que les Conclusions des Assises nationales ont préconisé de mettre fin à l’exportation de nos matières premières et de nos produits semi œuvrés, pour promouvoir la production sur place  de produits finis et leur exportation.

En effet, l’importation de sucre brut, d’huile végétale brute,  du blé,  de pâte de tomates double concentrée, et l’exportation de coton fibre,  constituent, non seulement des freins à la production de cannes à sucre, d’arachide, de coton, et de tomates industrielles, mais,  aussi, elle nous empêche d’entrer dans le deuxième stade  de l’industrialisation qui est  celui de la production de produits finis, pour faire face au chômage.
 
Cette situation, pour l’arachide, est consécutive, à la décision prise, sous le Président Diouf, d’importer de l’huile brute végétale pour maximiser les bénéfices de la SONACOS , et à son  refus, sous les injonction de la Banque mondiale, d’appliquer l’Accord Cadre de 1997, signé avec l’Union Européenne,  qui permettait le partage égal des résultats de la SONACOS  entre elle et l’Union Nationale des Coopératives Agricoles (UNCAS), et la fixation, avant le démarrage de l’hivernage, d’un prix indicatif de campagne d’achat de la production d’arachide, qui permette au producteur de disposer de semences et d’engrais quelque que soient les résultats de la saison précédente.

Cette situation s’est aggravée avec la décision de Wade de brader la SONACOS à  la France, par le biais d’ ADVENS, qui l’a remplacée par SUNEOR, et avec celle de la libéralisation de l’exportation des arachides en 2011, pour compléter celle du marché des engrais, des semences et de l’équipement, afin de  parachever la libéralisation totale de la filière arachidière  et la privatisation de la SONACOS, exigées par les Programmes d’Ajustement Structurel (PAS).

Les nouvelles Autorités du pays, en reconduisant ces politiques, sont aujourd’hui confrontées avec des menaces sur les emplois à SUNEOR, et un mécontentement paysan face au renchérissement du prix des semences et engrais.
 
La reprise, par l’Etat, de SUNEOR, l’ouverture de son capital à 50% à l’UNCAS conformément à l’Accord Cadre de 1997,  l’entrée dans ce capital des travailleurs de l’entreprise et des OPS, restent donc les seuls moyens de sortie de cette double crise, en mettant fin à l’importation de l’huile brute végétale,  pour promouvoir la production d’arachides  à grande échelle.

Pour ce faire, il est nécessaire que le Conseil National de Concertation des Ruraux (CNCR), dont l’UNCAS est membre,  s’allie aux  syndicats des travailleurs de SUNEOR,  pour  aider les nouvelles Autorités à entreprendre ce virage, dont  dépend  l’avenir de notre production arachidière, de celui  des travailleurs de l’entreprise, et  l’entrée de cette filière au second stade d’industrialisation.

Ce virage est d’autant plus nécessaire que l’on assiste, aujourd’hui, scandalisé, devant la SODEFITEX, bradée,  sous Wade,  à la France par le biais d’ADVENS,  à la place de l’ouverture prévue sous  le Président Diouf, du capital de cette entreprise,  à l’Association des Producteurs de Coton pour 33%,  aux travailleurs de l’entreprise, et aux industriels du textile.

Les conséquences d’un tel bradage sont perceptibles, aujourd’hui, quand la SODEFITEX  déclare avoir fait des bénéfices de 5milliards de Frs CFA, au moment où l’Etat, pour aider les producteurs à accéder au crédit  semences et engrais, a dû éponger 1,8 milliard de dette des producteurs de coton.  Et cela grâce à l’exportation de coton fibre au détriment de nos industriels dans le textile, qui sont obligés, de fait,  à importer ce  même produit pour faire fonctionner leurs entreprises et maintenir l’emploi !

C’est cette situation qui, dans le secteur de la Tomate industrielle, a amené les producteurs à s’allier avec les travailleurs de la SOCAS, pour sauver leur emplois et leurs revenus, menacés par la décision de fermer cette entreprise par son propriétaire, mécontent de la concurrence d’Agroline, sur l’importation du double concentré, qui était jusque là son monopole.

A l’image de la CSS, et la SUNUEOR,  la SOCAS/SNTI maximisait son bénéfice en limitant l’achat de la production locale, donc l’envergure de la production locale, pour dégager des capacités de trituration   afin d’importer du double concentré de Tomate qu’elle transforme  en triple concentré,  destiné à la consommation locale et sous régionale.

La stratégie de maximisation des bénéfices de ces industriels bloque ainsi  l’envergure de la production locale, sa transformation en produits finis, et les opportunités d’emplois des Sénégalais. 

C’est  cette forme de protection des industriels contre les producteurs, l’emploi, et le pouvoir d’achat des Sénégalais qui a amené, récemment, le Syndicat National des Ferrailleurs et Brocanteurs du Sénégal (SNFBS) à se soulever.

En effet, le SNFBS qui emploie 3000 travailleurs, s’est dressé contre les  prétentions de la Société Métallurgique d’Afrique (SOMETA), qui est parvenu à obtenir des nouvelles Autorités, l’interdiction de l’exportation de la ferraille, pour imposer l’achat local de la ferraille à des prix très en dessous du marché mondial.

Là aussi,  le SNFBS exige que la SOMETA  achète la ferraille au prix mondial, ou accepte de lui ouvrir significativement son capital pour créer les conditions d’un accord sur des prix d’achat négociés  de la ferraille, et de partage équitable des bénéfices de l’entreprise.

Dans un tel contexte, il urge, pour les nouvelles Autorités, de rompre le plus fermement possible avec les politiques agricoles, industrielles et commerciales héritées de Wade, qui ont aggravé la détérioration de la situation économique et sociale héritée des Socialistes en 2000.

Les Conclusions consensuelles des Assises nationales en la matière s’imposent comme une Alternative, pour éviter que la crise actuelle n’ait des  conséquences de dommageables pour la paix sociale et la stabilité du pays, voire même, pour ce qui reste du mandat du Chef de l’Etat.
                                                 
Fait à Dakar le 21 Mai 2013
Par Ibrahima SENE  PIT/SENEGAL

Ibrahima SENE

Mercredi 22 Mai 2013 08:42


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