Lettre posthume de Abdoulaye Ba : « j’ai perdu mon père à l’âge de 4ans »



 Depuis mon enfance, j’étais différent. Plus calme que les autres enfants de ma génération. Comme si, très tôt, j’avais compris que le poids de la responsabilité reposait déjà sur mes épaules.
 
Je suis devenu orphelin de père à l’âge de 4 ans. Mon père est décédé alors que je n’étais qu’un enfant. Je n’ai que très peu de souvenirs de lui. Les images qui me restent sont surtout celles de ma mère.
 
Ma mère, qui se levait avant l’aube, chaque jour.
Ma mère, qui vendait de petites choses : de l’arachide, du thiakry, des mangues, du maade.
Le matin, le soir, sous le soleil, dans la fatigue.
Tout cela pour nous nourrir, ma petite sœur et moi.
 
Très tôt, j’ai compris notre situation.
 
À l’école, je me concentrais. J’étais sérieux, travailleur. J’étais souvent premier de la classe. Mes camarades plaisantaient parfois en me demandant si je portais des gris-gris, tant mes résultats semblaient incroyables.
 
Le primaire, je l’ai terminé en quatre ans.
Au collège, j’ai sauté la classe de 4e pour aller directement en 3e.
Puis la Seconde, la Première, la Terminale.
J’ai obtenu le baccalauréat d’office, sans jamais redoubler.
 
À 17 ans, j’ai été orienté en médecine.
 
Je savais pourquoi je me battais.
Je savais que j’étais le seul espoir de ma mère.
Celui qui devait lui permettre, un jour, d’arrêter cette vie de fatigue, de vente du matin au soir.
Après ma première année, elle a commencé à espérer davantage. Elle priait pour moi sans cesse.
 
Jusqu’à ce Lundi 9 février.
 
Ce jour-là, tout est devenu blanc.
Je ne voyais plus rien.
Je ne savais plus où j’étais.
Je me suis demandé : Suis-je en train de mourir ?
 
Mes derniers souvenirs sont flous mais terribles.
Des forces de l’ordre m’ont retrouvé dans ma chambre.
Ils m’ont tiré dehors.
Ils m’ont frappé.
Des coups.
Encore des coups.
Surtout à la tête.
 
Je les ai suppliés.
Je leur ai juré que je n’étais pas un manifestant.
Ils n’ont pas écouté.
 
Ils ont continué.
 
Moi qui avais cru au projet, comme tant de jeunes de mon âge,
moi qui n’avais jamais imaginé figurer un jour sur une liste de victimes,
me voilà aujourd’hui mort injustement.
 
Je n’aurais jamais pensé rejoindre les noms de Balla Gaye, de Fallou Sène,
et de tant d’autres jeunes fauchés trop.
 
Et ma mère…
Ma mère qui comptait sur moi.
 
Est-ce que cela veut dire qu’elle ne sortira jamais de la galère ?
Qu’elle continuera à vendre, matin et soir, jusqu’à l’épuisement ?
Que tout ce combat n’aura servi à rien ?
 
Je n’ai pas choisi de mourir.
Je voulais vivre.
Étudier.
Soigner.
Rendre à ma mère tout ce qu’elle m’a donné.
 
Je m’appelais Abdoulaye Ba.
J’avais 20 ans.
J’avais juste faim et je réclamais ma bourse. 
 
 


Mardi 10 Février 2026 17:48


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