Ebola frappe encore le Continent : Le Sénégal doit se souvenir… et agir (Par Mbaye Diouf)



Alors que l’Afrique enterre à nouveau ses morts, l’alerte Ebola vient d’être officiellement relancée en République démocratique du Congo. 

Dans la province de l’Ituri, aux frontières de l’Ouganda et du Soudan du Sud, les autorités sanitaires, appuyées par le Centre Africain de Contrôle et de Prévention des Maladies (CDC Afrique), font état d’environ 246 cas suspects et de 65 décès. 

Les analyses de l’Institut national de recherche biomédicale de Kinshasa ont confirmé la présence du virus Ebola dans 13 des 20 échantillons testés.

Face à cette situation, le CDC Afrique a convoqué une réunion urgente de haut niveau avec les ministères de la santé de la RDC, de l’Ouganda, du Soudan du Sud et les partenaires internationaux, afin de renforcer la surveillance transfrontalière, la préparation et la riposte d’urgence pour contenir l’épidémie et limiter sa propagation sur le continent.

Dans ce contexte d’inquiétude et d’alerte maximale légitime, l’« exception sénégalaise » de 2014 mérite d’être rappelée, non par autosatisfaction, mais comme preuve qu’une riposte rigoureuse et coordonnée est possible en Afrique. 

Cette année-là, le Sénégal n’a connu qu’un seul cas confirmé de maladie à virus Ebola, importé de Guinée par un jeune homme arrivé par la route à Dakar. 
L’Organisation Mondiale de la Santé a confirmé ce cas le 29 août 2014, puis a officiellement déclaré la fin de la transmission au Sénégal le 17 octobre 2014, saluant une réponse nationale rapide et efficace.

Cette performance saluée par la communauté internationale n’était ni un miracle, ni un hasard. 

Elle reposait sur trois piliers essentiels : un leadership politique assumé, une expertise technique mobilisée et une communication transparente maîtrisée. 

Sous la conduite du Professeur Awa Marie Coll Seck, alors ministre de la Santé et première femme spécialiste des maladies infectieuses et tropicales du Sénégal, le dispositif national s’est mis en ordre de bataille : isolement immédiat du patient, identification et suivi rigoureux des contacts, renforcement de la surveillance sanitaire aux points d’entrée, appui scientifique de l’Institut Pasteur de Dakar, du CDC Afrique et des campagnes de sensibilisation sur les gestes barrières. 

Cette approche a été reconnue comme un « bon exemple » de gestion d’un cas importé par l’OMS et citée dans plusieurs fora internationaux comme une meilleure pratique africaine.
Rappelons-le : le virus Ebola est un agent pathogène extrêmement dangereux, responsable d’une fièvre hémorragique grave, souvent mortelle. 

Il se transmet à l’être humain par contact direct avec les fluides corporels d’animaux infectés, notamment certaines espèces de chauves-souris, ou de personnes malades, vivantes ou décédées. Chaque retard dans la détection, chaque faille dans le suivi des contacts, chaque confusion dans la communication se traduit en vies perdues.
Dans des situations d’une telle ampleur, seule la transparence dans la gestion de la pandémie doit être de mise.

Dans ces conditions, se contenter de suivre à distance ce qui se passe en Ituri(RDC) serait une erreur stratégique pour le Sénégal. 

La géographie, la mobilité humaine, les échanges commerciaux et les flux informels rendent illusoire toute illusion d’« immunité » nationale. 
Les virus n’ont ni frontières, ni état civil, ni calendrier politique.

En réalité, une épidémie n’est pas seulement une crise sanitaire. 
C’est aussi une menace sécuritaire. L’histoire récente du continent africain le démontre avec constance : les zones d’épidémie active deviennent rapidement des zones de panique sociale, de rupture de l’ordre public, voire de déstabilisation institutionnelle. 

En RDC, la province de l’Ituri est une région déjà fragilisée par des décennies de conflits armés, où la méfiance des populations envers les autorités complique dangereusement les opérations de riposte. 

Cette réalité appelle à une lecture stratégique et sécuritaire de la gestion des épidémies, au même titre que la lecture médicale.
C’est précisément pour cette raison que la présence des officiers généraux au sein d’un Conseil présidentiel ou interministériel sur les épidémies n’est pas une fantaisie protocolaire — c’est une nécessité opérationnelle. 

Les Forces armées nationales disposent d’une logistique de déploiement rapide, d’une capacité d’intervention en zones à accès difficile, de structures sanitaires militaires et d’une discipline de commandement indispensable en situation de crise. 

En outre, le contrôle des frontières terrestres, maritimes et aériennes — compétence régalienne des forces de défense et de sécurité — constitue le premier rempart contre l’importation de cas. 

Aucun dispositif de riposte sérieux ne peut se construire sans leur implication active dès les premières heures.

À l’image des exercices de simulation de catastrophes naturelles ou d’attaques terroristes, les Forces armées sénégalaises doivent intégrer pleinement les scénarios épidémiques dans leur doctrine d’intervention. 

Lors de la crise Covid-19, plusieurs pays, dont le Sénégal, avaient d’ailleurs sollicité l’armée pour la gestion des barrières sanitaires, le transport de malades et le soutien logistique aux campagnes de vaccination. 

Cette expérience doit devenir une doctrine permanente, non une improvisation de circonstance.

Au moment où Monsieur le Président de la République appelle à un dialogue inclusif sur l’avenir du Sénégal, il serait regrettable que la question de la sécurité sanitaire ne figure pas à l’agenda prioritaire. 

Les épidémies, qu’il s’agisse d’Ebola, de Covid-19 ou d’autres maladies émergentes, tuent davantage que les guerres sur le continent africain et fragilisent durablement nos systèmes de santé, nos économies et notre cohésion sociale.

C’est pourquoi la convocation urgente d’un Conseil présidentiel ou d’un Conseil interministériel dédié à la prévention et à la gestion des épidémies s’impose. 

Il ne s’agit pas d’un exercice de style, mais d’un impératif de gouvernance. 
Un tel cadre devrait associer, au-delà des autorités politiques, les experts en santé publique, les épidémiologistes, les virologues, les officiers généraux des Forces armées et de la Gendarmerie nationale, les acteurs de la société civile, les communicateurs en santé et les partenaires techniques et financiers. 

L’objectif principal : actualiser nos plans nationaux de préparation, revisiter nos capacités de surveillance, consolider nos infrastructures de laboratoire, renforcer les ressources humaines en santé, sécuriser nos frontières et définir une stratégie de communication crédible, transparente et adaptée aux réalités socioculturelles du pays.


En 2014, le Sénégal a prouvé qu’il pouvait être une référence en matière de riposte à Ebola dans le Monde 

Aujourd’hui, alors que l’Afrique fait face à une nouvelle flambée de l’épidémie en RDC, le véritable enjeu est de savoir si nous saurons transformer cette expérience en culture permanente de vigilance, de préparation et de sécurité intégrée. L’histoire ne se répète pas toujours, mais elle ne pardonne jamais l’oubli.


MBAYE DIOUF
Ancien coordonnateur de la Cellule de Communication du Ministère de la Santé
Ancien Conseiller technique au Ministère de la Santé du Sénégal

Moussa Ndongo

Vendredi 15 Mai 2026 20:48


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