Violences faites aux femmes : quand le silence tue plus que les coups (Par Marie Barboza MENDY - Regards croisés d’une Franco-Sénégalaise)



Il y a des morts qui ne surprennent plus. Des femmes tuées par ceux qui disaient les aimer. Des vies fauchées dans l’espace supposé le plus sûr : le foyer, le couple, l’intimité. On les appelle féminicides, comme pour donner un nom précis à une horreur répétée. Mais derrière le mot, il y a une réalité plus vaste, plus ancienne, plus dérangeante : la violence faite aux femmes n’est ni accidentelle ni marginale. Elle est structurelle, profondément enracinée, tolérée, minimisée, parfois justifiée. Et toujours dévastatrice.

Partout dans le monde, les chiffres s’additionnent comme une litanie macabre. Au Sénégal comme en Europe, dans les sociétés dites traditionnelles comme dans celles qui se revendiquent modernes, des femmes sont battues, humiliées, menacées, contrôlées, violées, puis parfois tuées. Les contextes diffèrent, les cultures se distinguent, mais les mécanismes se ressemblent. La violence commence rarement par un coup. Elle s’installe dans la parole qui rabaisse, dans le regard qui surveille, dans la jalousie érigée en preuve d’amour, dans la liberté qui se rétrécit jour après jour. Elle progresse par le silence, par la peur, par l’isolement. Et trop souvent, elle se termine par l’irréparable.
Les féminicides ne sont pas des faits divers. Ils sont l’aboutissement d’un continuum de violences que nos sociétés regardent encore trop souvent de biais. On interroge la victime : pourquoi est-elle restée, pourquoi est-elle partie, pourquoi a-t-elle parlé trop tard ou trop tôt. On cherche des circonstances atténuantes à l’agresseur, là où il faudrait nommer une responsabilité pleine et entière. Ce déplacement du regard est une violence supplémentaire. Il participe à une culture qui banalise l’agression et fait porter aux femmes le poids de ce qu’elles subissent.
Au Sénégal, des associations locales se battent avec courage pour briser le silence, accompagner les victimes, alerter les pouvoirs publics. En Europe, des lois dites protectrices existent, des dispositifs sont affichés, des campagnes de sensibilisation sont menées. Pourtant, des femmes continuent de mourir. Les plaintes sont retirées sous la pression familiale ou sociale. Les violences sont tues au nom de l’honneur, de la stabilité du foyer, de la peur du scandale. Le corps des femmes devient un terrain de négociation entre normes sociales, tolérances culturelles et lenteurs institutionnelles. Et pendant ce temps, la peur s’installe dans le quotidien.
Les désagréments de cette violence ne s’arrêtent jamais aux coups visibles. Ils s’insinuent dans la santé mentale, dans l’estime de soi, dans la capacité à aimer, à travailler, à se projeter. Une femme violentée ne survit pas seulement à un homme violent, elle affronte aussi le regard de la société, le soupçon, l’incrédulité, parfois la solitude. Les enfants témoins grandissent dans un climat de peur banalisée, où la domination devient un langage ordinaire. La violence se transmet, se normalise, se reproduit.
Il faut avoir le courage de le dire : cette violence persiste parce qu’elle est encore trop souvent excusée. Excusée par la jalousie, par la colère, par l’alcool, par la tradition, par une conception dévoyée de la virilité. Excusée surtout par l’idée dangereuse que l’amour donnerait des droits sur l’autre. Or aimer n’a jamais donné le droit de frapper, d’humilier ou de tuer. Confondre amour et possession est l’un des mensonges les plus meurtriers de nos sociétés.
Le regard croisé oblige à sortir des postures confortables. Il ne s’agit pas d’opposer le Sénégal à l’Europe, le Nord au Sud, la tradition à la modernité. Il s’agit de reconnaître une vérité universelle : partout où la parole des femmes est fragilisée, leur protection devient secondaire. Là où elles sont considérées comme inférieures, dépendantes ou redevables, la violence trouve un terrain fertile. La lutte contre les violences faites aux femmes n’est ni une cause périphérique ni une posture morale. C’est un enjeu majeur de société, un test de maturité démocratique et humaine.
Cette chronique ne cherche pas à choquer, mais à réveiller. Elle appelle à une responsabilité collective. Responsabilité des États, qui doivent appliquer réellement les lois existantes. Responsabilité des institutions judiciaires et policières, qui doivent protéger sans condition. Responsabilité des communautés, qui doivent cesser de couvrir l’inacceptable. Responsabilité des hommes, qui doivent interroger les modèles de domination transmis. Et responsabilité de chacun, car le silence, lui aussi, tue.
Derrière chaque chiffre, il y a une vie brisée. Derrière chaque féminicide, une chaîne de renoncements collectifs. Tant que la violence faite aux femmes sera reléguée au rang de drame privé, elle continuera de tuer en public. Tant que les féminicides seront commentés plus qu’ils ne seront prévenus, les noms s’ajouteront aux listes. Dire la vérité, c’est accepter une évidence dérangeante : protéger les femmes n’est pas un supplément d’âme, c’est une urgence absolue.
La violence faite aux femmes n’est pas seulement une tragédie sociale ; elle est une faillite civilisationnelle.  Elle dit quelque chose de notre rapport à l’origine, au vivant, à l’autre. Chaque féminicide n’interrompt pas seulement une vie : il rompt une chaîne de sens, il fracture la continuité humaine. En tolérant que les femmes soient battues, humiliées, tuées, nos sociétés renient ce qui les fonde. Car la femme est l’avenir de l’homme, et l’homme vient de la femme. La nier, la détruire ou la réduire au silence, c’est profaner la source même de l’humanité. Une civilisation qui maltraite ses femmes se condamne à une stérilité morale, à une pauvreté spirituelle durable. Et l’Histoire, implacable, n’absout jamais longtemps les peuples qui ont choisi le confort du silence plutôt que la dignité de la protection. Tout comme ceux qui savaient, qui pouvaient agir……….  et qui choisit de taire.
Marie Barboza MENDY
Regards croisés d’une Franco-Sénégalaise
 mendymarie.b@gmail.com
📞 78 291 83 25


Mercredi 4 Février 2026 13:44


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