Le duel Faye - Sonko et l'ombre française : ingérence ou bataille de narratifs en ligne ?



Au Sénégal, la recomposition du paysage politique après l’arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye et d’Ousmane Sonko est progressivement ponctuée de tensions susceptibles de redéfinir les équilibres internes comme les rapports du pays avec ses partenaires historiques. Ces tensions, sur fond de discours souverainiste et de remise en cause de l’influence française, interviennent dans un environnement régional déjà marqué par la défiance à l’égard de la France et par la circulation croissante de récits contestant les alliances diplomatiques traditionnelles .

La rupture entre Faye et Sonko devient ainsi le point de départ d’une bataille narrative dépassant les frontières sénégalaises, dans laquelle l’hypothèse d’une intervention française, réelle ou supposée, est mobilisée pour expliquer les décisions du pouvoir et donner un sens géopolitique à une crise avant tout politique. C’est dans cet environnement informationnel sous tension, où faits établis, interprétations politiques et récits d’influence étrangère se superposent, que s’inscrit cette investigation.

La rupture Faye - Sonko et le rôle attribué à la France 

L’élément déclencheur de cette investigation est la rupture politique entre le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko, matérialisée le 22 mai 2026 par le limogeage de ce dernier et la dissolution du gouvernement . Cette décision intervient après plusieurs mois de tensions entre les deux anciens alliés de Pastef, notamment autour de l’orientation économique du gouvernement, de la gestion de la dette et des négociations avec le Fonds monétaire international. 


Capture d’écran d’un article de DakarActu sur le limogeage de Ousmane Sonko de la primature 

Dans les jours qui ont suivi, la rupture institutionnelle est rapidement réinterprétée sur les réseaux sociaux. Des comptes et personnalités politiques de plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre commencent à présenter le départ de Sonko comme la conséquence d’une intervention française , allant jusqu’à suggérer que Bassirou Diomaye Faye aurait agi sous l’influence de Paris. 

Dès le 23 mai, des publications accusent Faye d’être une « marionnette de la France ». Les 26 et 28 mai, des prises de position provenant notamment de Côte d’Ivoire, du Nigeria et de comptes panafricanistes évoquent une supposée « main de la Françafrique » ou une « influence persistante de la France au Sénégal ». Ce narratif anti-français et souverainiste se prolonge en juin avec des récits qui affirment que Faye aurait décidé de limoger Sonko après sa rencontre avec Emmanuel Macron . Cette allégation prend une nouvelle dimension en juillet 2026.


Capture d’écran d’un post X portant sur des allégations trompeuses sur les motifs du limogeage de Sonko

En observant la période comprise entre le 22 mai et le 31 juillet 2026, à partir des données issues de la Meta Content Library, nous avons identifié une activité soutenue autour de la rupture politique entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, avec plusieurs pics de publication correspondant aux principales étapes de la séquence politique et diplomatique. Sur l’ensemble de la période, le narratif rassemble plus de 10 000 publications, produites ou relayées par un ensemble hétérogène d’acteurs et de comptes, dont les implantations, affiliations et audiences dépassent largement le seul espace informationnel sénégalais.


Graphique montrant la progression de tendance des publications sur Facebook autour de termes “Diomaye Faye”, “Sonko” et “France”. (Source : Meta Content Library)

Au-delà du volume, l’observation de ces contenus met en évidence une évolution progressive des récits. Ceux-ci passent de premières spéculations et prises de position polarisées sur les raisons du limogeage de Sonko à des narratifs plus structurés qui attribuent directement la crise à l’influence d’acteurs étrangers, principalement la France. 

À mesure que la séquence se prolonge, certains contenus franchissent un nouveau seuil en présentant comme établis des liens qui ne sont pas documentés. Plusieurs médias (1, 2 . 3 . 4 . 5 ) ont relayé, au cours du mois de juillet 2026, l'information d'une médiation secrète attribuée à Emmanuel Macron. Cependant, il s'agit d'informations non officielles et non confirmées, présentées comme des "rumeurs" ou des "informations confidentielles".

Ousmane Sonko accuse l’ambassadrice de France d’ingérence

Le 12 juillet 2026, à l’occasion du lancement officiel de la campagne de vente des cartes d’adhésion de son parti, Patriotes Africains du Sénégal pour le Travail, l’Éthique et la Fraternité (Pastef) dans la ville religieuse de Mbacké, bastion du mouridisme, Ousmane Sonko, a accusé l’ambassadrice de France au Sénégal, Christine Fages , d’avoir « mené une opération d’influence auprès de certaines familles religieuses sénégalaises ». Selon lui, cette démarche aurait consisté à exploiter les tensions existantes entre lui et le Président Bassirou Diomaye Faye afin d’affaiblir la cohésion du pouvoir.

Dans sa déclaration, Ousmane Sonko évoque également la question des passeports diplomatiques ainsi qu’une proposition présumée de facilitation de visas vers la France destinée à certains chefs religieux. Il affirme que ces démarches s'inscrivent dans une stratégie d’influence de la diplomate française. À la suite de ces accusations, il indique avoir convoqué l’ambassadrice de France afin d’obtenir des explications sur ses agissements présumés.

Ces accusations sont rapidement reprises par plusieurs médias sénégalais comme Senenews , Suugaal24 ou  Senego . Sur les réseaux sociaux, des comptes favorables à Ousmane Sonko et à Pastef contribuent également à amplifier ces accusations. Le compte Pro Sonko comme Samba Seck ainsi que Baol TV  diffusent notamment des contenus présentant l’ambassadrice de France comme une actrice cherchant à discréditer Ousmane Sonko.


Captures d’écran des articles de presse qui reprennent les accusation d’Ousmane Sonko

La déclaration d’Ousmane Sonko intervient dans un contexte de tensions diplomatiques déjà anciennes entre le Sénégal et la France. En décembre 2025, les relations entre Dakar et Paris s’étaient notamment crispées après des déclarations de l’ambassadrice de France au Sénégal au sujet du patron de presse sénégalais Madiambal Diagne, visé au Sénégal par une procédure judiciaire liée à des transactions financières présumées irrégulières dans le cadre d’un marché public et réfugié en France.

Dans un communiqué daté du 15 décembre 2025, le ministère sénégalais de la Justice avait réagi aux propos de la diplomate française, estimant qu’ils pouvaient être interprétés comme « une forme d’ingérence » dans les affaires intérieures du Sénégal. Ce précédent constitue un élément de contexte important pour comprendre la sensibilité des relations entre les deux pays lorsque des responsables français prennent publiquement position sur des dossiers impliquant des personnalités sénégalaises.
Aucune trace officielle d’une convocation de l’ambassadrice

Pour vérifier les déclarations d’Ousmane Sonko, nous avons recherché sur les sites officiels du gouvernement sénégalais et de la Primature tout communiqué, compte rendu ou document administratif susceptible d’attester une éventuelle convocation de l’ambassadrice de France à la Primature.

Ces recherches n’ont permis d’identifier aucun document officiel permettant, à ce stade, de confirmer les accusations formulées par le Premier ministre sénégalais à l’encontre de la représentante diplomatique française.
Une demande adressée directement à la Primature

La vérification a également été étendue aux sources administratives. Le 24 juillet 2026, un courriel a été adressé à la Primature du Sénégal afin d’obtenir d’éventuels documents administratifs communicables relatifs à cette rencontre, conformément au droit d’accès à l’information prévu par la loi n°2025-15. À la date de publication de cet article, aucune réponse n’avait été reçue.

En l’état des éléments recueillis, nous n’avons donc trouvé aucune source administrative ou communication officielle permettant de documenter l’existence d’une convocation de l’ambassadrice de France à la Primature. Ces vérifications ne permettent pas de conclure que la rencontre évoquée n’a pas eu lieu. Elles montrent en revanche qu’aucun élément documentaire accessible et vérifiable n’a, à ce stade, permis de confirmer publiquement cette affirmation.

Cette absence de trace soulève plusieurs questions : les éléments avancés dans les déclarations publiques correspondent-ils à des faits établis et documentés, ou à des affirmations qui restent à confirmer ? Une rencontre officielle entre les autorités sénégalaises et l’ambassadrice de France a-t-elle effectivement eu lieu et, si oui, existe-t-il des documents administratifs susceptibles d’en attester ?

Enfin, au-delà de la vérification factuelle, la forte circulation numérique de cette séquence invite à examiner sa diffusion : relève-t-elle de la circulation organique d’un sujet politique sensible, ou présente-t-elle des indices de coordination, d’amplification artificielle ou de manipulation informationnelle ?

L’émergence d’un récit trompeur : le départ de l’ambassadrice présenté comme une conséquence des accusations

Deux jours après les accusations formulées par l’ancien Premier ministre, un nouveau récit apparaît sur les réseaux sociaux. Le compte Bambey TV , identifié comme favorable à Ousmane Sonko, diffuse une publication affirmant que l’ambassadrice de France au Sénégal aurait annoncé son départ du pays parce que le Premier ministre aurait « découvert son jeu ». Cette publication établit ainsi un lien direct entre les accusations d’ingérence formulées par Ousmane Sonko et le départ annoncé de la diplomate.

Le récit diffusé par Bambey TV connaît une forte circulation sur Facebook. La publication recueille près de 4 000 mentions « J’aime » et environ 150 partages, contribuant à donner une visibilité importante à l’affirmation selon laquelle le départ de l’ambassadrice serait la conséquence directe de la découverte de ses agissements par Ousmane Sonko.

Le récit est ensuite repris le lendemain par d’autres comptes appartenant à des utilisateurs favorables à Pastef et à l’AES. C’est le cas  سعيد امبى Kalidou SN, Le Patriote,  Seutou Mbor, ou encore  le compté Pro Aes Mohamadou Akibou Sawadogo , Ils diffusent à leur tour le 15 juillet, le même récit avec narration très proche. Cette reprise simultanée de ces comptes contribue à renforcer l’impression d’une information largement confirmée, alors qu’elle repose initialement sur une affirmation non étayée.

La chronologie met ainsi en évidence un mécanisme d’amplification en plusieurs étapes. Une déclaration politique portant sur une supposée opération d’influence française, relayée par des médias et des comptes favorables à Ousmane Sonko, est ensuite prolongée par un récit affirmant que le départ de l’ambassadrice serait la conséquence directe de ces accusations. Ce second récit est à son tour repris par plusieurs comptes, parfois avec une formulation similaire, contribuant à consolider l’association entre la diplomate française, une supposée opération d’ingérence et son départ du Sénégal.

L’analyse de la chronologie permet ainsi de distinguer les faits établis des interprétations et des affirmations non documentées. D’une part, les déclarations publiques d’Ousmane Sonko et la convocation de l’ambassadrice ; d’autre part, la diffusion sur Facebook d’un récit établissant un lien entre ces accusations et le départ de la diplomate. Or, les éléments disponibles ne permettent pas d’établir ce lien de causalité. Le départ de l’ambassadrice correspond à la fin normale de sa mission diplomatique et ne constitue pas, en lui-même, la preuve d’une quelconque opération d’ingérence ou de la découverte d’un « jeu » politique par le Premier ministre.

Un écosystème transnational de diffusion des récits

L’analyse des acteurs vise à dépasser la simple identification des comptes ayant publié ou relayé les différents narratifs, afin de comprendre leur positionnement, leur fonction dans l’écosystème informationnel et leur rôle dans les mécanismes de diffusion et d’amplification. Le corpus fait apparaître un ensemble hétérogène d’acteurs,  responsables et mouvements politiques, médias, pages d’actualité, créateurs de contenu, comptes panafricanistes et profils dont l’ancrage géographique dépasse le Sénégal,  intervenant à différents niveaux de la chaîne de circulation de l’information. 


La séquence du limogeage d’Ousmane Sonko met en évidence un écosystème d’acteurs plus large que le seul espace politique sénégalais. La diffusion des récits s’est structurée autour de plusieurs catégories de comptes et de réseaux, dont les positions et les fonctions dans la circulation de l’information diffèrent.


Au sein de l’espace sénégalais, les premiers relais sont principalement constitués d’acteurs politiques et de comptes affiliés aux différentes sensibilités du pouvoir, notamment les soutiens à Ousmane Sonko et ceux favorables au président Bassirou Diomaye Faye. Cette configuration traduit une polarisation interne, les mêmes événements étant interprétés à travers des récits concurrents portant sur les rapports entre les deux figures de l’exécutif, la gouvernance du pays et l’avenir du parti Pastef.

À cette polarisation nationale s’ajoute toutefois une seconde couche de diffusion, transnationale. L’analyse des comptes ayant participé à la circulation des récits fait apparaître la présence d’acteurs situés hors du Sénégal, notamment des comptes localisés au Burkina Faso ou revendiquant des positions favorables à l’Alliance des États du Sahel (AES). Ces comptes s’inscrivent fréquemment dans un registre discursif anti-français, souverainiste et panafricaniste, et ont contribué à inscrire la crise politique sénégalaise dans un récit régional plus large opposant les États africains à l’influence française.



La comparaison entre ces différents groupes est importante : les acteurs sénégalais contribuent principalement à produire, commenter et politiser le récit, tandis que certains acteurs transnationaux participent à sa recontextualisation régionale et à son amplification auprès d’audiences situées en dehors du Sénégal. Le récit ne circule donc pas selon une chaîne linéaire allant des producteurs vers les publics, mais à travers un réseau de relais interdépendants, dans lequel les contenus sont repris, reformulés et réinscrits dans des cadres narratifs différents.

 
 

Cet article a été rédigé par Fana Cissé avec le mentorat de l'Académie africaine pour les enquêtes en sources ouvertes (AAOSI), dans le cadre d'une initiative du Partenariat européen pour la démocratie (EPD) et de Code for Africa (CfA). Pour plus d'informations, consultez https://disinfo.africa/ .


Fana CISSE

Mardi 1 Septembre 2026 13:09


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