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#Migrations - Thiaroye-Sur-Mer, au cœur de la souffrance des candidats à l'émigration clandestine rejetés et abandonnés

Dans notre Chapitre (Avril-Juin) consacré aux Migrations (20 reportages, mini-dossiers, interviews sur la question des Migrations au Sénégal), en collaboration avec l'organisation Article 19, nous avons envoyé une équipe de reporters à Thiaroye-Sur-Mer pour voir comment les jeunes qui avaient échoué et survécu au voyage périlleux en Méditerranée pour rallier l'Europe, parviennent à se refaire une vie.

En 2006, Thiaroye-sur-mer a été le témoin des départs de jeunes vers l'Europe. La majorité d'entre eux, sans emploi, désemparés face à la raréfaction des ressources halieutiques et des accords de pêche n’ont qu’un seul but : partir en Europe. Ils voyagent en pirogues « à la quête d’un avenir meilleur », disent –ils. Le rapatriement de plus de 31 000 jeunes de l'Espagne et les disparus en mer avait conduit à la création d’une association pour sensibiliser et lutter contre les départs clandestins, en 2007. Moustapha Diouf, le président de ladite association a réussi à former des milliers de jeunes dans diverses activités. Mais il n'a pas réussi à enlever de la tête de tous ces jeunes, l'idée de prendre à nouveau les pirogues de la mort pour rejoindre les côtes espagnoles. L’accompagnement et les financements du gouvernement sénégalais font défaut Reportage !



Thiaroye-sur-mer, un village de pêcheurs situé à 14Km de Dakar
Thiaroye-sur-mer, un village de pêcheurs situé à 14Km de Dakar
Vendredi 6 mai 2022, il 11h 45mn tapantes à Thiaroye-sur-mer, un village de pêcheurs situé à 14 kilomètres de Dakar. La localité vit de nouveau le regain de l'émigration clandestine. Elle est en pleurs pour un disparu en mer. En effet, le jeune Abdou Ndoye que nous croisons à notre arrivée sur ce village de pêcheurs, devant la mosquée de "Santhieu Ba", en blouson et casquette noirs, vient d’inhumer un de ses amis revenu, les pieds quasi devant, d’un voyage périlleux en mer.
 
« Je reviens de l’inhumation de mon copain Samba Ngor Ndiaye. C’était un candidat à l’émigration clandestine. Depuis son retour, il est souffrant. Comme vous le voyez, il a fini par rendre l’âme », informe le jeune de 37 ans au teint noir, frêle de corpulence.

Mécanicien de pirogue de son état, Abdou Ndoye, comme son « ami » décédé, a également voulu rallier les Îles Canaries à deux reprises mais sans succès. « Mon dernier voyage en mer date de 2006. Là, j’avais 23 ans. On était au nombre de 105 les 80 sont morts sous nos yeux, les 25 sont rentrés au pays », raconte-t-il, la voix pleine de tristesse. Cependant, il ne cache pas son projet de reprendre la mer dès son arrivée. Même si quelques temps après, l’homme s’est ressaisi. Son souhait est de rester au pays. « Je me suis dit je dois rester au Sénégal, je veux plus repartir. »
Je veux rester au pays et travailler  
La raison avancée par notre interlocuteur est « qu’il veut rester au pays et travailler ». Ce qu’il dénonce par contre est que « l’Etat du Sénégal ne leur a pas fourni d’aide après les avoir rapatrié » pour faciliter leur réintégration sociale. Et pourtant, avance-t-il « on ne peut pas parler d’émigration clandestine sans penser à Thiaroye-Sur-Mer.  Si c’était une Ligue des champions on allait décerner le trophée à ce village de pêcheurs », ironise-il. Ndoye informe avoir écrit « pas mal de projets, et des Organisations non gouvernementales même sont venues à leur rencontre mais rien. « Aucun financement ne nous est parvenu », peste t-il. 

Abdou Ndoye, jeune pêcheur Thiaroye-Sur-Mer
Abdou Ndoye, jeune pêcheur Thiaroye-Sur-Mer
Quand la pêche ne fait plus vivre 

Non loin de la mosquée de "Santhieu Ba" se trouve la maison du président de l’Association des jeunes rapatriés de Thiaroye-Sur-Mer. Moustapha Diouf, témoin de l’exode de milliers de jeunes, nous amène au point de départ : la mer.

Sur les lieux, le soleil darde ses rayons et pique affreusement. Cette canicule par contre ne gêne en rien ces pêcheurs qui, à cause de la raréfaction des poissons ont transformé leur lieu de travail en grand-place où tout se discute. Dans ce tohu-bohu, du thé se partage entre groupes de pêcheurs. L’insalubrité ambiante et l’odeur fétide ont fini par prendre possession du quai de pêche.
 
Un membre du groupe s’avance vers nous. Il a vite deviné notre présence. Encore des journalistes pour parler de l’émigration clandestine ? lança-t-il. Habillé en t-shirt blanc et pantalon jean,  il prend place sur l’une des pirogues pour aborder la question.
 
Quand il s'agit de parler de l'émigration clandestine des jeunes, Elhadji Macoura Diop a voix au chapitre. Résidant à Thiaroye-Sur-Mer fait partie des jeunes rapatriés en 2006. Il a bravé la mer à trois reprises.  Son dernier voyage date de 2009. Il explique : « la route a été mortelle et l'est toujours ». Mais, justifie t-il, les difficultés de la vie l'ont poussé à partir.

Cet homme de 37 ans, marié et père de deux enfants de 5 et 7 ans fait savoir que c'est sa mère qui a payé son voyage à l'époque, à la quête d'une "meilleure vie". « Ma mère a vendu ses bijoux pour financer mon départ. Et j’ai payé 450.000 FCFA pour passer d’abord en Mauritanie. J'ai atterri aux ’îles Canaries. Là-bas j’ai fait 42 jours. C’est nous qu’Abdoulaye Wade (ancien président du Sénégal) avait fait rapatrié au Sénégal avec 10 .000 FCFA et un Sandwich. Depuis lors, l’Etat n’a rien fait pour notre réintégration. Nous ne sommes associés à aucun projet. Ce sont les journalistes qui viennent nous tendre leur micro. », déplore-t-il.
Les accords de pêche pointés du doigt 
Pêcheur de profession, monsieur Diop n'arrive plus à vivre de son métier. Il accuse en conséquence, les nombreux accords de pêche signés par les autorités étatiques au profit des bateaux européens.

« Pour pêcher dans notre propre pays, on nous fixe des limites. Pis, nos filets de pêche sont détruits et on n'a personne vers qui se retourner. Sans compter les accords de pêche au profit des occidentaux. C’est la raison de notre départ vers l’Europe. Nos pirogues vont jusqu’en Casamance, en Guinée pour avoir de quoi nourrir », dénonce-t-il. Avant d'ajouter : « s’il n’avait pas les accords de pêche, aucun pêcheur n’allait brader son matériel de pêche qui coûte des millions pour partir».

 

El Haj Macoura Diop, jeune pêcheur et ex-candidat à l'émigration
El Haj Macoura Diop, jeune pêcheur et ex-candidat à l'émigration
380 personnes mortes en prenant la mer à Thiaroye, l'Etat accusé d'avoir fui ses responsabilité
 
Face à ce fléau qui ne cesse grandir dans ce village, Moustapha Diouf a très tôt réalisé que c’est un danger pour la jeunesse. Ainsi il a décidé de mettre en place une association pour sensibiliser et aider les candidats au voyage périlleux en mer.  « En 2006, on a perdu 380 personnes à Thiaroye-Sur-Mer. La majeure partie des jeunes âgés de 25 et 26 ans. Ils sont morts sous nos yeux et jetés en mer. Ces victimes nous avons partagé avec eux des tasses de thé, sommes partis ensemble en mer.. Quand on est revenu en 2006, on s’est dit qu’on ne doit pas croiser les bras et laisser nos frères et fils mourir. C’est par la suite qu’on s’est dit pourquoi ne pas mettre une association pour sensibiliser. C'est en 2007 que l'association a vu le jour », informe notre guide.

A travers cette association Moustapha Diouf a pu doter à des milliers de jeunes une formation. Mais l'accompagnement et le financement figurent parmi les grands défis pour éradiquer le fléau. 
Des milliers de jeunes formés mais sans accompagnement 

« Avec CARITAS, j’ai formé environ 50 jeunes à Mbao dans l’électricité. Avec GFA Consulting, 100 personnes ont bénéficié d’une formation dans l’entreprenariat. Et aujourd'hui, avec une association basée en Italie, on a formé des jeunes dans l’élevage des poussins. Sans compter les 500 jeunes formés avec 3FPT », renseigne le président de l’Association des jeunes rapatriés de Thiaroye-Sur-Mer

Mais ce n’est pas suffisant, à son avis. Parce que, ajoute monsieur Diouf, après la formation, les jeunes doivent être accompagnés , être dotés de matériels pour qu’ils puissent entreprendre. Les gosses sont fatigués. Tout le monde connait la société sénégalaise. Si tu n’as pas d’argent, tu es marginalisé et banni de toutes les décisions, sans compter la pression sociale ».
 
Moustapha Diouf place également au banc des accusés l'Etat du Sénégal qui selon lui, ne dispose pas de politique migratoire.  « L’Etat du Sénégal a fui ses responsabilités. Depuis 1960, il n’existe pas de politique migratoire. Ils ne font que palabrer. Quelles sont les solutions mises en place pour mettre fin à cette série de morts. Aucune ! », s'exclame t-il.  Il affirme que ce qui s’est passé en 2021 était prévisible.   Il avait averti le gouverneur de Dakar à la Chambre de commerce.

« J'avais dit au Gouverneur que les enfants vont prendre la mer d’ici deux jours. Il m’a répondu à l'époque: "écrit une lettre au Président et je me chargerai de le lui remettre". Toujours pas de réponse. Parce que si tu ne fais pas de politique au Sénégal ou tu ne bénéficies pas bras long, tu ne verras pas le chef de l’Etat. Pourtant l’audience ce n’est pas pour moi. Je travaille pour la jeunesse. J’ai des enfants, frères et neveux dans ce pays. Ce qui se passe m’écoeure. Des jeunes de 25 ans, 26 ans qui s’assoient tout au long de la journée sans rien faire. Alors qu’auparavant, il te suffit de parcourir 5 km en mer pour trouver toute sorte de poisson. Maintenant avec les accords de pêche, c'est impensable ».

Des assises sur l'émigration s'imposent 

Ce qu’il nous faut aujourd’hui c’est « des Assises sur l’émigration», préconise monsieur Diouf. « Depuis 2006, nous travaillons dans l’émigration clandestine avec tous les milliards que l’Union européenne a injecté. Que l'Etat me dise est-ce qu’il y a un jeune ici à Thiaroye ou une veuve qui a bénéficié de cet argent ? Il n'y en a pas. Ils ont détourné l’argent destiné au financement pour les jeunes, c’est pourquoi les jeunes repartent en mer. Les fils des victimes sont là, ils n’ont pas de quoi payer leur scolarité sans compter leur santé. Maintenant je suis fatigué de parler pour rien ».

Ce que exige le président de l'Association des rapatriés de Thiaroye-Sur-Mer à l’Etat du Sénégal, « c'est de venir à la base comme l’a fait l’UE en 2008 pour éradiquer, une bonne fois ce fléau. C'est mieux que de faire de la politique politicienne du matin au soir »

Il déplore qu'au moment où des jeunes meurent comme des mouches dans la mer, l’Union africaine s'emmure dans le silence. «  Depuis 2006, ce dont on a bénéficié c’est 10.000 et un sandwich. Quand on est arrivé à un moment où on ne peut pas vivre dans son pays, mettre en place un projet, on ne nous mêle à rien que des débats politiques du matin au soir, des intérêts personnels. Les jeunes se révolteront à nouveau si ça ne cesse pas !»,  avertit Moustapha Diouf. 
 


Fana CiSSE

Mercredi 11 Mai 2022 - 15:57


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