Économie : Le travail domestique non rémunéré représente 13,9 % du PIB au Sénégal



L’impact invisible mais colossal du travail domestique non rémunéré sur l’économie sénégalaise est désormais au centre des arbitrages publics. ONU Femmes Sénégal a procédé, ce lundi 18 mai 2026 à Dakar, à la clôture officielle du programme « Reconnaître, Réduire et Redistribuer » (3R). Financée par le gouvernement fédéral allemand, cette initiative d'envergure tire la sonnette d'alarme sur les inégalités de genre liées à l'économie du soin (« care ») et propose des leviers structurels pour libérer le potentiel productif des femmes, en particulier dans les zones rurales. Les conclusions de cet atelier de capitalisation, qui a réuni l’État, les collectivités territoriales et la société civile, ont démontré la surcharge domestique constitue le principal frein à l'émergence économique des Sénégalaises.

 

Le programme s'adosse sur les données rigoureuses de l’Enquête nationale sur l’emploi du temps, menée par l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) avec l'appui d'ONU Femmes. Les résultats mettent en lumière un déséquilibre socio-économique profond. Les Sénégalaises consacrent en moyenne plus de 4 heures par jour aux tâches ménagères et à la garde des enfants, contre seulement 27 minutes pour les hommes.


Dans certaines collectivités de l'intérieur du pays, cette charge de travail invisible culmine jusqu'à 12 heures quotidiennes. Ce déficit de temps disponible exclut de facto 25,8 % des femmes de la population active nationale. De plus, 46 % des femmes rurales doivent s'occuper chaque jour d'un membre de leur famille, qu'il soit malade, âgé ou en bas âge.

 

Selon la représentante résidente d’ONU Femmes au Sénégal, Arlette Mvondo, le travail domestique et de soins non rémunéré reste largement invisible dans les indicateurs économiques alors qu’il est essentiel au fonctionnement des familles, des communautés et des économies. Les projections de l'ANSD indiquent que si ces heures de travail étaient comptabilisées et valorisées sur le marché, elles représenteraient environ 13,9 % du produit intérieur brut (PIB) du Sénégal.

 

Déployé de manière pilote dans les régions de Saint-Louis, Sédhiou et Ziguinchor, le programme 3R s'est attelé à transformer ces données en actions publiques à travers trois axes cardinaux : reconnaître la valeur de ce travail, en réduire la pénibilité et en redistribuer la charge. Sur le plan de la gouvernance locale, 1 628 autorités locales ont été engagées et 19 collectivités territoriales ont été formées à la budgétisation et à la planification sensible au genre.


En matière de protection sociale, 9 000 travailleuses agricoles et leurs familles ont été affiliées à des mécanismes d’assurance maladie. Enfin, concernant les infrastructures de soins, 19 structures communautaires de garde de la petite enfance ont été réhabilitées et équipées, bénéficiant à plus de 1 600 enfants. Ces espaces de garde ont directement modifié le quotidien des ménages, permettant à des centaines de mères de déléguer la surveillance des enfants à des structures sécurisées pour reconquérir du temps entrepreneurial.

Pour les organisations de producteurs, ces acquis ne doivent pas s'arrêter en si bon chemin. Mariama Diedhiou, porte-parole du Réseau national des femmes rurales du Sénégal, affirme que lorsqu'une femme rurale est déchargée de quelques heures de corvées, c’est une femme qui investit davantage dans son groupement, améliore sa production et renforce son leadership. Le réseau réclame désormais une généralisation du modèle, couplée à un meilleur accès au foncier, aux intrants et aux marchés de commercialisation.

Cette vision est partagée par le ministère de la Famille, de l’Action sociale et des Solidarités. Représentant l'institution, le Dr Rokhaya Diakhaté insiste sur la nécessité de bousculer les normes sociales pour aller vers un partage équitable des responsabilités familiales, tout en saluant un programme qui a su réintroduire la problématique du care au cœur des politiques publiques sectorielles.

En tant que bailleur stratégique, la coopération allemande réaffirme son soutien, invitant à concevoir le secteur des soins non pas comme une charge budgétaire, mais comme une infrastructure sociale ultra-rentable, génératrice d'emplois et de productivité nationale. Le défi consiste désormais à pérenniser cette dynamique pour en faire un axe permanent de la stratégie de développement inclusif du Sénégal.



Lundi 18 Mai 2026 18:25


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