En janvier 2026, la Banque mondiale a publié son rapport semestriel Global Economic Prospects (GEP), une référence pour l’analyse des tendances économiques mondiales [1]. Pour l’Afrique de l’Ouest, ces nouvelles données dessinent un paysage de croissance dynamique mais hétérogène. Au cœur de cette analyse, le cas du Sénégal interpelle : alors que le pays célèbre le début de sa production d’hydrocarbures, les prévisions de croissance pour 2026 sont revues à la baisse, le positionnant de manière inattendue à la traîne de ses voisins. Cet article propose une exploration détaillée des données pour décrypter la situation économique du Sénégal, la comparer à ses pairs et analyser les facteurs sous-jacents à cette évolution.
1. Le classement Ouest-Africain en 2026 : le Sénégal à la traîne
La première observation frappante des données du GEP de janvier 2026 est la position du Sénégal dans le classement de la croissance du PIB en Afrique de l’Ouest. Avec une prévision de 4,1 %, le pays se classe 16ème et dernier de la région, loin derrière des économies comme la Guinée (9,3 %) ou le Bénin (7,0 %).
Figure 1 : Ce graphique illustre les prévisions de croissance pour 16 pays d’Afrique de l’Ouest en 2026. Le Sénégal, en rouge, se situe à la dernière place, bien en deçà de la médiane régionale de 5,3 %.
Le tableau suivant résume la hiérarchie régionale et met en évidence le contraste entre les leaders et la position du Sénégal.
Catégorie
Pays
Croissance 2026f (%)
Top 3
1. Guinée
9,3
2. Bénin
7,0
3. Niger
6,7
…
Médiane
(Valeur médiane)
5,3
…
Position Sénégal
16. Sénégal
4,1
Tableau 1 : Classement de la croissance du PIB en Afrique de l’Ouest pour 2026. Source : Banque mondiale, GEP janvier 2026.
Ce positionnement est d’autant plus surprenant qu’il place le Sénégal derrière des pays faisant face à des contextes sécuritaires et politiques très difficiles, comme le Burkina Faso (4,9 %) et le Mali (5,0 %), soulignant la sévérité du ralentissement anticipé pour l’économie sénégalaise.
2. La trajectoire du Sénégal : d'une ère de progrès à l’incertitude
Pour contextualiser le chiffre de 2026, il est essentiel d’analyser la trajectoire de croissance du Sénégal sur une plus longue période. Les données historiques de la Banque mondiale, combinées aux nouvelles prévisions, révèlent une histoire faite de cycles d’accélération et de chocs.
Figure 2 : Évolution de la croissance annuelle du PIB du Sénégal. La ligne pleine représente les données observées (2010-2022), tandis que la ligne pointillée montre les prévisions de la Banque mondiale (2023-2027). La zone en surbrillance marque la période de prévision du rapport GEP de janvier 2026.
On distingue plusieurs phases clés :
Une croissance modérée (2010-2013) : La période pré-PSE (Plan Sénégal Émergent) est marquée par une croissance fluctuante, avec une moyenne d’environ 3 %.
L’accélération du PSE (2014-2019) : Le lancement du PSE coïncide avec une phase de croissance forte et soutenue, dépassant régulièrement les 6 %.
Le choc COVID-19 (2020) : La pandémie provoque une contraction brutale de la croissance, qui devient quasi nulle (-0,7%).
Le rebond et l’attente (2021-2023) : L’économie rebondit fortement en 2021 (6,1 %) avant de se stabiliser autour de 4-5 %.
Le “pic” des hydrocarbures (2024-2025) : Le début de la production pétrolière et gazière propulse la croissance à plus de 6 %, atteignant un sommet de 6,4 % en 2025.
Le ralentissement de 2026 : Juste après ce pic, la croissance devrait chuter à 4,1 %, un niveau qui n’avait plus été vu (hors COVID) depuis 2013.
3. L’indicateur clé : la forte révision à la baisse
Au-delà du chiffre de 4,1 %, l’indicateur le plus alarmant est la révision des prévisions par la Banque mondiale. Entre son rapport de juin 2025 et celui de janvier 2026, l’institution a abaissé sa prévision de croissance pour le Sénégal en 2026 de 1,8 point de pourcentage. C’est la plus forte correction négative de toute l’Afrique de l’Ouest.
Figure 3 : Ce graphique montre la différence (en points de pourcentage) entre les prévisions de janvier 2026 et celles de juin 2025 pour les années 2025, 2026 et 2027. Le Sénégal (en rouge) subit la plus forte révision négative pour 2026.
Cette révision suggère que les experts de la Banque mondiale sont devenus nettement plus pessimistes quant aux perspectives à court terme du pays. Alors que certains pays comme le Niger voient leurs prévisions rehaussées (+1,6 point), le Sénégal fait face à un scepticisme croissant.
4. Une vue d’ensemble : heatmap de la croissance régionale (2010- 2027)
Pour une comparaison exhaustive, une heatmap visualise la performance de chaque pays d’Afrique de l’Ouest sur près de deux décennies. Les couleurs chaudes (rouge/orange) indiquent une faible croissance, tandis que les couleurs froides (vert) signalent une forte croissance.
Figure 4 : Chaque ligne représente un pays et chaque colonne une année. La performance du Sénégal est encadrée en rouge. On observe clairement le passage d’une période de forte croissance (vert) entre 2014 et 2018 à des couleurs plus neutres ou chaudes pour la période de prévision, notamment en 2026.
Cette visualisation confirme la singularité de la trajectoire sénégalaise : après avoir été un leader de la croissance régionale, le pays est projeté pour devenir une lanterne rouge, contrastant avec la dynamique positive continue de voisins comme la Côte d’Ivoire ou le Bénin.
Un avertissement par les données
L’analyse approfondie des données du rapport Global Economic Prospects de janvier 2026 dresse un portrait nuancé et préoccupant de l’économie sénégalaise. Loin de l’euphorie attendue de l’ère des hydrocarbures, les chiffres pointent vers un ralentissement structurel qui place le pays en décalage avec les dynamiques régionales. La forte révision à la baisse des prévisions agit comme un signal d’alarme,
indiquant que les bénéfices de la rente pétrolière pourraient ne pas suffire à soutenir une croissance élevée si les autres secteurs de l’économie ne suivent pas.
Ces données ne sont pas une prédiction inéluctable, mais un outil puissant pour le diagnostic et la prise de décision. Elles soulignent l’urgence pour le Sénégal de mettre en œuvre des politiques efficaces pour la diversification économique, l’amélioration du climat des affaires et la gestion transparente des revenus futurs, afin de transformer le potentiel des hydrocarbures en un développement durable et partagé.
Références
[1] Banque mondiale. (Janvier 2026). Global Economic Prospects. Consulté sur https://www.worldbank.org/en/publication/global-economic-prospects [2] Banque mondiale. (2026). World Development Indicators API. Consulté sur https://data.worldbank.org/indicator/NY.GDP.MKTP.KD.ZG