Quand la justice devient inaccessible : l’urgence silencieuse au Sénégal / Audi alteram partem (Par Maître Khaly Adama Ndour)



Avec seulement 439 avocats inscrits au barreau, le Sénégal fait face à un déficit structurel d’assistance juridique. Mais au-delà des chiffres, c’est l’accès même à la justice qui est en cause, au détriment des citoyens les plus vulnérables.
 
Ce chiffre, en apparence technique, révèle en réalité une crise plus profonde : celle de l’accès à la justice.
 
Car la question n’est pas seulement celle du nombre d’avocats. Elle est, plus fondamentalement, celle de savoir qui peut réellement se défendre, faire valoir ses droits et être entendu.
 
Dans les audiences pénales, la réponse est brutale.
 Les couches populaires y sont massivement représentées, souvent sans accompagnement adéquat. Leurs fils et leurs filles peuplent les prétoires, confrontés à une machine judiciaire dont ils ne maîtrisent ni les codes ni les ressorts.
 
À l’inverse, dans les contentieux civils et commerciaux, la justice devient un territoire lointain. La complexité des procédures et la technicité du droit dissuadent. Beaucoup renoncent, abandonnant leurs droits avant même de les revendiquer, préférant s’en remettre à une justice divine plutôt qu’à une justice perçue comme inaccessible.
 
Ainsi, la justice sénégalaise produit une fracture silencieuse
 
elle écrase dans le pénal,
 
elle exclut dans le civil.
 
Dans les deux cas, les plus vulnérables en sont les premières victimes.
 
Face à ce constat, il serait réducteur de s’en tenir à une approche purement quantitative. Augmenter le nombre d’avocats est nécessaire, mais insuffisant. L’enjeu véritable est de garantir un accès effectif, équitable et intelligible à la justice.
 
Car une justice inaccessible est une justice dévoyée.
Elle cesse d’être un rempart pour devenir l’arme des forts et la terreur des faibles.
 
Il convient, à cet égard, de rappeler que le barreau n’est pas une organisation professionnelle comme les autres. Il est investi d’une mission d’intérêt public : la protection du public, l’accès à la justice et la primauté du droit.
À ce titre, toute réflexion sur l’accès à la profession ne peut être dissociée de ces exigences supérieures.
 
Or, un diagnostic n’a de valeur que s’il débouche sur des solutions.
 
À court terme, des mesures concrètes peuvent être envisagées :
 
Réhabiliter l’ancienne pratique permettant aux magistrats à la retraite de s’inscrire au barreau, sous réserve de garanties déontologiques strictes ;
 
Élargir cette possibilité à certains hauts fonctionnaires ayant exercé des fonctions juridiques substantielles au sein de l’administration ;
 
Ouvrir le barreau sénégalais aux avocats de la diaspora, sans rigidité excessive fondée sur des exigences de réciprocité souvent déconnectées des réalités nationales.
 
 
Ces avocats ne sont ni moins compétents, ni moins sénégalais que leurs confrères exerçant sur le territoire. Le débat ne doit pas être confisqué par des considérations corporatistes. Il s’agit ici d’un impératif supérieur : la protection du citoyen.
 
Réformer l’accès à la justice n’est pas une option. C’est une exigence démocratique.
 
Car une société juste ne se mesure pas à la force de ses institutions, mais à sa capacité à garantir à chacun (puissant ou faible) le droit d’être défendu.
 
 
Maître Khaly Adama Ndour
Avocat au Barreau du Québec
Docteur en droit des affaires


Vendredi 10 Avril 2026 19:22


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