Sénégal : quand le nationalisme contribue à l’amplification de discours xénophobe en ligne

Depuis quelques mois au Sénégal, les discours hostiles aux étrangers sont ravivés sur les réseaux sociaux. Ces discours s’inscrivent dans un contexte marqué par la montée en puissance de débats politiques anti-immigratio n dans le pays. En septembre 2026, le Premier ministre sénégalais, Ahmadou Alhaminou Mohamed Lo, a alerté sur la progression des discours xénophobes. Pendant ce temps, le député Tahirou Sarr, membre du parti nationaliste "Jël Liñu Moom", défend l’idée que "le Sénégal est victime d’un surpeuplement étranger qui nuit à la sécurité et à l’emploi".



Imagée générée par l’IA à mentionnée sous la légende

 


Capture d’écran d’un article du média en ligne Sene.news sur les propos du député nationaliste Tahirou Sarr

Le 12 août 2026, l’internaute dénommé Papa Saliou Ciss , connu sous le pseudonyme de "Keylor , publie sur TikTok une vidéo dans laquelle il filme, à leur insu, des commerces tenues par des ressortissants guinéens à Dakar. Dans cette vidéo, l’auteur, qui se réclame du parti nationaliste du député Tahirou Sarr, affirme que les commerçants guinéens boycottent délibérément les produits fabriqués au Sénégal afin de privilégier des marchandises importées ou provenant de circuits clandestins.

Suivi par plus d’un million d’abonnés sur TikTok, Keylor affirme avoir mis au jour un système de boycott des produits sénégalais au profit de sucre importé et de bouteilles d’eau qui, selon lui, seraient fabriquées dans des usines clandestines par des réseaux de ressortissants guinéens. Parmi les produits visibles dans les rayons filmés par l'internaute, figurent plusieurs produits fabriqués au Sénégal, notamment des bouteilles d’eau minérale de marques telles que Séo, La Casamançaise; Kirène et le sucre de la Compagnie sucrière sénégalaise.

Dans la vidéo, Keylor présente cet acte comme une démarche organisée visant à privilégier des produits dont les propriétaires seraient issus de la même communauté que les commerçants concernés. La vidéo devient rapidement virale. Mi-octobre 2026, la vidéo a cumulé plus d’un million de vues, plus de 175 300 mentions « J’aime » et plus de 8 800 partages, ainsi que plus de 6 300 commentaires.


Capture d’écran de la vidéo diffusée par l’internaute « Keylor » le 12 août 2026 sur TikTok

Appel au boycott de commerces tenus par les guinéens

La vidéo Keylor a rapidement été suivie d’appels au boycott visant les commerces tenus par des ressortissants guinéens. La polémique s’est ensuite propagée sur d’autres comptes et médias sociaux qui ont relayés les accusations et les appels au boycott (1, 2, 3 , 4, 5, 6, 7 ). Leurs contenus sont identiques, la chronologie et des liens entre les auteurs de ces comptes renvoient pour la plupart au parti nationaliste et au député Tahirou Sarr.

Certains comptes reprennent explicitement l’appel au boycott des commerces appartenant à des ressortissants guinéens. Des commentaires font également référence au député Tahirou Sarr et à son parti nationaliste, avec des messages tels que « Tahirou Sarr est la solution », « Tahirou Sarr en 2029 » ou encore « Vive Tahirou ».



Captures d’écran de quelques publications qui amplifient les appels au boycott de commerces tenus par les guinéens.

Des accusations sans preuves contestées par les commerçants

Les images diffusées dans la vidéo de Keylor, montrant l’absence de certains produits dans les rayons de commerces au moment du tournage, ne suffisent toutefois pas à démontrer l’existence d’un système organisé de boycott des produits sénégalais.. Pour établir une telle pratique, il faudrait notamment identifier précisément les produits concernés, vérifier leur disponibilité auprès des commerçants, des fournisseurs ou encore à l’association des consommateurs.

Omar Diallo, responsable de l'Union nationale des boutiquiers du Sénégal (UNBS) a catégoriquement rejeté les accusations de boycott. Il soutient que les ruptures de stock observées dans certains commerces sont liées à des difficultés d’approvisionnement survenues pendant les fêtes religieuses du mois d’août. Il affirme vendre les produits fabriqués au Sénégal lorsqu’ils sont disponibles. A son tour, la Fédération nationale des boutiquiers pour la modernisation a porté plainte contre « Keylor  pour ses appels au boycott et ses discours hostiles aux étrangers sur les réseaux sociaux.

Nous avons également échangé avec Moustapha Sène, défenseur des consommateurs et président du Collectif contre la hausse des prix au Sénégal. Selon lui, après avoir échangé avec les responsables des entreprises concernées, ceux-ci sont « unanimes » sur un point : il n’y aurait pas de boycott des produits sénégalais par les boutiquiers. 

Toujours selon Moustapha Sène, les commerçants continuent de passer leurs commandes et les entreprises concernées poursuivent normalement leurs livraisons. La situation actuelle s’expliquerait plutôt par une demande supérieure à l’offre. À cela s’ajoute la période de forte chaleur, qui entraîne une hausse de la demande, notamment pour l’eau conditionnée. Les stocks disponibles peuvent ainsi s’écouler rapidement, parfois presque aussitôt après leur mise sur le marché.

Selon les responsables des entreprises interrogés par Moustapha Sène, plusieurs facteurs pourraient expliquer ces tensions sur l’approvisionnement : les fêtes religieuses, notamment le Magal, les fortes chaleurs, la période des vacances qui entraîne davantage de déplacements et de sorties, ainsi que le recul ou le boycott de certains sachets d’eau ne respectant pas les normes d’hygiène. Cette dernière situation pourrait reporter une partie de la demande vers l’eau conditionnée en bouteille.

Les capacités de production des usines et le nombre de véhicules disponibles pour assurer les livraisons sont également limités. Lorsque la demande atteint ou dépasse les capacités, des tensions temporaires sur l’approvisionnement peuvent apparaître. Ces témoignages fournissent donc une explication alternative aux accusations de boycott.

Suite à la plainte de la Fédération nationale des boutiquiers pour la modernisation, Kaylor a été interpellé , pour incitation à la discrimination raciale ou ethnique, incitation à la haine raciale et collecte illicite de données à caractère personnel. Son incarcération a ravivé les hostilités à l’égard des étrangers.

C’est notamment ce que nous avons observé sur Facebook, où une page dénommée « Wolof.com » appelle ses abonnés à boycotter les commerces tenus par des personnes qualifiées de « Ndéring ». Ce terme est utilisé au Sénégal pour désigner les Peuls originaires de Guinée vivant sur le territoire sénégalais. Selon les données de Meta Content Library (MCL), ces publications ont généré plus de 250 000 vues, plus de 5 000 interactions dont plus de 2 000 commentaires et près de 500 partages.


Capture d’écran de l’amplification de la campagne d’appel au boycott "Ndreng" pour soutenir Keylor

Dans une autre publication, publiée sur la page Facebook « Wolof.com », un internaute du nom d’Elhadj Mbaye Dieye avance l’hypothèse d’une supposée stratégie politique visant à favoriser l’installation durable au Sénégal de populations peules originaires de Guinée. Il présente cette supposée stratégie comme liée à des intérêts politiques et étrangers, sans toutefois apporter de preuves à l’appui de ses accusations.

Illustrée par une photographie de l’ancien président sénégalais Macky Sall et de l’opposant guinéen Cellou Dalein Diallo, la publication dénonce ce que son auteur présente comme un risque de tensions ethniques et de fragilisation de la cohésion nationale. Il évoque notamment un supposé « plan secret machiavélique » et met en cause le président français Emmanuel Macron, auquel il prête la volonté de favoriser une forme d’alliance ethnique entre ces personnalités politiques.

Des signes avant-coureurs

Au cours du mois de juillet 2026, des ressortissants guinéens installés au Sénégal ont déjà fait l’objet d’accusations et de messages hostiles alimentés par le compte TikTok "Dolor ". Dans plusieurs vidéos (1, 2, 3, 4, 5 ), ce compte a proféré des propos intimidants ainsi que des menaces visant des commerces tenus par des ressortissants guinéens. Il a même fixé la date du 15 juillet 2026, comme ultimatum pour, selon ses termes, "expulsé" du Sénégal des personnes originaires de la Guinée-Conakry. 

Dans une lettre datée du 13 juillet 2026, le député Mbaye Dione , a saisi officiellement le ministre de l'Intérieur et de la sécurité publique ainsi que le ministre de l'Intégration africaine et des affaires étrangères. Le parlementaire tire la sonnette d'alarme sur des « menaces graves d’expulsion et de vandalisme à l’endroit du peuple guinéen vivant au Sénégal ».


Capture d’écran d’un article du média en ligne xalimasn.com sur l’alerte du député Mbaye Dione au sujet des menaces à l’endroit des guinéens

Le narratif véhiculé par Dolor présente les étrangers comme responsables de nombreux maux du Sénégal. Selon lui, le pays ne devrait pas leur confier des secteurs comme le transport, le commerce ou encore l’alimentation. Il les accuse également de s’en prendre aux sénégalais, tout comme il estime que le système scolaire serait envahi par ces étrangers. Face à cette situation qu’il décrit, le TikTokeur va jusqu’à exprimer le souhait d’être Sud-Africain, pays qui a explusé plus de 53 000 étrangers  dans le cadre de sa lutte contre l’immigration clandestine. 

Pour amplifier son discours, Dolor multiplie de comptes TikTok en l’espace de deux mois (entre août et octobre 2026). Sur ces comptes, il diffuse des contenus similaires, reprenant les mêmes messages hostiles aux étrangers. Parmi ces comptes figure InfoDolor , qui  entre le 11 et le 14 août a mis en ligne 22 vidéos, toutes hostiles aux étrangers. Un deuxième compte à son actif dénommé Nouvel ordre Senegal qui lui permet de promouvoir le « Nouvel Ordre sénégalais ». Suivi par près de 2 500 personnes, ce compte a enregistré une trentaine de vidéos entre le 9 et le 18 octobre, dont le contenu est également hostile aux étrangers.

Sur le troisième compte Dolor4_1 , où il se présente comme le « sixième commandant sénégalais », une « machine de guerre rapide et efficace », le discours reste le même. Les vidéos ciblent notamment les ressortissants guinéens, mais aussi les Libanais et les Maliens, qui ne sont pas épargnés. Créé en le 25 septembre 2026 après la suspension de ce premier compte, Dolor4_1 a publié 163 vidéos entre le 9 et le 20 octobre, dont la quasi-totalité serait hostile aux étrangers. Ces publications ont généré plus de 250 000 vues et plus de 10 000 likes.


Captures d’écrans de quelques publications des comptes TikTok de Dolor 

Construction de récit anti-étranger au Sénégal

Au Sénégal, le récit anti-étranger se construit progressivement sur les réseaux sociaux. Selon nos recherches, l’internaute Kaylor qui se réclame du parti nationaliste est particulière actif dans la construction de ce récit. À travers ces contenus, il cherche à présenter la présence des étranger sur le territoire sénégalais comme nuisible.

Entre le 1er août et le 20 octobre 2026, il a publié plus d’une centaine de vidéos, dont certaines en compagnie de son mentor politique, le député Tahirou Sarr. Ces publications mettent notamment en avant des faits divers et des affaires judiciaires impliquant des étrangers, dans un discours hostile à leur présence au Sénégal. Nous en avons épluché quelques-unes de ces vidéos devenues virales. 

Dans cette vidéo illustrée par des images générées avec l’intelligence artificielle, il revient sur l’arrestation d’un ressortissant guinéen impliqué dans une affaire de fraude à la pièce d’identité sénégalaise, rapportée par le quotidien Libération. Dans une autre vidéo consacrée à la prostitution , Kaylor estime que Dakar est devenue la « capitale de la prostitution ». Selon lui, les étrangers, notamment ceux originaires de pays anglophones, constituent la majorité des personnes exerçant cette activité. La vidéo a reçu plus d’un million de vues sur TikTok.


Capture d’écran d’une vidéo de Keylor qui simule l’arrestation d’un guinéen avec des images générée par l’IA 

Dans une autre publication, il montre des personnes qu’il présente comme des étrangers consommateurs de la drogue « kush » et affirme qu’ils devraient tous être rapatriés. Dans cette vidéo a cumulé plus de 14 000 likes, plus de 400 commentaires et plus de 1 700 sauvegardes ; l’internaute ne présente aucune preuve qui atteste de la nationalité des personnes droguées. Ses contenus abordent également l’occupation anarchique des voies publiques, un phénomène répandu à Dakar, mais pour lequel les étrangers sont, là encore, pointés du doigt.

La viralité de ces contenus dépourvus de preuves permettant d’étayer les affirmations avancées, risque de renforcer les préjugés et d’alimenter l’hostilité envers les communautés étrangères vivant au Sénégal. Cette stratégie de désignation d’un bouc émissaire risque d’aggraver les tensions sociales et les discours xénophobes dans le pays.


Capture d’écran du compte TikTok de l’internaute Keylor

Élément d’une campagne plus large ou un incident isolé ?

Le narratif xénophone apparu sur les réseaux sociaux en août 2026 ne peut être analysé indépendamment du contexte politique et des discours visant les ressortissants étrangers au Sénégal. Il intervient dans une période marquée par des prises de position sur l’immigration, la concurrence économique et la place des étrangers dans les activités commerciales. 

Le député Tahirou Sarr et son parti, Les nationalistes, sont cités dans plusieurs publications (1 , 2, 3, 4, 5) et commentaires associés à cette polémique. Ces éléments soulèvent la question d’une éventuelle instrumentalisation politique du sujet. Cette rhétorique trouve un écho dans un contexte de fortes tensions économiques au Sénégal. 

Le chômage, le coût de la vie , les dépenses des ménages et les difficultés budgétaires de l’État contribuent au débat public sur les conditions de vie de la population. Sur le plan budgétaire, le Fonds monétaire international a estimé la dette du Sénégal à 132 % du produit intérieur brut à la fin de 2024. Ces difficultés économiques peuvent constituer un contexte dans lequel les discours désignant des groupes étrangers comme responsables des problèmes sociaux trouvent un écho auprès d’une partie de la population.

 
 

Cet article a été rédigé par Fana Cissé avec le mentorat de l'Académie africaine pour les enquêtes en sources ouvertes (AAOSI), dans le cadre d'une initiative du Partenariat européen pour la démocratie (EPD) et de Code for Africa (CfA).

 
 

Fana CISSE

Mardi 27 Octobre 2026 14:26


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