L’annonce aurait pu être accueillie comme un geste de solidarité en faveur de la jeunesse. Elle intervient pourtant à un moment particulièrement délicat pour le Sénégal. Le président Bassirou Diomaye Faye a annoncé que la Fondation Sénégal Solidaire, à l’initiative de la Première dame Marie Khone Faye, consacrerait 500 millions de francs CFA aux Jeux olympiques de la jeunesse (JOJ) « Dakar 2026 », notamment pour permettre à des enfants et des jeunes d’assister aux compétitions.
Sur le principe, qui pourrait être contre l'accès des enfants aux grandes compétitions sportives ? Mais en politique, les symboles comptent autant que les intentions. Et celui qui se dessine aujourd'hui est pour le moins troublant : 500 millions de francs CFA pour acheter des billets pour un événement olympique, au moment même où des milliers de Sénégalais manifestent contre la vie chère !
Soyons clairs : critiquer cette contribution ne revient pas à être hostile aux JOJ. « Dakar 2026 » constitue un événement historique. C'est la première manifestation olympique organisée sur le continent africain et elle peut laisser des infrastructures utiles, développer la pratique sportive et offrir une formidable vitrine à la jeunesse sénégalaise. L'Agence Française de Développement (AFD) a d'ailleurs engagé des financements importants pour la rénovation et la construction d'équipements sportifs ; de son côté le Comité International Olympique (CIO) accompagne différents programmes liés aux Jeux. Mais précisément parce que les JOJ bénéficient déjà d'un écosystème international de financement, une question s'impose : pourquoi faut-il encore mobiliser 500 millions de francs CFA provenant d'une fondation liée à la Première dame pour acheter des billets ? Sur le principe, qui pourrait être contre l'accès des enfants aux grandes compétitions sportives ? Mais en politique, les symboles comptent autant que les intentions. Et celui qui se dessine aujourd'hui est pour le moins troublant : 500 millions de francs CFA pour acheter des billets pour un événement olympique, au moment même où des milliers de Sénégalais manifestent contre la vie chère !
Le gouvernement lui-même a annoncé, dans son budget 2026, au moins 91 milliards de francs CFA pour le programme d'infrastructures lié aux JOJ. A cela s'ajoutent les financements extérieurs. L'AFD indique avoir signé une convention de 45 millions d'euros (plus de 29 milliards CFA) pour soutenir les infrastructures sportives liées à Dakar 2026 ; un financement additionnel de 15 millions d'euros (près de 10 milliards CFA) a ensuite porté l'appui du groupe AFD à 60 millions d'euros (plus de 39 milliards CFA) dans cet écosystème. Autrement dit, les JOJ ne sont pas un projet abandonné à la générosité des Sénégalais. Ils disposent déjà de ressources publiques, de financements internationaux et de partenaires institutionnels. D'où une interrogation légitime : pourquoi demander à une fondation privée portée par la Première dame de mettre 500 millions supplémentaires dans l'achat de billets ?
Cinq cents millions de francs CFA représentent une somme considérable dans un pays où la question du pouvoir d'achat est devenue une préoccupation centrale. De même que la montée des inquiétudes autour des prix des denrées alimentaires, des loyers, de l'électricité et, plus largement, de la capacité des ménages à joindre les deux bouts. Des Sénégalais ne sont-ils pas récemment descendus dans la rue pour dénoncer la vie chère ?
Dans ce contexte, l'annonce de 500 millions destinés à l'achat de billets produit nécessairement un effet politique particulier. Car pour une famille qui peine à payer son loyer, son électricité ou son panier alimentaire, 500 millions de francs CFA ne représentent pas une abstraction comptable. Ils représentent plutôt des milliers de repas, des centaines, voire des milliers de bourses ou d'aides sociales. Des équipements pour des écoles. Des postes de santé. Des programmes d'insertion pour des jeunes. Des soutiens à de petits entrepreneurs… Bien sûr, on pourrait répondre que l'argent de la Fondation Sénégal Solidaire n'est pas nécessairement de l'argent public. C'est précisément pourquoi une autre question surgit, celle de savoir d'où vient cet argent, qui le finance, selon quelles règles est-il collecté et comment est-il contrôlé ?
C'est ici que se situe probablement le véritable sujet. Une fondation associée à la Première dame peut parfaitement mener des actions philanthropiques. Mais lorsque son intervention atteint plusieurs centaines de millions de francs CFA et qu'elle est annoncée publiquement par le président de la République, l'exigence de transparence devient légitime. Il ne suffit pas de dire que « la Première dame contribue ». Le citoyen est en droit de savoir :
Cette exigence n'est pas une attaque contre Marie Khone Faye. Elle est au contraire une condition de protection de la fonction présidentielle et de la fonction de Première dame. Car le Sénégal ne peut pas vouloir instaurer une nouvelle culture de gouvernance tout en laissant subsister des zones grises autour de montants aussi importants.
Le paradoxe des JOJ « populaires » Le paradoxe est encore plus saisissant lorsqu'on observe la philosophie affichée de la campagne « Dundal JOJ ». Le président veut faire des JOJ « une cause commune » et permettre notamment aux jeunes issus des quartiers défavorisés de vivre pleinement l'événement. Deux cent mille billets doivent ainsi être mis à disposition des écoles et associations. L'intention est louable. Mais pourquoi faut-il acheter des billets à hauteur de 500 millions pour rendre populaires des Jeux qui sont précisément censés être un événement au service de la jeunesse sénégalaise ? Ne pourrait-on pas négocier avec les organisateurs, le CIO et les partenaires une mise à disposition gratuite ou beaucoup plus importante de billets pour les enfants défavorisés ? C'est là que la dimension internationale des JOJ mérite d'être interrogée. Si le monde olympique veut faire de « Dakar 2026 » une vitrine de la jeunesse africaine, il devrait être capable de garantir que les enfants sénégalais les plus modestes puissent assister aux compétitions sans que leurs familles, ou une fondation locale, aient à supporter une facture supplémentaire de 500 millions de francs CFA.
Le Sénégal doit-il financer ce que le système olympique peut financer ? C'est probablement la question la plus dérangeante. Le mouvement olympique dispose de ressources considérables et d'un réseau mondial de partenaires. Le CIO affirme lui-même consacrer des moyens à l'accompagnement de « Dakar 2026 » et de la jeunesse sportive sénégalaise. Dans ces conditions, le Sénégal doit-il être simplement le pays hôte, celui qui construit, rénove, sécurise et finance une partie importante de l'organisation, tandis que la solidarité nationale vient encore combler les derniers besoins ? Il serait plus cohérent d'exiger de tous les partenaires internationaux une contribution maximale à l'accessibilité des Jeux. Le prestige olympique est international. La facture, elle, ne doit pas devenir essentiellement sénégalaise.
Le gouvernement revendique une politique de redressement, de justice sociale, de discipline budgétaire et de restauration de la confiance. Le budget 2026 est lui-même présenté officiellement sous ces angles. Or la confiance publique repose aussi sur la hiérarchie des priorités. Lorsque le citoyen entend parler de dizaines de milliards consacrés aux JOJ, puis de 500 millions supplémentaires pour acheter des billets, il peut légitimement demander où se situe la priorité entre l'urgence sociale et l'événementiel ? La question n'est pas de choisir entre le pain et le sport. Un pays a besoin des deux. La question est de savoir si, dans un contexte de pouvoir d'achat comprimé, le meilleur usage de chaque franc doit être recherché avec une rigueur absolue. Et surtout si l'argent national doit être mobilisé pour une dépense que les partenaires internationaux des Jeux pourraient, au moins en partie, prendre en charge.
Le plus grand risque n'est donc pas financier. Il est symbolique. Un gouvernement qui arrive au pouvoir en promettant une rupture avec les anciennes pratiques doit être particulièrement attentif aux signaux qu'il envoie. 500 millions pour des billets de JOJ, dans un Sénégal où la vie chère domine l'actualité sociale, est un signal qui peut être mal compris. Il aurait été politiquement plus fort d'annoncer, par exemple, que le CIO, les partenaires internationaux, les sponsors et les organisateurs prennent en charge la gratuité des billets pour les enfants issus des familles modestes. Il aurait été encore plus fort de dire que chaque franc mobilisé pour les JOJ doit produire un héritage mesurable : équipements accessibles, emplois, formation, sport scolaire, encadrement des jeunes, développement des clubs et entretien durable des infrastructures. C'est cela, finalement, que les Sénégalais devraient demander : pas seulement des Jeux réussis, mais une gouvernance exemplaire autour des Jeux.
« Dakar 2026 » peut être une fierté nationale. Mais une fierté nationale ne doit pas devenir une dépense que l'on demande aux citoyens de justifier alors qu'ils peinent déjà à supporter le coût de la vie. Le sport mérite d'être soutenu. La jeunesse mérite d'être soutenue. Mais, dans un pays confronté à l'urgence sociale, chaque 500 millions doit pouvoir répondre à une question simple : pourquoi cette dépense, pourquoi maintenant, et pourquoi cet argent ne pourrait-il pas venir de ceux qui ont le plus intérêt au succès international des Jeux ?
C'est à ces questions que les responsables publics et les partenaires des JOJ doivent répondre. Et c'est précisément parce que « Dakar 2026 » est un événement international que le Sénégal peut légitimement exiger que la solidarité internationale ne s'arrête pas aux cérémonies, aux discours et aux infrastructures, mais aille jusqu'à garantir l'accès gratuit des enfants sénégalais aux Jeux.