Etat des lieux du dispositif électoral à quelques jours du scrutin: des manquements à la loi aux explications de la DGE



Les élections Législatives vont se tenir le 31 juillet 2022, soit six (6) mois après les élections Locales du 23 janvier dernier. La Direction générale des élections, qui dépend du ministère de l'Intérieur, est l'organe habilité à organiser les joutes électorales au Sénégal.
A ce titre, elle a la charge d'assurer, entre autres, "l’établissement et la révision des listes électorales, en liaison avec la Direction de l’Automatisation des Fichiers du Ministère de l’Intérieur; la tenue des fichiers électoraux; la conception, la confection, l’installation et la conservation des documents et archives électoraux; l’organisation et le suivi de la distribution des cartes d’électeur; le contrôle des conditions d’impression des bulletins de vote; l’application et le contrôle, en liaison avec les autorités territoriales, des principes applicables en matière de propagande électorale; l’appui aux services de sécurité pour ce qui concerne le dispositif de sécurité applicable lors des opérations de vote; la formation afférente au processus électoral des responsables administratifs, des autorités judiciaires et des élus;  l’élaboration et la gestion de la carte électorale; l’adaptation des outils informatiques aux besoins électoraux; l’analyse des scrutins électoraux; la diffusion de l’information technique relative aux élections notamment celle qui concerne la mise en œuvre du processus électoral et les diverses statistiques; l’élaboration et l’exécution du budget de la révision des listes électorales et des élections en relation avec les services compétents...".

Une carte électorale tardivement publiée

Après une révision exceptionnelle des listes électorales qui a  lieu du 7 au 31 mars 2022 dans la perspective des élections Législatives du 31 juillet, le ministère Chargé des élections était sous l'obligation de publier la Carte électorale au moins 30 jours avant le scrutin.

En effet, selon le Décret n° 2017-170 du 27 janvier 2017 portant partie réglementaire du Code électoral, en son Article R.44. publié au Journal Officiel, "La carte électorale mise à jour à l’issue d’une révision exceptionnelle est publiée trente (30) jours au moins avant le scrutin pour lequel elle a été instituée".

Le 15 juillet, un internaute qui s'intéresse particulièrement aux processus électoraux alertait ainsi sur Twitter:

Arrêté brandi par la DGE pour prouver la publication de la carte électorale 1 mois avant les législatives.
A Marseille, l'opposition déplore une insuffisance des bulletins de vote de YAW
Pour le scrutin du 31 juillet 2022, en France, plus précisément à Marseille, supposé être un bastion de l’opposition, il manque 5800 bulletins de YEWWI; alors le nombre de bulletins requis pour chaque liste est 6300, selon Seybani Sougou.

Selon le juriste-consultant établi en France, les Bulletins reçus à Marseille sont :  WALLU SENEGAL (3300); BOK GUIS GUIS (2500); BUNT BI (1800); AAR Sénégal (800); Serviteurs (6800); YEWWI ASKAN WI (500); BBY (3500); NATANGUE ASKAN WI (300)
  
Selon lui, « Une telle situation est inadmissible, relève d’une fraude indirecte d’une énorme gravité et vise à fausser l’élection à Marseille (fief de l’opposition) ».

Les dispositions de l’article R.111 du Décret n° 2021-1196 portant partie réglementaire du Code électoral sont extrêmement claires. 
 
Selon l’Article R.111. du Code électoral, « Les bulletins de vote sont mis, en nombre suffisant, à la disposition du Ministre chargé des Affaires Etrangères par le Ministre chargé des Elections. Ils sont envoyés impérativement quinze (15) jours au moins avant le scrutin aux représentants diplomatiques ou consulaires concernées, par valise diplomatique ». 
  
Au 18 juillet 2022, soit à 13 jours des élections,  "le nombre de bulletins envoyés par la DGE n’est toujours pas aux normes pour plusieurs coalitions dont Yewwi Askan Wi".  Le ministère Chargé des élections doit prendre toutes les dispositions nécessaires pour rétablir la situation, dans les meilleurs délais, conformément à la loi (article R.111 du code électoral). "Une représentante de la DECENA à Marseille (Mme GUEYE) que j’ai contacté ce lundi 18 juillet 2022 a confirmé la situation (manque de bulletins pour YEWWI et de fiches d’émargement", assure monsieur Sougou.

La DGE soutient mordicus avoir remis tout le matériel électoral au ministère des Affaires étrangères
PressAfrik a joint au téléphone le Directeur des Opérations de la Direction générale des élections (DGE) pour entendre sa version sur ces accusations. Monsieur Sarr a assuré que tout le matériel a été acheminé à temps au niveau du ministère des Affaires étrangères. Et que pour l'impression des bulletins imprimés, ils ont même prévu un majoration de 10% en réserve.

"Ce que je peux vous dire, c'est que avant le 02 juillet, on a mis tout le matériel électoral, tous les bulletins imprimés à la disposition du ministère des Affaires étrangères contre des décharges. Pour les bulletins, non seulement on a envoyé le nombre suffisant, mais majoré de 10%. On a donné une réserve à toutes les représentations diplomatiques pour parer à toute éventualité", a expliqué Monsieur Sarr.
"Ce n'est pas la DGE qui éclate le matériel à l'étranger, c'est du ressort du ministère des Affaires étrangères"
Qui déplore l'empressement de certains. "C'est que les gens sont très pressés. A un certain moment, Fedex (entreprise américaine et compagnie aérienne spécialisée dans le transport international de fret, ndlr) était en train d'envoyer le matériel. Tout le matériel n'était pas encore à bon port. Par exemple, Paris (France) vient de recevoir le complément il y a deux jours. Récemment, avec les problèmes de la Douane au Cameroun, ils n'ont reçu leur matériel que hier (dimanche) matin. Pour vous dire qu'on (DGE) a fait tout ce qu'on devait faire. Celui qui vous dit qu'on a donné des bulletins insuffisants raconte des contre-vérités. On livré le matériel pour tous les bureaux de vote. On a même les décharges avec la date où on a mis ça à la disposition du ministère des Affaires étrangères", dit-il.

Avant de souligner: "Ce n'est pas à la DGE d'éclater le matériel (électoral) à l'étranger. C'est au ministère des Affaires étrangères de déployer le matériel. Nous, on conditionne tout et on le met à la disposition d ministère des Affaires étrangère, qui a confirmé devant moi la complétude de tout le matériel électoral en réunion du comité électoral".

Au niveau national, la Direction générale des élections a assuré dans un entretien accordé à PressAfrik, que tout le matériel électoral a été acheminé sur les différents lieux de vote du pays et que des dispositions ont prises pour que tout le scrutin se déroule dans de bonnes conditions dans ce contexte d'hivernage et d'inondations.
 

L'ASUTIC parle d'une stratégie de vote censitaire du régime en place
L'Association des utilisateurs des TIC (ASUTIC), très impliquée dans le processus électoral, a analysé ces manquements comme une stratégie électorale du régime en place axée principalement sur le "vote censitaire" et faite à dessin de décourager la majorité de l'électorat sénégalais.

"La création d’un corps électoral sur mesure a été portée à la connaissance de l’opinion publique nationale par l’ancien ministre de l’intérieur en 2018: « J'ai la ferme intention de travailler pour que le Président Macky Sall gagne au 1er tour de l'élection présidentielle du 24 février 2019. Pour cela, d'abord je ferai inscrire tous ceux qui veulent voter pour Macky Sall. Je m'emploierai pour qu'ils récupèrent leurs cartes d'électeurs et je les aiderai à aller voter pour Macky Sall »".

L'ASUTIC de poursuivre: "Sa mise en œuvre prive à des millions d’électeurs la jouissance du droit de vote et permet à une minorité d’élire les élus. Ainsi, il n’y a plus depuis 2014 au Sénégal, d’élections au suffrage universel mais plutôt au suffrage censitaire. Désormais, les candidats et les électeurs qui peuvent participer aux scrutins sont sélectionnés par la coalition au pouvoir, excluant ainsi des millions d’électeurs des scrutins. Des élections libres et honnêtes qui reflètent la libre expression de la volonté de la majorité de la population ne s’organisent plus dans ce pays".

Cette stratégie du vote censitaire fait que le taux d'abstention aux différentes élections, depuis 2014, est très important. Aux élections départementales et municipales du 29 Juin 2014, 3 127 000 électeurs n'ont pas participé au scrutin, au référendum du dimanche 20 mars 2016, un nombre de 3 506 520 électeurs n’ont pas votés, pour les législatives du 30 juillet 2017, ce sont 2 881 952 électeurs, tandis que pour l’élection présidentielle du 24 février 2019, ce sont 2 254 363 électeurs qui ont été privés de vote.

Selon l'ASUTIC, "l’analyse des suffrages obtenus par la coalition au pouvoir, à ces différents scrutins, confirme, ainsi, que c’est une minorité d’électeurs qui élit les élus. Au référendum de 2016, il y a eu 1 367 592 votes pour le OUI avec un nombre d’inscrits de 5 709 582 électeurs, soit 23,9% de l’électorat, pour contrôler l’Assemblée Nationale du Sénégal, la coalition au pouvoir a obtenu lors des élections législatives du 30 juillet 2017, un nombre de suffrages s’élevant à 1 637 761 sur 6 219 446 électeurs, soit 26,3 de l’électorat. Enfin, pour être Président du Sénégal, élu au 1er tour à l’élection du 24 Février 2019, le candidat de la coalition au pouvoir a obtenu 2 555 426 voix sur un nombre d’inscrits de 6 683 043, soit 38,23% de l’électorat".

Ainsi donc, note l'ASUTIC, avec 1 637 761 suffrages, soit 26,3 de l’électorat, la coalition au pouvoir a obtenu la majorité absolue à l’Assemblée nationale, lors des dernières Législatives en 2017. Pour ainsi s'adjuger "le pouvoir d’orienter dans le sens de ses intérêts pendant 5 ans la vie économique et sociale de 17 millions de sénégalais". 

L'Association des utilisateurs des TIC explique qu' aux scrutins de 2014, 2016 et 2017, "la mise en œuvre du suffrage censitaire se faisait par une désorganisation volontaire du scrutin dans les circonscriptions qui n’étaient pas favorables à la coalition au pouvoir. Cependant, depuis la présidentielle de 2019, son implémentation a été perfectionnée techniquement en s’appuyant sur le parrainage pour exclure du vote des millions d’électeurs"

AYOBA FAYE

Mardi 26 Juillet 2022 18:02


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