Féminicides : ces femmes que nous n'avons pas su protéger (Par Marie Barboza Mendy)



Deux jeunes femmes tuées au Sénégal, des femmes qui meurent sous les coups de leur conjoint en France, des milliers d'autres emportées chaque année dans le silence des foyers, partout dans le monde. Derrière les chiffres, des prénoms, des visages, des enfants, des familles brisées et des alertes parfois ignorées. Le féminicide n'est pas une fatalité. Il est le révélateur brutal de sociétés qui peinent encore à protéger les femmes jusque dans l'espace le plus intime de leur existence. Combien de drames faudra-t-il encore pour que la prévention cesse d'être une promesse et devienne une obligation collective ?

Il y a des nouvelles que l'on lit avec effroi, puis que l'on referme, comme si le simple fait de tourner une page pouvait nous éloigner de l'horreur. Mais certaines nouvelles ne nous autorisent pas à passer à autre chose. Elles nous obligent à regarder notre société en face, à interroger nos silences, nos habitudes et cette inquiétante facilité avec laquelle la mort d'une femme peut finir par rejoindre la longue liste des faits divers. Au Sénégal, les meurtres de Mame Diarra Sow, jeune coiffeuse de 24 ans à Thiès, et d'Aminata Sy, lycéenne de 17 ans à Podor, signalés à quelques heures d'intervalle les 24 et 25 octobre, ont ravivé une colère légitime. Deux vies fauchées, deux destins interrompus, deux familles plongées dans l'inacceptable. Le collectif WaxJotna a de nouveau réclamé des mécanismes plus efficaces de prévention et de protection, ainsi que la reconnaissance spécifique du féminicide dans le Code pénal sénégalais. Ces drames récents ne constituent pas, à eux seuls, une mesure statistique de l'évolution du phénomène. Ils rappellent néanmoins une urgence que les mobilisations citoyennes ne peuvent plus porter seules. Quand une femme meurt sous les coups d'un homme avec lequel elle partageait, ou avait partagé, une relation intime, ce n'est pas seulement une famille qui s'effondre : c'est toute la société qui doit rendre des comptes sur sa capacité à protéger.

Le Sénégal n'est pas une exception. Il est le point de départ d'une réalité qui traverse les frontières, les religions, les classes sociales et les niveaux de développement. En France, le bilan publié le 14 octobre dernier par le ministère de l'Intérieur fait état de 111 femmes tuées par leur conjoint ou ex-conjoint en 2025, contre 107 l'année précédente. Cent onze vies : derrière ce nombre, des histoires singulières, des appels au secours, des séparations difficiles, des enfants qui ne reverront plus leur mère. L'expression « tous les trois jours » donne une mesure glaçante de cette violence. Dans une société dotée de services spécialisés, de dispositifs d'écoute, d'associations et d'un arsenal juridique développé, le constat demeure accablant. La loi est indispensable, mais elle ne suffit pas si les alertes sont mal évaluées, si la protection arrive trop tard, si la victime est laissée seule face à son agresseur ou si son entourage minimise les signes de danger.

En Europe, des pays disposent de législations spécifiques, d'ordonnances de protection et de dispositifs d'hébergement. Pourtant, les féminicides continuent de frapper. Aux États-Unis, où les débats sur les armes à feu, le contrôle du partenaire et la protection des victimes traversent régulièrement l'actualité, la violence intime peut prendre une dimension encore plus meurtrière. Ailleurs, en Afrique, en Asie ou dans les Amériques, les contextes diffèrent, les moyens de protection sont inégaux, les données parfois lacunaires. Mais une même question persiste : pourquoi tant de femmes doivent-elles craindre celui qui prétend les aimer ? Selon ONU Femmes et l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime, environ 50 000 femmes et filles ont été tuées par un partenaire intime ou un membre de leur famille dans le monde en 2024. Cela représente 137 victimes par jour. Ces chiffres mondiaux ne racontent pas toutes les formes de féminicide, mais ils disent suffisamment l'ampleur d'une tragédie qui se déroule souvent derrière des portes closes.

Il faut ici sortir d'une idée dangereuse : celle du crime passionnel, comme si l'excès d'amour pouvait expliquer l'assassinat. Non. L'amour ne justifie ni les coups, ni les menaces, ni l'humiliation, ni la surveillance permanente, ni l'interdiction de sortir, de travailler, de parler à ses proches ou de choisir de partir. La jalousie n'est pas une preuve d'attachement ; elle peut devenir l'instrument d'une emprise. La violence conjugale commence parfois par des mots, se poursuit par le contrôle des déplacements, de l'argent, du téléphone et des relations sociales, puis s'installe dans un engrenage où la victime perd progressivement sa liberté et sa confiance en elle. La séparation, lorsqu'elle est vécue par l'agresseur comme une perte de pouvoir, peut constituer un moment de danger particulièrement élevé. Les violences numériques, le harcèlement et la surveillance à distance prolongent parfois cette emprise au-delà du domicile. Comprendre ces mécanismes, c'est refuser d'attendre le coup fatal pour reconnaître la violence.

Les causes sont multiples, mais elles ne doivent jamais servir d'excuses. Les inégalités entre les femmes et les hommes, l'éducation à la domination, la banalisation des comportements violents, la dépendance économique, l'isolement, la peur du jugement social et les défaillances de la prise en charge peuvent enfermer les victimes dans des situations dangereuses. Ni la pauvreté, ni l'alcool, ni les difficultés psychologiques, ni les tensions d'un couple ne rendent un mCeurtre inévitable ou acceptable. La responsabilité appartient à celui qui commet la violence. Il faut également regarder en face le poids des injonctions adressées aux femmes : préserver le foyer à tout prix, supporter pour les enfants, pardonner encore, éviter le scandale. CombCien de souffrances ont ainsi été dissimulées derrière la réputation d'un ménage respectable ? Et combien de proches ont préféré ne pas intervenir, convaincus que ce qui se passe dans un couple ne regarde personne ?

Or, ce qui se passe dans un couple regarde toute la société dès lors que l'intégrité, la liberté ou la vie d'une personne sont menacées. La prévention doit commencer bien avant l'intervention de la police. À l'école, par une éducation au respect, au consentement, à l'égalité et à la gestion non violente des conflits. Dans les familles, par la transmission d'une idée simple : personne ne possède personne. Dans les quartiers, par la capacité des voisins et des proches à prendre au sérieux les menaces et les changements de comportement, sans s'improviser enquêteurs ni mettre la victime davantage en danger. Dans les services publics, par une meilleure formation des policiers, des soignants, des travailleurs sociaux et des magistrats à l'évaluation du risque. Dans les médias, enfin, par des mots qui éclairent les responsabilités plutôt que de romantiser la jalousie ou de réduire un meurtre à une querelle amoureuse.

Il faut aussi donner aux femmes les moyens concrets de se mettre à l'abri : des lieux d'accueil accessibles, un accompagnement juridique et psychologique, une protection adaptée aux menaces, des solutions économiques et une prise en charge des enfants. Les signalements doivent être suivis, les auteurs présumés de violences évalués avec sérieux et les mesures de protection effectivement appliquées. Au Sénégal, la collecte de données fiables, la coordination entre justice, forces de sécurité, services sociaux et associations, ainsi que l'examen des réponses pénales, constituent des chantiers essentiels. En France, en Europe et aux États-Unis, les dispositifs existants doivent eux aussi être évalués à l'aune d'un seul critère : protègent-ils réellement les personnes en danger ? Reconnaître le féminicide dans le droit, lorsque les législateurs le jugent nécessaire, peut renforcer sa visibilité et la réponse publique ; mais aucune qualification juridique ne remplacera une protection effective, une justice accessible et une prévention organisée.

La responsabilité est également culturelle. Elle concerne les hommes, bien sûr, mais aussi les familles, les responsables religieux, les éducateurs, les élus, les entreprises et les plateformes numériques. Elle suppose de cesser de rire des comportements possessifs, de glorifier la domination ou de traiter la violence comme une affaire privée. Elle exige de soutenir celles qui parlent, de croire qu'un danger peut être réel et d'accompagner les victimes sans leur imposer de décisions qui les exposeraient davantage. Les hommes ne sont pas tous des agresseurs ; ils peuvent et doivent être des acteurs de la prévention, des témoins vigilants et des éducateurs du respect. Une société qui protège les femmes ne se construit pas contre les hommes, mais contre toutes les formes de domination qui déshumanisent les uns et mettent les autres en danger.

De Dakar à Paris, de Bruxelles à Washington, de Thiès à Podor, la géographie change, les institutions diffèrent, mais la question demeure. Que vaut notre modernité si une femme ne peut pas mettre fin à une relation sans craindre pour sa vie ? Que valent nos discours sur les droits humains si le domicile, censé être un refuge, devient parfois le lieu du dernier souffle ? Nous ne pouvons pas nous contenter de compter les mortes, de publier des communiqués, de promettre des réformes et de reprendre le cours ordinaire de nos existences. Il faut compter pour comprendre, comprendre pour prévenir, prévenir pour sauver. Chaque alerte prise au sérieux, chaque victime mise à l'abri, chaque enfant éduqué au respect, chaque auteur de violence tenu responsable peut contribuer à briser cette chaîne.

Une société ne se mesure pas seulement à la place qu'elle accorde aux femmes dans ses discours, ses institutions ou ses célébrations. Elle se mesure à la sécurité qu'elle leur garantit lorsqu'elles disent non, lorsqu'elles veulent partir, lorsqu'elles réclament leur liberté. Le féminicide n'est ni une fatalité, ni un malheur privé, ni une histoire d'amour qui aurait mal fini. C'est une vie que l'on n'a pas réussi à protéger, parfois malgré les signes avant-coureurs. Et derrière chaque femme tuée, une question reste suspendue à notre conscience collective : combien de fois avions-nous encore la possibilité d'agir avant qu'il ne soit trop tard ?


Marie Barboza MENDY
Regards Croisés d'une Franco-Sénégalaise
Mendymarie.b@gmail.com
Tél. 78 291 83 25



 


Moussa Ndongo

Mercredi 4 Novembre 2026 00:00


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