​Accès aux énergies de cuisson : Le casse-tête de la transition énergétique des ménages au Sénégal



Dans les ruelles poussiéreuses de Grand-Yoff, le midi approche et la chaleur étouffante de la capitale s’associe à celle, cuisante, des fourneaux. Penchée sur un immense foyer traditionnel rougeoyant, Aminata attise la braise. Le charbon crépite, libérant une fumée âcre qui pique les yeux et prend à la gorge.

Restauratrice depuis plus de dix ans dans ce quartier populaire de Dakar, la jeune femme vend des plats cuisinés à une clientèle d’ouvriers et de riverains. Mais ce gagne-pain quotidien ressemble de plus en plus à un calvaire sanitaire et financier, la hausse du prix du combustible pesant lourdement sur ses revenus.

« Le sac de charbon varie aujourd’hui entre 8 000 et 9 500 F CFA. Personnellement, j’en utilise au moins un sac et demi par jour », confie-t-elle en essuyant la sueur qui perle sur son front. La cuisson au charbon est une épreuve physique éprouvante : « Durant les périodes de forte chaleur, je sens régulièrement le vertige dès que je m’approche du feu. C'est dangereux, mais comment faire ? Il faut bien nourrir la famille. L’État doit trouver d’autres solutions plus économiques et plus propres pour notre santé. »

Un peu plus loin, le long d’une artère commerçante, le témoignage d'une jeune aide-cuisinière résonne comme un drame intime : « Ma mère a passé la moitié de sa vie dans la restauration. À chaque fois qu’elle revenait d’une consultation médicale, le médecin lui répétait impérativement de s’éloigner du feu. Elle a essayé de passer au gaz butane de 12 kg, mais financièrement, elle n’y arrivait pas toujours. Elle est décédée des suites de ces complications respiratoires. Le charbon tue à petit feu, j’en sais quelque chose. »

Aux Parcelles-Assainies, le décor change mais la fumée demeure. Dans une dibiterie réputée pour ses grillades de mouton, le gérant slalome entre les plaintes du voisinage et la fumée dense de son feu de bois. « Le bois de chauffe dégage énormément de fumée, avoue-t-il, l’air désabusé. Malgré les tuyaux d’échappement que nous avons superposés, les voisins de l’étage protestent sans cesse. Je suis conscient que cette fumée est toxique pour mes poumons et gênante pour le quartier. Mais je l’utilise par manque d’alternative abordable. »

À Keur Massar Village, en banlieue dakaroise, la réalité varie encore. Ce mardi 14 octobre, Tata, une trentenaire, se démène pour allumer un foyer garni de bois mort ramassé par ses enfants dans les vergers environnants. Elle possède bien une bouteille de gaz, mais ne l'utilise qu'à de rares occasions : « Sauf quand je reçois des invités. La cuisson au gaz est rapide, mais je n’ai pas suffisamment de moyens pour la recharger à chaque fois. C’est pourquoi, même pendant l’hivernage, je me contente du fourneau Jambar. »

Un impact sanitaire et environnemental majeur

Ces récits de terrain incarnent la réalité de millions de Sénégalais. Derrière le geste quotidien d’allumer un foyer pour préparer le repas familial ou faire tourner une petite entreprise informelle se cache une crise sociale et sanitaire majeure.

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la pollution de l’air intérieur issue des combustibles solides cause près de 500 000 décès prématurés par an en Afrique subsaharienne, touchant au premier chef les femmes et les jeunes enfants.

Au Sénégal, les combustibles ligneux (bois de chauffe et charbon de bois) représentent encore 42 % à 45 % de l’énergie finale consommée par les ménages, posant un enjeu crucial de santé publique.

Si les conséquences sanitaires de la cuisson traditionnelle se mesurent dans la moiteur des cuisines, ses répercussions écologiques s’étendent à des centaines de kilomètres de là, dans les massifs forestiers de la Casamance, du Sénégal oriental et de la région de Tambacounda.

Au Sénégal, l’utilisation des combustibles issus du bois est responsable à elle seule de 66 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) du secteur énergétique. Chaque année, environ 40 000 hectares de forêts disparaissent sous la pression combinée des coupes illégales, du charbonnage artisanal et du surpâturage. Les données du Centre d'Études et de Recherches sur les Énergies Renouvelables (CERER) et de plusieurs rapports internationaux révèlent que la biomasse non renouvelable représente 85 % de la consommation totale de biomasse dans le pays.

Cette surexploitation rompt l’équilibre écologique de la nation. En détruisant le couvert forestier, le Sénégal détruit ses propres puits de carbone locaux  ces réservoirs naturels essentiels qui absorbent le dioxyde de carbone présent dans l’atmosphère. La perte des forêts accélère la dégradation des sols, aggrave la désertification et réduit la résilience des communautés face aux chocs climatiques, tels que les sécheresses récurrentes et l’érosion des terres.

De plus, l’inefficacité énergétique des équipements traditionnels accentue le phénomène. Le traditionnel foyer à « trois pierres », encore massivement utilisé dans les campagnes, ne capte que 8 % à 15 % du potentiel énergétique de la combustion du bois.
Cette dépendance met en lumière de profondes inégalités territoriales et socio-économiques.

Selon les résultats de l’Enquête Harmonisée sur les Conditions de Vie des Ménages (EHCVM), 67,3 % des ménages les plus aisés au Sénégal ont recours au gaz pour leur cuisine, tandis que 74,3 % des ménages les plus pauvres en sont réduits à ramasser du bois de chauffe dans leur environnement immédiat.

En milieu rural, où 61,7 % du bois consommé est directement issu de la cueillette, la corvée d’approvisionnement incombe presque exclusivement aux femmes et aux jeunes filles. Dans la région de Fatick, par exemple, les femmes parcourent en moyenne 2,79 kilomètres à pied par trajet pour trouver du bois sec. Des études socio-économiques présentées lors de la Conférence Économique Internationale de Dakar (CEID) démontrent que cette collecte peut représenter jusqu’à 130 heures par mois de travail non rémunéré.
 

Le Gaz Butane : Une solution de transition mitigée

Face à l’urgence de freiner la déforestation dès les années 1970, l’État du Sénégal a misé sur la politique dite de « butanisation ».  Ce programme visait à inciter les ménages à substituer le charbon de bois par le Gaz de Pétrole Liquéfié (GPL) grâce à des subventions massives sur les petites bouteilles de gaz (2,7 kg et 6 kg), la suppression de la TVA et le soutien au transport vers l’intérieur du pays.

À Dakar, la politique a porté ses fruits : avec 99 % d'usagers globaux et 86 % de ménages l’utilisant comme combustible principal, le gaz a permis d’éviter un massacre forestier bien plus dramatique. Cependant, l’analyse critique de ce modèle révèle aujourd’hui ses limites structurelles face aux défis de la transition énergétique contemporaine.

En premier lieu, le gaz butane demeure une énergie fossile. Bien qu'il émette nettement moins de particules fines et de gaz à effet de serre que la combustion directe du bois ou du charbon, son utilisation à grande échelle prolonge la dépendance du pays aux hydrocarbures. Alors que le Sénégal entre dans le cercle des pays producteurs de pétrole et de gaz avec l'exploitation de ses gisements offshore, la question de l’arbitrage entre consommation locale de ressources fossiles et alignement sur les objectifs mondiaux de décarbonation divise les experts.

En second lieu, l’équilibre économique de la butanisation s’avère fragile. Le soutien au gaz butane pèse lourdement sur le budget national. En 2023, le gaz butane était subventionné par l’État à hauteur de 55 %. De plus, l’absence d’un système de péréquation efficace pour harmoniser les tarifs sur l’ensemble du territoire crée de fortes disparités : le prix de la bouteille de gaz s’accroît à mesure que l’on s’éloigne de Dakar, pénalisant les ménages ruraux déjà plus modestes.

Comme le soulignent les rapports de l’Agence internationale de l’Énergie (AIE), la dépendance au gaz expose également les populations aux volatilités des cours internationaux des hydrocarbures. Dès que les finances publiques imposent une baisse des subventions, les ménages à faibles revenus retombent immédiatement dans la « pauvreté énergétique », réadoptant le charbon de bois ou le bois de ramassage. Le gaz apparaît ainsi comme une étape transitoire indispensable pour préserver les forêts urbaines, mais insuffisante pour constituer le pilier unique d’une transition énergétique durable et équitable.
 

L'écosystème de la résilience locale : Biogaz et Foyers Améliorés

Pour bâtir une véritable souveraineté énergétique qui réponde aux impératifs du climat et de la santé, le Sénégal voit émerger une pluralité d'initiatives locales basées sur des énergies renouvelables et des technologies endogènes.

En milieu agropastoral, le biogaz domestique représente une solution circulaire prometteuse. Initié à travers le Programme National de Biogaz (PNB), ce dispositif transforme les déjections animales et les déchets organiques en un gaz propre destiné à la cuisson et à l'éclairage. En plus de fournir une énergie gratuite après installation, le processus génère du « digestat », un engrais organique de haute valeur qui fertilise les cultures sans produit chimique.

En attendant la généralisation des énergies 100 % propres, l’adoption de Foyers Améliorés (ICS) constitue la technologie de transition la plus immédiatement accessible. Conçus en métal, en céramique ou en matériaux mixtes, ces foyers (tels que les modèles Jambaar, Taaru ou Sakkanal) optimisent la combustion et réduisent la consommation de combustible d’au moins 30 % à 50 % par rapport à un foyer traditionnel.
Des initiatives majeures comme le projet international EnDev / Fonds Vert pour le Climat (GCF), déployé de 2020 à 2024, démontrent le potentiel de cette filière. Rien qu'au Sénégal et au Kenya, l'adoption à grande échelle de foyers améliorés doit permettre d'éviter l'émission de 25 mégatonnes d'équivalent CO₂ d'ici 2030, tout en bénéficiant directement à plus de 11 millions de personnes.
 
Gouvernance, CDN et Pacte National : Vers un changement d'échelle

Conscient de l'urgence d'harmoniser ces initiatives fragmentées, l'État du Sénégal a franchi une étape majeure avec le lancement officiel de la « Stratégie nationale des combustibles de cuisson propre et des biocarburants 2025-2035 », portée par le ministère de l'Énergie, du Pétrole et des Mines.

Ce plan décennal ambitionne de corriger un constat sans appel : en 2024, 43 % des ménages sénégalais n'ont toujours pas accès à des technologies de cuisson propre. Pour inverser cette courbe et respecter les objectifs de développement durable de l'ONU (ODD 7.1.2), la stratégie nécessite un investissement global estimé à 73 milliards de F CFA.

Cette vision politique nationale s’articule étroitement avec la Contribution Déterminée au Niveau National (CDN) révisée du Sénégal dans le cadre de l'Accord de Paris sur le climat, ainsi qu'avec le Pacte National pour l'Énergie (élaboré lors du sommet Mission 300 Africa Energy). L’objectif est d’accélérer le rythme de progression de l'accès à la cuisson propre, en le faisant passer de 3,1 % par an à 11,3 % par an, afin de garantir un accès universel à l'horizon 2030.

Cependant, la concrétisation de cette feuille de route stratégique se heurte à plusieurs défis majeurs : la mobilisation de la finance climatique internationale, l’harmonisation des interventions, mais également la prise en compte transversale des questions de genre.

La transition vers une cuisson propre au Sénégal dépasse le simple cadre technique de l’efficacité énergétique. Elle constitue le point de jonction stratégique où se jouent la préservation de la biodiversité forestière, l'atténuation du dérèglement climatique mondial, la justice sociale envers les femmes et la santé publique de la nation.
 
 

Fodé Bakary Camara

Vendredi 30 Octobre 2026 18:06


Dans la même rubrique :