RDC: entre 2000 et 5000 tonnes d'uranium exportées avec le cobalt vers la Chine en 20 ans, selon une enquête

Une enquête de Lighthouse Reports et du Financial Times, publiée le 30 juillet 2026, remonte à un mémo confidentiel de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) obtenu en 2024. Coauteur, le journaliste Tomas Statius détaille ses conclusions à RFI. Le principal site mis en cause, propriété du groupe chinois Cmoc, conteste point par point.



Tout est parti d'un document que Lighthouse Reports s'est procuré en 2024 : un mémo interne de l'Agence internationale de l'énergie atomique, daté de 2009 et jamais rendu public jusqu'ici. Ce texte faisait état d'informations jugées crédibles selon lesquelles l'uranium était présent en « quantités significatives » dans la plupart des minerais de cobalt du Katanga, et « effectivement exporté comme sous-produit du cobalt ». C'est ce document qui a déclenché l'enquête, menée en partenariat avec le Financial Times et Le Monde.
 
Depuis 2009, l'extraction de cobalt en RDC a considérablement augmenté, et le minerai part très majoritairement vers la Chine. En 2023, la Chine assurait déjà le raffinage de 80% de l'offre mondiale de cobalt, l'essentiel du minerai provenant de mines opérées par des entreprises chinoises en RDC. Selon des estimations récentes citées par l'enquête, 95% du cobalt congolais part aujourd'hui vers la Chine.
 
La région du Katanga, dans le sud-est de la RDC, est connue depuis des décennies comme le « copper belt » (la « ceinture cuprifère »). Ses mines se sont réorientées ces dernières années vers l'extraction du cobalt, devenu un métal critique pour les batteries lithium-ion des véhicules électriques, les puces utilisée spour l'essor des technologies d'intelligence artificielle et certains alliages aérospatiaux. Ces gisements contiennent aussi, historiquement, un troisième minerai : l'uranium. Une grande partie de l'uranium utilisé pour le projet Manhattan provenait déjà de la mine de Shinkolobwe, dans cette même région. Les exportations d'uranium depuis la RDC sont pourtant censées être interdites.
 
« Il y a toujours des sous-produits dans les exportations minières congolaises, en particulier de cobalt, et ces sous-produits font l'objet d'un contrôle efficace de la part des autorités congolaises. Tous sauf un ​​​​​​​: l'uranium », nous explique Tomas Statius, journaliste à Lighthouse Reports.
 
Pour chiffrer le phénomène, Lighthouse Reports s'est associé dès septembre 2024 à Sébastien Philippe, alors chercheur senior au programme Science and Global Security de l'université de Princeton, et aujourd'hui professeur assistant en ingénierie nucléaire à l'université du Wisconsin-Madison. Il a été rejoint par Ryan Manzuk, géologue et chercheur postdoctoral à Princeton, chargé d'estimer une fourchette d'uranium exporté par chaque mine entre 2000 et 2024, à partir d'analyses antérieures des concentrations d'uranium dans les minerais du Katanga, extrapolées par modélisation géochimique. Ce travail a nécessité un déplacement en Europe en janvier 2025, notamment à l'AfricaMuseum de Tervuren, en Belgique, qui conserve une importante collection d'échantillons géologiques prélevés au Katanga.
 
L'article scientifique de Manzuk et Philippe, évalué par les pairs et publié le 30 juillet 2026 dans la revue Nature Communications, conclut qu'entre 2 000 et 5 000 tonnes d'uranium ont été exportées de RDC vers la Chine dans des cargaisons d'hydroxyde de cobalt entre 2000 et 2024. Même en bas de fourchette, ce volume suffit à alimenter un réacteur nucléaire d'un gigawatt pendant une décennie ou plus. L'enquête ne permet pas de dire si cet uranium a ensuite été utilisé en Chine, ni de quelle manière.
 
Pour affiner ce modèle, les journalistes du Financial Times ont fourni des données de production par mine et dépouillé des bases commerciales à la recherche d'achats d'acide phosphorique, le réactif nécessaire pour retirer l'uranium du cobalt avant l'export. Ces données se sont recoupées avec des témoignages de professionnels du secteur et des documents internes obtenus par ailleurs, permettant d'affiner encore l'estimation. Les données commerciales sur les produits chimiques montraient toutefois que le retrait de l'uranium en RDC ne se pratiquait pas à l'échelle qui aurait été nécessaire pour traiter l'ensemble du minerai concerné.
 
Les journalistes ont aussi tenté d'exploiter des images satellites hyperspectrales du fournisseur Planet Labs pour détecter la présence d'uranium dans les bassins et terrils de résidus miniers. Cette piste, explorée à partir de janvier 2025, n'a pas abouti : les méthodes de correction atmosphérique nécessaires pour ce type d'analyse de surface n'étaient pas encore opérationnelles chez ce fournisseur et les spectres de référence pour les minéraux uranifères recherchés manquaient. Cet aspect de l'enquête reste donc exploratoire et n'a pas fourni de preuve supplémentaire.
 
Sur le site de Tenke Fungurume : un pic à 1 100 ppm, une contamination documentée jusqu'en 2021
Le site le plus documenté reste celui de Tenke Fungurume Mining (TFM), l'un des plus gros exportateurs de cobalt du pays, propriété de l'Américain Freeport-McMoRan jusqu'à son rachat par le groupe chinois Cmoc en 2016.
 
Des mémos et tableurs internes de l'entreprise confirment la production d'échantillons de cobalt riches en uranium, avec un niveau maximal de 1 100 parties par million (ppm) relevé en décembre 2016, soit environ 15 fois le seuil autorisé à l'export. Ces mêmes documents décrivent des expérimentations menées, vers la fin de la période sous propriété américaine, pour retirer l'uranium du minerai. Mais selon trois sources informées des opérations du site, ce retrait n'a jamais été mis en œuvre de façon systématique. Un second lot de documents internes obtenu par les journalistes confirme la présence de quantités significatives d'uranium dans des cargaisons de cobalt produites à TFM aussi tardivement qu'en juin 2021, soit près de cinq ans après le rachat par Cmoc.
 
« ​​​​​​​On n'a pas pu déterminer s'il y a une volonté de la part de Cmoc de garder l'uranium pour des raisons économiques ou stratégiques. Ce qu'on peut dire, c'est qu'il existe une méthodologie établie, connue, pour retirer l'uranium des exportations de cobalt. Et que, de manière systématique depuis des années, ni Cmoc ni, avant lui, Freeport-McMoRan, n'ont importé l'acide phosphorique qui permettrait de régler le problème », assure Tomas Statius, à RFI.
 
Un ingénieur métallurgiste ayant travaillé dans la région, cité anonymement par l'enquête, résume la logique observée sur le terrain : « C'est quand vous avez un problème que vous vous mettez à surveiller où se trouve l'uranium. » Doug Alexander, ancien responsable de la métallurgie du groupe kazakh Eurasian Resources Group (ERG), avance une explication plus large : il existerait, selon lui, deux filières distinctes dans la région, l'une où des efforts sont faits pour contenir la contamination une fois qu'elle est repérée, l'autre où des produits de moindre qualité, plus riches en impuretés dont l'uranium, partent directement vers la Chine. Cette hypothèse, si elle se vérifiait, dépasserait le seul cas de Tenke Fungurume.
 
La réponse de Cmoc
Cmoc conteste en bloc les constats de l'enquête. L'entreprise affirme que tout l'hydroxyde de cobalt produit aujourd'hui par TFM respecte les normes locales et les standards de ses clients internationaux, sans aucun dépassement enregistré ni incident douanier ou commercial, grâce à un système de contrôle qualité et de test radiologique sur toute la chaîne de production. Elle dit ne pas connaître la source des données historiques de l'enquête, en précisant que son hydroxyde de cobalt est vendu sec, une nuance qui ne correspond pas exactement aux documents cités, lesquels portent déjà sur du minerai sec. Elle juge la teneur en uranium sous le seuil pertinent, donc un retrait dédié inutile, tout en admettant pouvoir la réduire encore par des ajustements du procédé. Elle nie toute activité de séparation ou d'extraction d'uranium, en RDC comme en Chine. Elle conteste enfin que 75 ppm soit une norme universelle, citant des seuils alternatifs allant jusqu'à 100 ppm, et estime que la conformité doit s'évaluer sur le produit livré plutôt que sur les tests réalisés en cours de production. Freeport-McMoRan, propriétaire du site jusqu'en 2016, n'a pas répondu aux sollicitations.
 
« ​​​​​​​On maintient nos conclusions. Notre enquête repose sur des documents internes de la mine et de ses propriétaires, qui couvrent près d'une décennie et montrent à la fois la contamination et des tentatives de certains ingénieurs métallurgistes pour régler le problème. Elle repose aussi sur un article scientifique évalué par les pairs, publié dans une revue parmi les meilleures au monde », détaille Tomas Statius, à RFI, en réponse au droit de réponse de Cmoc.
 
Un autre volet de l'enquête concerne la raffinerie de Kokkola, en Finlande, qui reçoit du minerai congolais. Des documents obtenus auprès de STUK, l'autorité finlandaise de radioprotection et de sûreté nucléaire, décrivent la séparation effective d'uranium à partir de cargaisons de cobalt sur ce site, alors propriété de Freeport-McMoRan. Un permis délivré en 2014 autorisait la raffinerie, pour une durée de dix ans, à produire et détenir de l'uranium séparé du cobalt, à condition que la quantité reste sous un plafond de 10 000 kilogrammes par an, soit précisément le seuil à partir duquel les protocoles de sauvegarde de l'AIEA pour les matières nucléaires s'appliquent.
 
Umicore, propriétaire actuel du site, indique traiter l'uranium comme « une impureté accidentelle, non comme un co-produit ou une source de valeur », dans le respect de « critères réglementaires et contractuels stricts ».
 
Ce que d'autres groupes ont fait différemment
Le cas de Tenke Fungurume n'est pas isolé, mais la réaction des opérateurs a varié selon les sites. En novembre 2018, le négociant suisse Glencore a découvert un problème d'uranium sur son site de Kamoto Copper Company, dans le sud de la RDC, et a suspendu ses exportations d'hydroxyde de cobalt pendant cinq mois, le temps de reconfigurer ses installations pour retirer l'uranium à l'acide phosphorique.
 
Un problème similaire est apparu à la même période sur le site de Metalkol, détenu par ERG, qui a retenu la même solution. Sollicité pour cette enquête, ERG indique respecter « ​​​​​​​l'ensemble des exigences réglementaires applicables » concernant l'uranium sur son site de Metalkol. Glencore et Orano, également sollicités, n'ont pas répondu sur ces conclusions.
 
Kinshasa reconnaît un trou dans le contrôle
Les autorités nucléaires congolaises confirment la faille. Interrogé par les journalistes du Financial Times, Steve Muanza, à la tête de l'agence congolaise de l'énergie nucléaire, juge « techniquement possible », et même « probable », que des entreprises chinoises extraient de l'uranium du minerai de cobalt exporté depuis la RDC, tout en précisant ne disposer d'aucune preuve directe de cette pratique. Il indique que son agence a demandé un financement pour installer des détecteurs de radioactivité sur les camions quittant la RDC pour la Zambie, le long de la Route nationale numéro un.
 
Florimond Kabanda, de l'agence de sûreté nucléaire CNPRI, parle par ailleurs d'un risque sécuritaire international croissant, avec des matières radioactives repérées aussi bien dans l'Est sous contrôle de groupes armés que dans la ceinture cuprifère du Sud. Une étude menée en 2020 sur des nouveau-nés présentant des malformations visibles à Lubumbashi avait par ailleurs constaté que le fait d'avoir un père travaillant dans le secteur minier multipliait par cinq les probabilités de telles malformations.
 
Dans un pays traversé par la guerre et aux frontières longues et poreuses, mettre fin à d'éventuelles exportations dissimulées d'uranium s'annonce, selon les termes mêmes de l'enquête, extrêmement difficile. L'évaluation complète des risques pour les populations vivant à proximité des sites miniers reste elle aussi, selon Lighthouse Reports, une urgence à traiter.
 
L'essentiel du cobalt congolais part vers la Chine, premier transformateur mondial du métal et puissance nucléaire dont l'arsenal a doublé en une décennie pour atteindre environ 600 têtes, avec une projection à 1 000 têtes d'ici 2030 selon des estimations du Pentagone citées par l'enquête. Les importations et la production domestique d'uranium connues de la Chine sont, selon l'enquête, très en deçà de ce qui expliquerait cette expansion. Le ministère chinois de l'Industrie et des Technologies de l'information n'a pas répondu aux sollicitations des journalistes.
 
Le ministère chinois de la Défense a, par le passé, contesté les évaluations américaines sur la taille de son arsenal nucléaire. Il a récemment accusé Washington de « colporter le récit d'une montée en puissance nucléaire chinoise massive et non transparente », selon les termes rapportés par l'enquête. Un expert de l'AIEA, cité sans être nommé, indique pour sa part que l'agence estime la RDC conforme à ses obligations de garanties, et que l'uranium contenu dans le cobalt « finit le plus souvent dans les résidus miniers ».
 
« ​​​​​​​Une évidence géologique »
« C'est une évidence géologique pour les professionnels du secteur minier : il y a une association fréquente et classique entre l'uranium, le cuivre et le cobalt dans le ''copper belt'' congolais et zambien. Ce n'est pas circonscrit à certains endroits, c'est quelque chose de constant. L'Agence internationale de l'énergie atomique estime qu'environ 10% de la production mondiale d'uranium provient de sources dites non conventionnelles, exactement ce qu'on décrit ici », dit Tomas Statius à RFI.
 
Le journaliste de Lighthouse Reports reconnaît la difficulté à mesurer l'impact sanitaire réel de cette situation, faute de données de suivi. Sans contrôle, explique-t-il, il ne peut mécaniquement pas y avoir de données. Il indique qu'une suite à cette enquête est en préparation.

RFI

Mercredi 5 Aout 2026 10:47


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