NE TOUCHEZ PAS À MON POUVOIR D’ACHAT ! Quand le quotidien devient insupportable, que les alertes restent sans réponse et que la confiance se brise...(Par Marie Barboza Mendy)




 
NE TOUCHEZ PAS À MON POUVOIR D’ACHAT ! Quand le quotidien devient insupportable, que les alertes restent sans réponse et que la confiance se brise, la colère peut faire vaciller les certitudes d’une grande démocratie.



La France, comme d’autres grandes démocraties, découvre une nouvelle fois combien les équilibres sociaux sont fragiles lorsque la vie chère s’ajoute aux frustrations accumulées. Derrière les violences, les destructions et les affrontements, une question dérange : comment en arrive-t-on là lorsque les institutions, les médiations et les mécanismes d’alerte existent ? Rien ne justifie de casser. Mais rien ne permet non plus d’ignorer les souffrances qui nourrissent la colère. Car lorsque les peuples ont le sentiment de ne plus pouvoir vivre dignement, la ligne rouge finit parfois par être franchie.


NE TOUCHEZ PAS À MON POUVOIR D’ACHAT ! Voilà un cri que les responsables politiques auraient tort de prendre à la légère. Il ne parle pas seulement d’argent. Il parle du loyer devenu trop lourd, du panier de courses qui se vide, du carburant qui coûte davantage, des factures qui s’accumulent et des familles contraintes de choisir entre plusieurs besoins essentiels. Il parle de ces citoyens qui travaillent, font des efforts, respectent les règles et ont pourtant le sentiment de reculer. Lorsque vivre dignement devient un exercice permanent de calcul et de renoncement, la difficulté économique se transforme en blessure sociale, puis parfois en défiance politique. 


Et lorsque cette défiance s’installe, les discours officiels peuvent finir par sembler déconnectés d’une réalité que les ménages, eux, affrontent chaque jour. Une inflation qui ralentit ne signifie pas que les prix retrouvent leur niveau d’hier. Une économie qui progresse ne signifie pas nécessairement que chacun en ressent les bénéfices. C’est là que se creuse le fossé entre les indicateurs et la vie réelle. La ligne rouge est franchie lorsque les citoyens ne voient plus seulement leur pouvoir d’achat diminuer, mais perdent confiance dans la possibilité d’améliorer leur existence.


 Comment en arrive-t-on là dans un pays doté d’institutions solides, de syndicats, d’élus, de mécanismes de concertation et de dispositifs de régulation ? Les alertes ont-elles été suffisamment entendues ? Les réponses ont-elles été à la hauteur des difficultés ? Les autorités ont-elles mesuré l’accumulation des frustrations ? Ces questions méritent mieux que des réactions précipitées ou des explications simplistes. Car une crise éclate rarement sans signes précurseurs. Elle peut mûrir longtemps dans le silence, l’incompréhension et le sentiment d’abandon.

 
Et ce phénomène ne concerne pas la seule France. Dans plusieurs pays européens comme aux États-Unis, le coût du logement, de l’énergie, de l’alimentation et des services essentiels nourrit les inquiétudes et fragilise la confiance. La guerre menée contre l’Iran par les États-Unis et Israël depuis février 2026, ainsi que les tensions sur les approvisionnements énergétiques, ajoutent une pression supplémentaire sur les économies et les ménages. Les conséquences des conflits ne s’arrêtent pas aux frontières des pays belligérants : elles peuvent atteindre des familles qui n’ont jamais choisi la guerre, mais qui en paient une partie du prix à la pompe, dans les transports ou au supermarché. Cela ne saurait expliquer toutes les difficultés ni excuser les violences. 


Mais comment demander aux populations d’absorber indéfiniment les conséquences de crises sur lesquelles elles n’ont aucune prise, sans leur apporter d’explications crédibles ni de perspectives rassurantes ? On ne touche pas impunément au pouvoir d’achat lorsque celui-ci conditionne l’accès aux besoins les plus élémentaires. Pour autant, ne tombons pas dans le piège des amalgames. Les manifestants ne sont pas tous des casseurs, et les auteurs de pillages ne représentent pas l’ensemble de ceux qui réclament une vie meilleure. Détruire un commerce peut anéantir le travail d’une famille ; incendier un équipement public, c’est s’attaquer à un bien commun. La précarité ne donne aucun droit de détruire, pas plus que la colère ne dispense de répondre de ses actes.


 Mais une autre question doit être abordée avec courage : celle des Français d’origine maghrébine ou africaine qui, malgré leur naissance en France, peuvent éprouver un sentiment de non-appartenance, subir des discriminations ou rencontrer des obstacles à leur pleine reconnaissance sociale. Ces difficultés d’intégration, lorsqu’elles se conjuguent aux inégalités et à l’absence de perspectives, peuvent nourrir frustrations et ruptures identitaires ; les comprendre est indispensable, mais casser, piller ou agresser ne résout rien et ne construit aucune place dans la société. Il faut donc refuser aussi bien la stigmatisation de communautés entières que le déni des problèmes réels. Une société qui veut tenir debout doit pouvoir parler de ses fractures sans désigner des boucs émissaires.


 Alors, qui est responsable ? L’État, lorsqu’il sous-estime les alertes ou tarde à répondre aux difficultés concrètes. Les responsables politiques, lorsqu’ils instrumentalisent les colères ou promettent sans agir. Les médias et les réseaux sociaux, lorsqu’ils confondent information et surenchère. Mais aussi tous ceux qui, à leur niveau, renoncent au dialogue, alimentent les divisions ou considèrent la violence comme un moyen acceptable de se faire entendre. Ces responsabilités ne sont évidemment ni identiques ni équivalentes : ceux qui disposent du pouvoir de décision ont des obligations particulières. La réponse ne peut donc se limiter à rétablir l’ordre après les dégâts. Il faut prévenir les crises, renforcer les médiations, évaluer le poids des dépenses contraintes et agir sur les causes profondes : emploi, logement, salaires, transports, accès aux services publics et égalité des chances. Il faut écouter avant que la rue ne parle plus fort que les institutions, expliquer les décisions et reconnaître les erreurs. La fermeté est nécessaire face aux violences, mais elle ne remplacera jamais une politique capable de restaurer la confiance.


 Le Sénégal, comme tant d’autres pays, doit également méditer cette leçon : les contextes diffèrent, mais aucune société n’est à l’abri lorsque les difficultés s’accumulent et que le dialogue se rompt. Nous devons tous nous ressaisir, interroger nos certitudes, nos insuffisances et notre orgueil. Refuser les analyses sectorielles qui réduisent une crise à une seule catégorie de population, éviter les raccourcis et ne pas transformer l’émotion en jugement définitif : voilà les conditions d’une lecture objective. Ce qui devait arriver n’était pas une fatalité. Les crises deviennent explosives lorsque les occasions de les prévenir sont manquées. Il nous appartient désormais de transformer ce choc en décisions concrètes, plutôt qu’en discours vite oubliés.


Un pays ne commence pas nécessairement à vaciller lorsque les premières pierres sont lancées. Il vacille aussi lorsque des citoyens ne croient plus que leur voix puisse être entendue, que leurs efforts puissent être récompensés et que leur avenir puisse être meilleur.


Le pouvoir d’achat n’est pas un simple chiffre économique : il touche à la dignité, à la liberté et à la cohésion sociale. La violence n’est jamais une solution, mais la surdité face aux difficultés collectives n’en est pas une davantage.


Plus jamais ça : non pas comme une formule prononcée après le chaos, mais comme une volonté d’écouter, de comprendre et d’agir avant que la prochaine colère ne devienne incontrôlable.

 

Marie Barboza MENDY
Regards Croisés d'une Franco-Sénégalaise
Mendymarie.b@gmail.com
Tél. 78 291 83 25

 

Moussa Ndongo

Mardi 20 Octobre 2026 23:20


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