Je viens de passer douze mois d’affilée au Sénégal. Une vraie année. Continue. Sans parenthèses. Jusqu’ici, mes séjours étaient courts. Très courts. Une semaine, parfois deux tout au plus. Des passages rapides, presque furtifs, rythmés par les retrouvailles, l’émotion, l’urgence de voir et de repartir. Cette fois-ci, j’ai habité le temps. Et quand on habite le temps, il finit toujours par vous parler.
Cette année dense m’a permis de voir en profondeur. De découvrir sans folklore. D’admirer sans romantisme. De diagnostiquer sans filtre. Mais aussi de réprouver, parfois durement, certaines pratiques devenues si normales qu’on ne les questionne plus. Vivre longtemps quelque part, ce n’est plus aimer de loin : c’est accepter de voir ce qui dérange.
J’ai vu un pays d’une humanité bouleversante. Un pays capable de partager le peu avec une générosité désarmante. Des familles rassemblées autour d’un seul plat, des voisins se levant pour des causes qui ne les concernaient pas directement, des solidarités spontanées que ni les lois ni les institutions ne savent produire.
Le Sénégal a ce don rare : l’hospitalité comme réflexe, pas comme posture.
J’ai observé les rues, les marchés, les cérémonies, les maisons, les salons, les lieux de travail. J’ai écouté les femmes, les jeunes, les anciens, les travailleurs. Un pays qui respire, qui se cherche, qui trébuche parfois mais qui persiste toujours.
J’ai vu la solidarité à l’œuvre lors des baptêmes, des mariages, des deuils, des prières. Une société qui se rassemble, qui se porte, qui ne laisse pas tomber. Malgré la modernité envahissante, le réflexe communautaire demeure ce fil sacré qui empêche l’effritement.
Mais j’ai aussi vu ce que l’on ne regarde plus vraiment.
J’ai vu les enfants talibés, silhouettes familières devenues presque invisibles, tendant la main dans une indifférence collective troublante. J’ai vu des femmes, mères avec nourrissons au dos, réduites à la mendicité quotidienne, non par paresse, mais par abandon social, économique et parfois institutionnel. Cette misère-là n’est plus choquante : elle est intégrée au décor. Et c’est peut-être cela le plus inquiétant.
J’ai vu l’autre face.
J’ai vu la résignation érigée en sagesse. Le fatalisme maquillé en foi. L’injustice parfois acceptée comme une fatalité divine. J’ai vu des talents étouffés par les réseaux, des compétences humiliées par le clientélisme, des jeunes brillants priés d’attendre indéfiniment pendant que l’incompétence, bien introduite, avance sans effort. Et cela m’a mise en colère.
J’ai compris que le problème n’est pas l’absence de ressources, mais souvent l’absence de rigueur, de méthode, de vision à long terme.
J’ai observé un rapport au temps particulier : un présent qui écrase l’avenir, une urgence permanente qui empêche la construction. J’ai aimé la chaleur humaine, mais j’ai parfois souffert du manque de ponctualité morale — pas seulement horaire — cette manière de reporter, de contourner, d’arranger, jusqu’à ce que l’exigence disparaisse.
J’ai regardé le monde du travail. Des femmes héroïques tenant à bout de bras des familles entières. Des jeunes d’une créativité folle, enfermés dans le chômage, l’attente, l’illusion numérique ou l’absence d’opportunités concrètes.
Mais j’ai aussi observé un laxisme devenu presque structurel : des bureaux qui se vident à la moindre occasion, des employés absents pour le baptême du voisin, le décès d’un cousin éloigné, la conférence religieuse du jour, la cérémonie sociale imprévue. Des arrivées tardives banalisées. Des départs anticipés, notamment le vendredi, dont on ne revient pas après la prière.
Des tâches simples sans cesse reportées au lendemain, puis à la semaine suivante, jusqu’à ce que l’urgence remplace la rigueur. Dans ce contexte, le laxisme s’impose comme un mal banal. Il s’exprime dans les petites phrases du quotidien, dans les engagements pris à la légère, dans les détails qui n’en finissent jamais. « Demain inchallah » - formule souvent prononcée sans mauvaise foi – devient alors le refuge commode de l’inaction, le prétexte socialement accepté pour toujours reporter un travail, une décision, une responsabilité. A force de renvois, ce ne sont pas seulement les tâches qui s’accumulent, mais la confiance qui s’effrite, l’efficacité qui s’efface et le temps collectif qui se perd.
Ce n’est pas la solidarité que je questionne ici, mais son instrumentalisation. Quand l’excuse devient système, et la compréhension une permission permanente.
J’ai vu pourtant le génie populaire : vendeuses de rue, artisans, mécaniciens, petits métiers inventant des solutions là où le système ne propose aucune réponse.
J’ai observé les femmes, colonnes vertébrales visibles et invisibles de la société.
J’ai observé les hommes : leurs ambitions, leurs fragilités, leurs luttes silencieuses, leur pudeur parfois bouleversante. J’ai observé la ville, dans son désordre vibrant.
Les villages, dans leur lenteur pleine de sens et leur mémoire vivante.
Puis je suis revenue en France.
Mais avec le recul nécessaire pour comparer sans passion excessive.
La France m’a frappée par sa distance organisée. Une société efficace, structurée, performante, mais souvent sans chaleur. Ici, tout fonctionne, mais tout est cloisonné. Les relations sont polies, les règles respectées, les procédures suivies — et pourtant, le lien humain se raréfie. Chacun chez soi. Chacun pour soi. Chacun avec ses droits… et ses solitudes.
J’y ai retrouvé la rigueur, les règles, la prévisibilité. Mais aussi une fatigue morale, une société qui doute d’elle-même, qui soupçonne, qui se protège, qui s’éloigne.
J’y ai aussi perçu une autre fracture : celle d’une justice qui ne semble pas toujours égale pour tous. Une justice perçue comme plus accessible à certains qu’à d’autres. Une égalité proclamée, mais parfois contredite par les faits, les origines, les statuts ou les quartiers.
Entre mes deux pays, je me tiens désormais sur une ligne inconfortable. Je refuse de romantiser le Sénégal. Je refuse de diaboliser la France. Mon coup de cœur va au Sénégal des liens, de la téranga, de la main tendue sans calcul. Mon coup de colère va au Sénégal qui se sabote lui-même, qui tolère trop, qui pardonne à l’injustice au nom de la paix sociale.
Mon coup de cœur va à la France de l’organisation, de la méritocratie lorsqu’elle fonctionne, de la dignité institutionnelle. Mon coup de colère va à la France du rejet silencieux, des regards lourds, de l’intégration conditionnelle, où l’on vous rappelle subtilement que vous êtes toujours « un peu d’ailleurs ».
Cette année m’a transformée. Elle m’a appris que l’amour d’un pays n’est pas aveugle.
Qu’aimer, c’est aussi exiger. Qu’espérer, c’est refuser la complaisance.
Je repars traversée, transformée, allégée de certaines illusions et alourdie de vérités nécessaires. Je repars avec la certitude que nos deux pays ont beaucoup à apprendre l’un de l’autre : la France a besoin de retrouver l’humain, le Sénégal a besoin de retrouver la rigueur.
Et moi, je continue d’avancer entre les deux, avec ce regard désormais lucide, profond, parfois douloureux, mais résolument engagé. Parce que le silence serait une trahison.
Et que la lucidité, même inconfortable, est une forme d’amour.
Je ne cherche plus à choisir entre mes deux pays. Je choisis de les regarder avec honnêteté. De dire ce qui élève et de nommer ce qui entrave. Aimer sans aveuglement. Espérer sans complaisance.
Car les pays que l’on aime méritent mieux que nos silences : ils méritent notre lucidité, notre exigence et notre responsabilité. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que l’attachement devient utile — et que l’amour d’un pays cesse d’être une posture pour devenir un engagement.
Marie Barboza MENDY
Regards croisés d’une Franco-Sénégalaise
mendymarie.b@gmail.com
📞 78 291 83 25
Cette année dense m’a permis de voir en profondeur. De découvrir sans folklore. D’admirer sans romantisme. De diagnostiquer sans filtre. Mais aussi de réprouver, parfois durement, certaines pratiques devenues si normales qu’on ne les questionne plus. Vivre longtemps quelque part, ce n’est plus aimer de loin : c’est accepter de voir ce qui dérange.
J’ai vu un pays d’une humanité bouleversante. Un pays capable de partager le peu avec une générosité désarmante. Des familles rassemblées autour d’un seul plat, des voisins se levant pour des causes qui ne les concernaient pas directement, des solidarités spontanées que ni les lois ni les institutions ne savent produire.
Le Sénégal a ce don rare : l’hospitalité comme réflexe, pas comme posture.
J’ai observé les rues, les marchés, les cérémonies, les maisons, les salons, les lieux de travail. J’ai écouté les femmes, les jeunes, les anciens, les travailleurs. Un pays qui respire, qui se cherche, qui trébuche parfois mais qui persiste toujours.
J’ai vu la solidarité à l’œuvre lors des baptêmes, des mariages, des deuils, des prières. Une société qui se rassemble, qui se porte, qui ne laisse pas tomber. Malgré la modernité envahissante, le réflexe communautaire demeure ce fil sacré qui empêche l’effritement.
Mais j’ai aussi vu ce que l’on ne regarde plus vraiment.
J’ai vu les enfants talibés, silhouettes familières devenues presque invisibles, tendant la main dans une indifférence collective troublante. J’ai vu des femmes, mères avec nourrissons au dos, réduites à la mendicité quotidienne, non par paresse, mais par abandon social, économique et parfois institutionnel. Cette misère-là n’est plus choquante : elle est intégrée au décor. Et c’est peut-être cela le plus inquiétant.
J’ai vu l’autre face.
J’ai vu la résignation érigée en sagesse. Le fatalisme maquillé en foi. L’injustice parfois acceptée comme une fatalité divine. J’ai vu des talents étouffés par les réseaux, des compétences humiliées par le clientélisme, des jeunes brillants priés d’attendre indéfiniment pendant que l’incompétence, bien introduite, avance sans effort. Et cela m’a mise en colère.
J’ai compris que le problème n’est pas l’absence de ressources, mais souvent l’absence de rigueur, de méthode, de vision à long terme.
J’ai observé un rapport au temps particulier : un présent qui écrase l’avenir, une urgence permanente qui empêche la construction. J’ai aimé la chaleur humaine, mais j’ai parfois souffert du manque de ponctualité morale — pas seulement horaire — cette manière de reporter, de contourner, d’arranger, jusqu’à ce que l’exigence disparaisse.
J’ai regardé le monde du travail. Des femmes héroïques tenant à bout de bras des familles entières. Des jeunes d’une créativité folle, enfermés dans le chômage, l’attente, l’illusion numérique ou l’absence d’opportunités concrètes.
Mais j’ai aussi observé un laxisme devenu presque structurel : des bureaux qui se vident à la moindre occasion, des employés absents pour le baptême du voisin, le décès d’un cousin éloigné, la conférence religieuse du jour, la cérémonie sociale imprévue. Des arrivées tardives banalisées. Des départs anticipés, notamment le vendredi, dont on ne revient pas après la prière.
Des tâches simples sans cesse reportées au lendemain, puis à la semaine suivante, jusqu’à ce que l’urgence remplace la rigueur. Dans ce contexte, le laxisme s’impose comme un mal banal. Il s’exprime dans les petites phrases du quotidien, dans les engagements pris à la légère, dans les détails qui n’en finissent jamais. « Demain inchallah » - formule souvent prononcée sans mauvaise foi – devient alors le refuge commode de l’inaction, le prétexte socialement accepté pour toujours reporter un travail, une décision, une responsabilité. A force de renvois, ce ne sont pas seulement les tâches qui s’accumulent, mais la confiance qui s’effrite, l’efficacité qui s’efface et le temps collectif qui se perd.
Ce n’est pas la solidarité que je questionne ici, mais son instrumentalisation. Quand l’excuse devient système, et la compréhension une permission permanente.
J’ai vu pourtant le génie populaire : vendeuses de rue, artisans, mécaniciens, petits métiers inventant des solutions là où le système ne propose aucune réponse.
J’ai observé les femmes, colonnes vertébrales visibles et invisibles de la société.
J’ai observé les hommes : leurs ambitions, leurs fragilités, leurs luttes silencieuses, leur pudeur parfois bouleversante. J’ai observé la ville, dans son désordre vibrant.
Les villages, dans leur lenteur pleine de sens et leur mémoire vivante.
Puis je suis revenue en France.
Mais avec le recul nécessaire pour comparer sans passion excessive.
La France m’a frappée par sa distance organisée. Une société efficace, structurée, performante, mais souvent sans chaleur. Ici, tout fonctionne, mais tout est cloisonné. Les relations sont polies, les règles respectées, les procédures suivies — et pourtant, le lien humain se raréfie. Chacun chez soi. Chacun pour soi. Chacun avec ses droits… et ses solitudes.
J’y ai retrouvé la rigueur, les règles, la prévisibilité. Mais aussi une fatigue morale, une société qui doute d’elle-même, qui soupçonne, qui se protège, qui s’éloigne.
J’y ai aussi perçu une autre fracture : celle d’une justice qui ne semble pas toujours égale pour tous. Une justice perçue comme plus accessible à certains qu’à d’autres. Une égalité proclamée, mais parfois contredite par les faits, les origines, les statuts ou les quartiers.
Entre mes deux pays, je me tiens désormais sur une ligne inconfortable. Je refuse de romantiser le Sénégal. Je refuse de diaboliser la France. Mon coup de cœur va au Sénégal des liens, de la téranga, de la main tendue sans calcul. Mon coup de colère va au Sénégal qui se sabote lui-même, qui tolère trop, qui pardonne à l’injustice au nom de la paix sociale.
Mon coup de cœur va à la France de l’organisation, de la méritocratie lorsqu’elle fonctionne, de la dignité institutionnelle. Mon coup de colère va à la France du rejet silencieux, des regards lourds, de l’intégration conditionnelle, où l’on vous rappelle subtilement que vous êtes toujours « un peu d’ailleurs ».
Cette année m’a transformée. Elle m’a appris que l’amour d’un pays n’est pas aveugle.
Qu’aimer, c’est aussi exiger. Qu’espérer, c’est refuser la complaisance.
Je repars traversée, transformée, allégée de certaines illusions et alourdie de vérités nécessaires. Je repars avec la certitude que nos deux pays ont beaucoup à apprendre l’un de l’autre : la France a besoin de retrouver l’humain, le Sénégal a besoin de retrouver la rigueur.
Et moi, je continue d’avancer entre les deux, avec ce regard désormais lucide, profond, parfois douloureux, mais résolument engagé. Parce que le silence serait une trahison.
Et que la lucidité, même inconfortable, est une forme d’amour.
Je ne cherche plus à choisir entre mes deux pays. Je choisis de les regarder avec honnêteté. De dire ce qui élève et de nommer ce qui entrave. Aimer sans aveuglement. Espérer sans complaisance.
Car les pays que l’on aime méritent mieux que nos silences : ils méritent notre lucidité, notre exigence et notre responsabilité. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que l’attachement devient utile — et que l’amour d’un pays cesse d’être une posture pour devenir un engagement.
Marie Barboza MENDY
Regards croisés d’une Franco-Sénégalaise
mendymarie.b@gmail.com
📞 78 291 83 25