Le Train est en Marche Éducation, formation : préparer l’humain à l’inconnu (Par Marie Barboza MENDY)



Nous avons peut-être atteint le moment où parler d’éducation et de formation ne suffit plus. Il faut désormais nous demander quelle éducation préparer pour un monde que nous ne connaissons pas encore. L’intelligence artificielle bouleverse déjà les métiers, les modes d’apprentissage, l’accès au savoir et jusqu’à notre rapport à la connaissance. Elle peut accélérer, assister, produire, traduire, analyser et même créer. Mais elle ne nous dispense pas de former des êtres humains capables de discerner, de choisir, de douter, d’imaginer et de prendre leurs responsabilités. Demain, la véritable fracture ne sera peut-être pas entre ceux qui possèdent l’intelligence artificielle et ceux qui ne la possèdent pas, mais entre ceux qui sauront penser avec elle et ceux qui la laisseront penser à leur place. C’est pourquoi l’éducation et la formation deviennent plus qu’une priorité : elles sont notre manière de négocier avec l’avenir. Et dans ce monde qui accélère, préparer la jeunesse ne consiste plus seulement à lui transmettre ce que nous savons, mais à lui donner les moyens d’affronter ce que nous ne savons pas encore.

Il y a des idées qui naissent dans une chronique et qui auraient pu y rester. Et puis il y a celles qui, parce qu’elles rencontrent quelque chose de profond chez ceux qui les lisent, commencent à prendre une autre dimension. C’est peut-être ce qui est arrivé à l’Académie des Jeunes Créateurs et Reporters.

Tout a commencé avec « La Valise invisible ». Nous cherchions alors ce que chacun rapportait de ses expériences, de ses voyages, de ses rencontres et de ses apprentissages. Puis sont venus « Les Passeurs d’ailleurs », avec cette volonté de faire circuler ce que l’on a reçu. « Semeurs d’avenir » a déplacé encore un peu le regard, vers ce que nous pouvons laisser derrière nous. Et « Et si l’avenir s’apprenait ? » a fini par donner un visage concret à cette réflexion : celui d’une Académie destinée à permettre aux jeunes d’apprendre, de créer, de raconter et de comprendre les outils de leur époque.

Depuis, les réactions reçues ont donné à cette idée une résonance que nous n'avions pas imaginée. Des lecteurs du Sénégal et d'ailleurs ont écrit. Certains ont proposé des pistes. D'autres ont évoqué des compétences, des réseaux, des institutions, des professionnels susceptibles de s'intéresser à la démarche. Quelques-uns ont même exprimé le désir de contribuer personnellement à sa construction.

L'idée commence donc à changer de statut. Elle n'est plus seulement une proposition éditoriale. Elle peut devenir un projet. Et si elle devient un projet, elle devra nécessairement reposer sur une conviction simple : la formation de la jeunesse est une responsabilité collective.

Nous avons besoin d'écoles et d'universités. Mais nous avons également besoin de lieux où l'on apprend autrement, où les savoirs professionnels rencontrent la créativité, où le numérique rencontre l'humain, où l'expérience des adultes rencontre l'énergie des jeunes.

C'est dans cet espace que l'Académie pourrait trouver sa raison d'être. Former de jeunes créateurs et reporters ne signifie pas seulement leur apprendre à tenir une caméra, réaliser une photographie, conduire une interview ou utiliser un logiciel. C'est leur apprendre à regarder avant de juger, à écouter avant de parler, à vérifier avant de diffuser, à créer avant de reproduire.

À l'heure des réseaux sociaux et de l'intelligence artificielle, cette éducation au regard, à l'information et à la responsabilité devient essentielle. Un outil puissant entre les mains d'une personne insuffisamment formée peut produire du bruit. Entre les mains d'un esprit éveillé, il peut produire du sens. L'Académie pourrait précisément travailler sur cette frontière.

Elle pourrait permettre à un jeune de découvrir le reportage, l'image, l'écriture, le numérique, la création audiovisuelle ou l'intelligence artificielle, non comme une accumulation de techniques, mais comme des moyens d'expression, de compréhension et d'action. Elle pourrait aussi créer des rencontres. Car derrière chaque compétence, il y a une personne qui peut transmettre. Un journaliste peut partager son expérience. Un cinéaste peut ouvrir les coulisses de son métier. Un ingénieur peut rendre le numérique accessible. Un artiste peut révéler les chemins de la création. Un entrepreneur peut parler de l'échec et de la persévérance. Un enseignant peut transmettre une méthode. Un professionnel de la diaspora peut ouvrir une fenêtre sur d'autres réalités. Et un jeune peut transformer cette rencontre en vocation.

C'est ainsi que le projet prend tout son sens. Il ne s'agit pas de construire une école de plus. Il s'agit d'imaginer un espace de circulation des savoirs, des expériences et des possibles. Un espace où la jeunesse ne serait pas seulement destinataire de programmes conçus pour elle, mais partie prenante de ce qu'elle apprend et de ce qu'elle produit. 

Nous sommes peut-être à un tournant. L'intelligence artificielle va modifier profondément notre rapport au travail et à la connaissance. Certaines tâches disparaîtront, d'autres apparaîtront. Des métiers que nous connaissons aujourd'hui évolueront. De nouvelles compétences deviendront indispensables. Dans cette transformation, une chose ne devrait pourtant jamais être abandonnée : la formation de l'esprit humain. Car plus les machines seront capables de produire, plus nous aurons besoin d'êtres humains capables de donner du sens à ce qui est produit. Plus les informations circuleront rapidement, plus il faudra savoir les interroger. Plus les images pourront être fabriquées, plus il faudra apprendre à distinguer le vrai du fabriqué. Plus l'IA sera performante, plus l'éducation au jugement, à l'éthique et à la responsabilité deviendra précieuse.

C'est pourquoi cette Académie porte une ambition qui dépasse largement l'apprentissage de quelques outils. Elle pourrait devenir un lieu où l'on prépare des jeunes à être créateurs dans un monde de machines créatives, reporters dans un monde saturé d'informations et citoyens dans un monde où la technologie redéfinit chaque jour les frontières du possible. Voilà pourquoi nous souhaitons que ce concept prenne forme. Et nous ne pouvons pas le faire seuls.

Merci à toutes celles et tous ceux qui ont déjà pris le train avec nous. Je tiens à ces mots : pris le train. Parce qu'il ne s'agit plus simplement d'avoir lu une chronique, de l'avoir appréciée ou d'avoir envoyé un message de sympathie.

Prendre le train, c'est accepter de considérer qu'une idée peut devenir une œuvre collective. Certains sont montés à Dakar. D'autres à Abidjan,  Bamako,  Conakry en France, en Belgique, au Canada ou ailleurs. Certains sont peut-être encore sur le quai. Il n'est pas nécessaire de leur demander de courir. Le train a simplement vocation à continuer son chemin, et chacun est libre de choisir la manière dont il souhaite y prendre place.

Une compétence peut être un billet. Une idée peut être une correspondance. Une relation peut ouvrir une porte. Une expérience peut devenir une ressource. Un encouragement peut parfois suffire à maintenir le cap. C'est ainsi qu'un projet citoyen grandit : par la convergence de volontés, pas par la sollicitation. Nous ne cherchons pas à demander à chacun ce qu'il peut donner. Nous voulons surtout découvrir ce que chacun pourrait apporter à une aventure qui ne demande qu'à devenir collective.

L'Académie est née dans Regards Croisés. Elle doit maintenant pouvoir sortir de Regards Croisés. Elle doit rencontrer les mécènes, les bailleurs, enseignants, les retraités, les professionnels, les entreprises, les institutions, les associations, les collectivités, les créateurs, les techniciens, la diaspora et surtout les jeunes auxquels elle est destinée et toutes les bonnes volontés.

Son ambition pourrait même dépasser le cadre d'un lieu. Pourquoi ne pas imaginer demain des échanges entre territoires, des ateliers à distance, des master classes, des productions réalisées par les jeunes, des rencontres avec des professionnels d'autres pays ? Pourquoi ne pas faire circuler les savoirs comme nous avons fait circuler les histoires ? 

Le projet est encore jeune. Mais les idées les plus importantes ne commencent-elles pas toujours par une première étape ? Aujourd'hui, nous avons une conviction. La jeunesse ne doit pas seulement être préparée à chercher sa place dans le monde. Elle doit être préparée à participer à sa transformation. Et cela commence par l'éducation. Cela se poursuit par la formation. Cela s'enrichit par la création. Et cela exige désormais une relation lucide et responsable avec l'intelligence artificielle.

Le train est donc en marche. Nous ne savons pas encore exactement jusqu'où il ira. Mais nous savons qu'il transporte déjà quelque chose de précieux : une idée née d'une communauté de lecteurs, nourrie par des expériences multiples et tournée vers une génération qui mérite que nous préparions avec elle le monde qui vient.

À celles et ceux qui ont déjà pris le train : merci d'être à bord. À ceux qui nous rejoindront en chemin : bienvenue. Et à ceux qui regardent encore depuis le quai, peut-être que cette aventure vous appartient un peu plus que vous ne le pensez. Car le véritable voyage ne sera pas celui de l'Académie. Ce sera celui des jeunes qui, grâce à elle, découvriront qu'ils peuvent devenir créateurs, reporters, inventeurs et acteurs de leur propre avenir.

Nous avions commencé avec une valise. Nous avons rencontré des passeurs. Nous avons vu apparaître des semeurs. Puis nous avons cherché à apprendre l'avenir. Il est peut-être temps maintenant de le construire. Et si nous le faisions ensemble ?

Regards Croisés — parce que l'avenir n'est jamais seulement ce qui arrive. Il est aussi ce que nous décidons de préparer.


Marie Barboza MENDY
Regards croisés d’une Franco-Sénégalaise
 mendymarie.b@gmail.com
📞 78 291 83 25

 

 

Moussa Ndongo

Mercredi 16 Septembre 2026 00:44


Dans la même rubrique :