RFI: Quel a été l’usage politique de cette prison, à la période coloniale puis sous les régimes successifs de la Guinée indépendante ?
Frédéric Le Marcis: Dans l’ensemble des différentes périodes historiques dans lesquelles s’inscrit cette prison en Guinée, elle sert au moins à deux choses. D’abord, elle sert à matérialiser la puissance du pouvoir, à montrer sa souveraineté – que ce soit par l’enfermement des petits chefs à l’époque coloniale, emprisonnés là ou envoyés au pénitencier de l’île de Fotoba, par l’enfermement des vagabonds, ou encore par la mise au travail des personnes jugées indésirables.
La prison était donc à la fois un lieu de mise en scène du pouvoir, de théâtralisation du pouvoir, de mise en scène de sa force, et aussi, parce qu’elle n’était pas financée à l’époque coloniale, de mise au travail. Ces questions de la mise au travail et de la manifestation du pouvoir à travers la prison se retrouvent tout au long de l’histoire de la prison, puisque, après l’époque coloniale, la prison n’est pas beaucoup plus financée, et les détenus sont invités à produire de la richesse et à travailler pour se nourrir – ou à obtenir des financements ou de la nourriture de l’extérieur, parce que la prison est sous-financée.
Elle est aussi un lieu important de contestation du pouvoir. À l’époque coloniale, il y a dans la prison des manifestations de détenus contre l’autorité coloniale, contre les traitements qu’ils reçoivent. Ce type de manifestation s’observe aussi après l’indépendance : à chaque changement de régime il y a une libération de détenus. Mais aussi rapidement que ces détenus sont libérés, d’autres détenus les remplacent, notamment les opposants au pouvoir.
On se souvient, il y a quelques années, au moment de son procès, de la rocambolesque évasion de Moussa Dadis Camara et de ses associés, qui ont été largement diffusées sur Internet, sur les réseaux sociaux. Cela montrait comment, à partir de la prison, l’autorité même du pouvoir était contestée par les détenus.
La prison est donc un haut lieu politique. Et l’endroit où elle était située, au cœur de Kaloum, dans le quartier de Coronthie, dans le centre-ville de Conakry, était éminemment symbolique, et on comprend la volonté du pouvoir actuel de déplacer la prison et de l’éloigner du centre névralgique du pouvoir, car elle est aussi un lieu de contestation.
De même que le camp Boiro, symbole de la violence d’État sous Sékou Touré, la Maison centrale ne sera pas patrimonialisée et transformée en musée. Qu’en pensez-vous ?
Comme le projet de rénovation du camp Boiro devenu le camp Camayenne, avec un effacement total du souvenir du traumatisme historique attaché à ce lieu, la destruction de la prison de Conakry est une forme de réécriture de l’histoire, dans laquelle les autorités mettent en avant un nouveau récit. Actuellement, ce nouveau récit s’inscrit dans ce qu’on appelle le « Branding Guinée », ce que les autorités appellent la Guinéefé (aimer la Guinée). C’est une manière à la fois d’effacer un passé qu’on veut oublier et de s’inscrire dans une autre histoire en partie réécrite. De cela participe également la rebaptisation de l’aéroport de Conakry en aéroport international Ahmed-Sékou-Touré.
On voit dans ce processus à la fois un effacement d’une partie de l’histoire – notamment celle de l’histoire coloniale et celle des violences armées de Sékou Touré – et la mise en avant d’une Guinée modernisée, et qui en même temps s’inspire en partie de périodes ou de figures historiques, comme celle de Sékou Touré.
Il y a un vrai projet de modernisation de la ville de Conakry – c’est une nécessité –, avec des politiques de transformation importantes, des infrastructures routières, l’aéroport, les hôpitaux, les universités. Mais cette modernisation fait table rase du passé et contribue à l’oublier. On peut le regretter. On aurait pu imaginer qu’une partie d’un bâtiment de la prison de Conakry, pour raconter cette histoire coloniale et la mettre en question. Mais ce n’est pas du tout le projet du gouvernement actuel, alors que, par ailleurs, il se réinscrit dans l’histoire coloniale sans le reconnaître, par exemple en réactivant le pénitencier de Fotoba.
Les autorités sont en train de construire une nouvelle prison*, nommée « Yorokoguiyah », à Dubréka, une ville à la sortie de Conakry, pour remplacer la Maison centrale de Conakry. C’était une nécessité ?
Les organisations internationales l’avaient appelé de leurs vœux, notamment pour améliorer les conditions de la détention en Guinée.
On doit aussi reconnaître que la Guinée est un des pays en Afrique de l’Ouest avec le taux d’incarcération le plus faible, environ 33 pour 100 000 habitants. En revanche, on avait des conditions d’incarcération extrêmement mauvaise, et c’était nécessaire d’en sortir. La prison de Conakry a été initialement construite pour 300 personnes, alors qu’elle accueillait jusqu’à sa destruction environ 1500 détenus. Il y a un vrai besoin de transformer ces conditions d’incarcération et c’est pour ça qu’elle doit être remplacée par la prison de Yorokoguiyah, qui devrait abriter 3000 détenus.
On cependant peut s’interroger, quand on a une population totale carcérale en Guinée de 6000 détenus en 2024, sur la nécessité de construire un établissement pour 3000 personnes. Est-ce qu’à ce projet d’amélioration des conditions d’incarcération va être associée une politique d’emballement carcéral ? Cette question reste ouverte.
*Une prison moderne d'une capacité de 3000 places est en cours de construction dans la commune de Dubréka, à la sortie de Conakry. Elle devrait être livrée en 2027.
Pour approfondir : Répression et enfermement en Guinée. Le pénitencier de Fotoba et la prison centrale de Conakry de 1900 à 1958, Mamadou Dian Chérif Diallo (L'Harmattan, 2005).
Frédéric Le Marcis: Dans l’ensemble des différentes périodes historiques dans lesquelles s’inscrit cette prison en Guinée, elle sert au moins à deux choses. D’abord, elle sert à matérialiser la puissance du pouvoir, à montrer sa souveraineté – que ce soit par l’enfermement des petits chefs à l’époque coloniale, emprisonnés là ou envoyés au pénitencier de l’île de Fotoba, par l’enfermement des vagabonds, ou encore par la mise au travail des personnes jugées indésirables.
La prison était donc à la fois un lieu de mise en scène du pouvoir, de théâtralisation du pouvoir, de mise en scène de sa force, et aussi, parce qu’elle n’était pas financée à l’époque coloniale, de mise au travail. Ces questions de la mise au travail et de la manifestation du pouvoir à travers la prison se retrouvent tout au long de l’histoire de la prison, puisque, après l’époque coloniale, la prison n’est pas beaucoup plus financée, et les détenus sont invités à produire de la richesse et à travailler pour se nourrir – ou à obtenir des financements ou de la nourriture de l’extérieur, parce que la prison est sous-financée.
Elle est aussi un lieu important de contestation du pouvoir. À l’époque coloniale, il y a dans la prison des manifestations de détenus contre l’autorité coloniale, contre les traitements qu’ils reçoivent. Ce type de manifestation s’observe aussi après l’indépendance : à chaque changement de régime il y a une libération de détenus. Mais aussi rapidement que ces détenus sont libérés, d’autres détenus les remplacent, notamment les opposants au pouvoir.
On se souvient, il y a quelques années, au moment de son procès, de la rocambolesque évasion de Moussa Dadis Camara et de ses associés, qui ont été largement diffusées sur Internet, sur les réseaux sociaux. Cela montrait comment, à partir de la prison, l’autorité même du pouvoir était contestée par les détenus.
La prison est donc un haut lieu politique. Et l’endroit où elle était située, au cœur de Kaloum, dans le quartier de Coronthie, dans le centre-ville de Conakry, était éminemment symbolique, et on comprend la volonté du pouvoir actuel de déplacer la prison et de l’éloigner du centre névralgique du pouvoir, car elle est aussi un lieu de contestation.
De même que le camp Boiro, symbole de la violence d’État sous Sékou Touré, la Maison centrale ne sera pas patrimonialisée et transformée en musée. Qu’en pensez-vous ?
Comme le projet de rénovation du camp Boiro devenu le camp Camayenne, avec un effacement total du souvenir du traumatisme historique attaché à ce lieu, la destruction de la prison de Conakry est une forme de réécriture de l’histoire, dans laquelle les autorités mettent en avant un nouveau récit. Actuellement, ce nouveau récit s’inscrit dans ce qu’on appelle le « Branding Guinée », ce que les autorités appellent la Guinéefé (aimer la Guinée). C’est une manière à la fois d’effacer un passé qu’on veut oublier et de s’inscrire dans une autre histoire en partie réécrite. De cela participe également la rebaptisation de l’aéroport de Conakry en aéroport international Ahmed-Sékou-Touré.
On voit dans ce processus à la fois un effacement d’une partie de l’histoire – notamment celle de l’histoire coloniale et celle des violences armées de Sékou Touré – et la mise en avant d’une Guinée modernisée, et qui en même temps s’inspire en partie de périodes ou de figures historiques, comme celle de Sékou Touré.
Il y a un vrai projet de modernisation de la ville de Conakry – c’est une nécessité –, avec des politiques de transformation importantes, des infrastructures routières, l’aéroport, les hôpitaux, les universités. Mais cette modernisation fait table rase du passé et contribue à l’oublier. On peut le regretter. On aurait pu imaginer qu’une partie d’un bâtiment de la prison de Conakry, pour raconter cette histoire coloniale et la mettre en question. Mais ce n’est pas du tout le projet du gouvernement actuel, alors que, par ailleurs, il se réinscrit dans l’histoire coloniale sans le reconnaître, par exemple en réactivant le pénitencier de Fotoba.
Les autorités sont en train de construire une nouvelle prison*, nommée « Yorokoguiyah », à Dubréka, une ville à la sortie de Conakry, pour remplacer la Maison centrale de Conakry. C’était une nécessité ?
Les organisations internationales l’avaient appelé de leurs vœux, notamment pour améliorer les conditions de la détention en Guinée.
On doit aussi reconnaître que la Guinée est un des pays en Afrique de l’Ouest avec le taux d’incarcération le plus faible, environ 33 pour 100 000 habitants. En revanche, on avait des conditions d’incarcération extrêmement mauvaise, et c’était nécessaire d’en sortir. La prison de Conakry a été initialement construite pour 300 personnes, alors qu’elle accueillait jusqu’à sa destruction environ 1500 détenus. Il y a un vrai besoin de transformer ces conditions d’incarcération et c’est pour ça qu’elle doit être remplacée par la prison de Yorokoguiyah, qui devrait abriter 3000 détenus.
On cependant peut s’interroger, quand on a une population totale carcérale en Guinée de 6000 détenus en 2024, sur la nécessité de construire un établissement pour 3000 personnes. Est-ce qu’à ce projet d’amélioration des conditions d’incarcération va être associée une politique d’emballement carcéral ? Cette question reste ouverte.
*Une prison moderne d'une capacité de 3000 places est en cours de construction dans la commune de Dubréka, à la sortie de Conakry. Elle devrait être livrée en 2027.
Pour approfondir : Répression et enfermement en Guinée. Le pénitencier de Fotoba et la prison centrale de Conakry de 1900 à 1958, Mamadou Dian Chérif Diallo (L'Harmattan, 2005).