Kazakhstan: «Cela peut paraître anodin dans d'autres pays, mais c'est historique»

Le Kazakhstan a décrété l'état d'urgence mercredi soir 5 janvier sur tout le territoire national. Des manifestations déclenchées dimanche par une hausse du prix du gaz ont dégénéré en émeutes. Des milliers de manifestants ont réclamé la chute d'un régime vieux de 30 ans. Ils ont notamment pris de force des édifices publics et le principal aéroport du pays. Nous avons posé trois questions sur ce mouvement de contestation inédit à Sasha Koulaeva, experte de l'Asie centrale et professeur à Sciences Po.



Sasha Koulaeva : Comme souvent la mobilisation est partie de la région de Mangystau, plus particulièrement la ville de Janaozen. C'est une région riche en pétrole, mais où la richesse est répartie de manière extrêmement inégale. Le prix du gaz et du pétrole a doublé tout d'un coup. Dans un premier temps, les gens ont demandé à ce que le prix redescende. Le président a envoyé plusieurs messages contradictoires. Il a fini par faire redescendre le prix, mais il était trop tard.
 
Ce qui est intéressant, c'est que dès le lendemain de la mobilisation, les manifestants avaient plusieurs revendications politiques telles que le changement de régime, l'élection des gouverneurs locaux qui sont actuellement nommés par le président, l'arrêt des arrestations et du harcèlement des militants civiques, et que le nouveau leader du pays ne soit pas issu du régime en place.
 
Ces manifestations ont surpris la communauté internationale par leur ampleur et par leur persévérance, mais ce ne sont pas les premières. L'effet actuel est justement dû à des années de protestations étouffées, des revendications sociales extrêmement précises et fortes. Au Kazakhstan, la grande richesse d'une minorité côtoie la pauvreté de la majorité de la population.
 
Une des manifestations ancrées dans la mémoire historique du pays a eu lieu dans la même ville, celle dans laquelle les révoltes actuelles ont commencé. Le pouvoir avait tiré sur les manifestants. Aujourd'hui encore, on ignore le nombre de morts causés par cette répression et cet évènement a beaucoup marqué la population. Le régime du Kazakhstan est très autoritaire, et beaucoup de manifestants d'aujourd'hui sont passés par les prisons pour avoir participé à des mobilisations dans le passé.

Mercredi, le président Tokaïev a annoncé remplacer le chef historique du pays Noursoultan Nazarbaïev à la tête du Conseil de sécurité. Que représente cette décision ?
 
C'est une annonce historique. Elle peut paraître anodine dans d'autres pays, mais il faut rappeler que Noursoultan Nazarbaïev est au pouvoir depuis 1991. Il a été président pendant 28 ans, puis il a officiellement laissé le pouvoir à Kassym-Jomart Tokaïev pour devenir le chef du Conseil de sécurité à vie. Dans les faits, c'est lui qui jusqu'à mercredi continuait de prendre toutes les décisions importantes du pays.
 
Mercredi, quand Kassym-Jomart Tokaïev a annoncé reprendre la tête du Conseil de sécurité, on a vu les manifestants déboulonner d'énormes statues de Noursoultan Nazarbaïev dans les grandes villes du pays. La colère de la population est focalisée sur sa personne et non pas sur celle du président Tokaïev, que personne ne prend au sérieux. Tout dépendra maintenant de la façon d'agir de ce dernier. Jusqu'à présent, ses réponses aux revendications sociales qui ont menées au mouvement actuel étaient extrêmement maladroites et autoritaires. Son incapacité à construire un quelconque dialogue a conduit à la situation d'aujourd'hui.
 
Il semble que certains policiers aient rejoint le camp des manifestants. Est-ce qu'il est possible de voir une aggravation des affrontements ?
 
Il y a déjà des affrontements en cours. Vous imaginez bien que pour prendre le contrôle de l'aéroport principal du pays, les manifestants ont dû faire face à une résistance des forces de sécurité. De même pour les bâtiments de l'administration. Sur les vidéos qui circulent, on voit des échanges de tirs et des gens tombés, y compris du côté des forces de l'ordre.
 
Aujourd'hui, le pays est dans le plus grand des chaos. Les pilleurs qui profitent de la situation se mêlent aux militants civiques et politiques. Il y a des affrontements et il serait très étonnant qu'il n'y ait pas une réponse forte du pouvoir. En même temps, la force des manifestations est telle et sans égale avec ce qu'on a pu observer ces dernières années, qu'il est très compliqué de prédire la réponse exacte du pouvoir.

RFI

Jeudi 6 Janvier 2022 08:28


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