Les dernières prévisions économiques de la Banque mondiale, publiées en janvier 2026, ont jeté une lumière crue sur la trajectoire de l’économie sénégalaise. Alors que le pays s’apprête à récolter les premiers fruits de ses vastes projets pétroliers et gaziers, le rapport Global Economic Prospects [1] table sur un ralentissement marqué de la croissance en 2026, positionnant le Sénégal en queue de peloton de l’Afrique de l’Ouest. Une douche froide qui contraste avec l’optimisme des dernières années et soulève des questions cruciales sur la résilience et la diversification de l’économie nationale.
Un coup d’arrêt inattendu
Le chiffre est sans appel : la croissance du Produit Intérieur Brut (PIB) du Sénégal devrait chuter à 4,1 % en 2026. Ce taux, bien qu’honorable en soi, détonne dans le paysage ouest-africain et représente une énigme pour un pays qui anticipe une manne financière issue des hydrocarbures. Plus préoccupant encore, ce chiffre est le résultat d’une révision à la baisse de 1,8 point de pourcentage par rapport aux estimations de juin 2025, la plus forte correction négative de toute la région. La Banque mondiale signale ainsi un pessimisme croissant quant à la capacité du pays à maintenir une dynamique de haute croissance à court terme.
Ce ralentissement projeté place le Sénégal loin derrière les champions régionaux de 2026, tels que la Guinée (9,3 %), portée par ses projets miniers, le Bénin (7,0 %) ou encore la Côte d’Ivoire (6,4 %), qui continue d’afficher une croissance robuste. Le Sénégal se retrouve même en deçà de la moyenne de la zone UEMOA (5,6 %) et de pays confrontés à des défis sécuritaires majeurs comme le Niger (6,7 %) et le Burkina Faso (4,9 %).
La montagne Russe de la croissance Sénégalaise
Pour comprendre le choc de cette prévision, un regard sur la dernière décennie s’impose. L’économie sénégalaise a connu une véritable odyssée, marquée par des phases distinctes :
1. L’ère du Plan Sénégal Émergent (PSE) (2015-2019) : Après des années de croissance modérée, le pays a connu une accélération notable, avec une moyenne supérieure à 6 % par an, grâce à des investissements massifs dans les infrastructures et un climat des affaires amélioré.
2. Le choc de la COVID-19 et le rebond (2020-2022) : Comme partout dans le monde, la pandémie a provoqué une quasi-stagnation en 2020 (-0,7 %), suivie d’un rebond vigoureux en 2021 (6,1 %).
3. L’aube des hydrocarbures (2023-2025) : L’année 2024 marque un tournant avec le début de l’exploitation des champs gaziers Grand Tortue Ahmeyim (GTA) et pétroliers de Sangomar. La croissance bondit, atteignant un pic estimé à 6,4 % en 2025, alimentant les espoirs d’une transformation structurelle de l’économie.
C’est précisément après ce pic que la Banque mondiale anticipe le coup de frein de 2026. Comment l’expliquer ?
Les raisons du ralentissement
Plusieurs facteurs peuvent éclairer cette projection prudente. D’abord, l’effet de base joue un rôle : après des taux de croissance exceptionnels liés au démarrage de la production, un retour à une croissance plus “normalisée” est mécaniquement attendu. La phase de construction et d’investissements massifs s’achève, et l’économie doit maintenant s’ajuster à la phase d’exploitation.
Ensuite, la Banque mondiale semble pointer des vulnérabilités structurelles que l’euphorie des hydrocarbures aurait pu masquer. La contribution du secteur pétrolier et gazier au PIB, bien que significative, pourrait ne pas suffire à compenser la faiblesse potentielle d’autres secteurs clés de l’économie, comme l’agriculture (soumise aux aléas climatiques), la pêche ou les services. La diversification économique, objectif central du PSE, reste un chantier inachevé.
Enfin, des incertitudes politiques et de gouvernance pourraient également peser. La gestion transparente et efficace des revenus des hydrocarbures est un défi majeur. Tout retard dans les réformes structurelles, la lutte contre la corruption ou l’amélioration de l’environnement des affaires pourrait freiner l’investissement privé, moteur essentiel d’une croissance durable et inclusive.
“La forte révision à la baisse pour le Sénégal en 2026 est un signal d’alarme. Elle suggère que les bénéfices attendus des hydrocarbures pourraient être moins importants ou plus lents à se matérialiser dans l’économie réelle que prévu initialement, ou que d’autres secteurs pourraient sous-performer”, analyse un économiste basé à Dakar.
L’avenir en perspective
Malgré ce ralentissement anticipé, les perspectives à moyen terme pour le Sénégal ne sont pas sombres. La Banque mondiale prévoit une légère reprise à 4,3 % en 2027. Le pays dispose d’atouts considérables : une stabilité politique reconnue, une position géographique stratégique et une main-d’œuvre jeune.
L’enjeu pour les autorités sénégalaises est donc double. Il s’agit d’une part de maximiser l’impact des revenus des hydrocarbures en les investissant judicieusement dans des secteurs productifs et dans le capital humain. D’autre part, et c’est peut-être le défi le plus important, il est impératif de relancer et d’accélérer la diversification de l’économie. Sans un secteur privé dynamique et innovant, et sans une agriculture modernisée et résiliente, la manne pétrolière risquerait de n’être qu’une parenthèse enchantée, sans transformer en profondeur le potentiel de développement du pays.
La prévision de 2026 n’est pas une fatalité, mais un avertissement. Elle rappelle au Sénégal que la rente, qu’elle soit pétrolière ou gazière, ne saurait remplacer une stratégie de développement équilibrée, inclusive et durable.
Références
[1] Banque mondiale. (Janvier 2026). Global Economic Prospects. Consulté sur https://www.worldbank.org/en/publication/global-economic-prospects