Turquie: la loi sur la «Patrie bleue» menace d’enflammer la Méditerranée

La Turquie s’apprête à transformer en loi sa doctrine de la « Patrie bleue », devenue en quelques années l’un des piliers majeurs de sa stratégie géopolitique. Derrière ce texte, attendu au Parlement turc en juin, se joue bien plus qu’un débat juridique. La Turquie cherche à consolider ses revendications maritimes en Méditerranée orientale.



La Méditerranée pourrait devenir, dans les prochaines semaines, le théâtre d’une nouvelle escalade des tensions entre la Turquie, la Grèce et Chypre. Jusqu’à récemment, la « Patrie Bleue », ou la Mavi Vatan en turc, fonctionnait principalement comme une doctrine stratégique, un slogan, des revendications. Cependant, le Parlement turc va examiner en juin un projet de loi inspiré de cette doctrine militaire et géopolitique.

Mais pour comprendre ce qui se joue aujourd'hui en Turquie, il faut remonter aux origines de cette théorie conçue au sein des états-majors. Apparue au milieu des années 2000, dans les milieux nationalistes, « cette doctrine fut formulée par des amiraux de la marine turque, notamment par deux d'entre eux, Cem Gürdeniz et Cihat Yaycı » explique Aurélien Denizeau, chercheur en relations internationales et spécialiste de la Turquie. Afin de la développer, ces officiers sont partis du constat que « dans le XXIe siècle qui arrivait, c'était la puissance maritime qui allait constituer la profondeur stratégique d'un État. »

Leur raisonnement est simple. La Turquie, longtemps tournée vers son territoire terrestre, s'était désintéressée de sa zone économique exclusive (ZEE) ainsi que de ses frontières maritimes. Pendant ce temps, les pays alentours avançaient leurs pions. « Ses voisins commençaient à revendiquer des zones très larges, très vastes, qui ne laissaient à la Turquie, en théorie, qu'une toute petite ZEE complètement coincée contre ses côtes » résume le docteur en sciences politiques.

La réponse de ces amiraux fut ainsi de prôner une revendication offensive. Celle d’une zone économique exclusive turque beaucoup plus étendue, calculée non pas selon les principes de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (ou de Montego Bay) mais sur la base de l'équidistance des côtes et du plateau continental. Cette doctrine désigne ainsi l'ensemble du domaine maritime que la Turquie considère comme lui revenant de droit. Une position qui, appliquée, recouvrerait plus de 462 000 kilomètres carrés de mer répartis à la fois dans la mer Égée, la Méditerranée et la mer Noire et qui pourrait remettre en cause la souveraineté de plus de 150 îles. Bien que pour la Turquie, cette politique soit vue comme défensive, pour leurs voisins, « c’est une doctrine expansionniste car ça empièterait sur les territoires grecs et chypriotes » explique le chercheur en relations internationales.

Longtemps limitée aux cercles militaires, la « Patrie Bleue » a gagné les sommets de l'État à partir de 2018-2019, notamment suite à la découverte de ressources gazières et pétrolières sous-marines en Méditerranée orientale et au rapprochement du Président Erdogan avec les nationalistes turcs.

RFI

Samedi 30 Mai 2026 13:29


Dans la même rubrique :