À l'occasion de la Journée mondiale du moustique, l'Afrique francophone est confrontée à une question décisive : pouvons-nous passer d'une gestion du paludisme comme fardeau sanitaire permanent, à une élimination délibérée, région par région ?
Il est six heures du matin dans le poste de santé d'un village d'Afrique de l'Ouest. Une mère attend, son enfant de deux ans dans les bras, brûlant de fièvre. Elle n'a pas fermé l'œil de la nuit. Un seul moustique, entré par une fenêtre sans moustiquaire, a suffi.
Ce moustique, l'anophèle femelle, est minuscule. Il n'en demeure pas moins l'un des animaux les plus meurtriers que le monde ait connus. En 2024, il a transmis le paludisme à 282 millions de personnes et causé 610 000 décès, dont 95 % sur le continent africain. Trois quarts de ces décès concernaient des enfants de moins de cinq ans.
Depuis 2000, la lutte contre le paludisme a permis d'éviter 2,3 milliards de cas et 14 millions de décès dans le monde, la grande majorité en Afrique. Des moustiquaires de nouvelle génération, deux vaccins désormais déployés dans une vingtaine de pays, et de nouveaux traitements en cours d'homologation ont changé la donne sur le terrain. Quarante-sept pays et un territoire sont aujourd'hui certifiés exempts de paludisme.
Mais le paysage du paludisme évolue, et l'une des opportunités les plus importantes qui s'offrent à nous tient peut-être moins à l'ajout d'un nouvel outil dans la boîte, qu'à un changement dans la façon dont nous déployons les outils déjà disponibles.
La prochaine révolution antipaludique en Afrique francophone devrait reposer sur un principe simple : nous ne pouvons pas éliminer le paludisme partout en faisant la même chose partout.
Une région, des réalités très différentes
L'Afrique francophone ne constitue pas une zone épidémiologique unique. Au sein d'un même pays, un district peut connaître une transmission intense et permanente, un autre une transmission fortement saisonnière, tandis qu'un troisième peut avoir atteint des niveaux de transmission très faibles.
À l'intérieur de ces districts, la transmission peut se concentrer dans certains villages, certaines communautés, certains groupes professionnels ou certains mouvements de population.
L'épidémiologie peut changer radicalement d’une aire géographique à une autre dans un même pays.
Or, les programmes de lutte antipaludique ont historiquement été conçus en grande partie autour de stratégies nationales et de paquets d'interventions standardisés. Il existe de bonnes raisons à cela : les stratégies nationales fixent des priorités, assurent la cohérence et facilitent l'approvisionnement et la mise en œuvre à grande échelle.
Mais ces stratégies nationales doivent désormais, de plus en plus, se traduire en stratégies infranationales différenciées. C'est là que l'adaptation infranationale (« subnational tailoring ») prend toute son importance.
L'adaptation infranationale : le pont entre la lutte et l'élimination
L'adaptation infranationale consiste à utiliser les données épidémiologiques, entomologiques, démographiques, sanitaires, climatiques et contextuelles locales pour déterminer la combinaison d'interventions la plus appropriée pour une zone géographique donnée.
Le manuel de référence 2025 de l'OMS décrit l'adaptation infranationale comme un processus par lequel les pays utilisent les données locales et les informations contextuelles pour déterminer la combinaison d'interventions et de stratégies la plus appropriée — ainsi que la meilleure allocation des ressources — pour une zone donnée. Il met en avant, en particulier, la stratification, la modélisation mathématique et l'analyse coût-efficacité comme outils d'aide à la décision.
Une bataille qui se joue chez nous
Cette bataille se joue en Afrique francophone. La Côte d'Ivoire, le Mali, le Burkina Faso comptent parmi les dix pays qui concentrent, à eux seuls, les deux tiers des cas mondiaux de paludisme. Ce n'est pas une statistique lointaine. C'est le poste de santé de Kédougou, de Bobo-Dioulasso, de Kayes. C'est une classe d'école qui perd un enfant de plus à chaque saison des pluies.
C'est précisément dans ce contexte que l'adaptation infranationale change la donne : elle permet de concentrer les ressources rares là où elles sauveront le plus de vies, plutôt que de les répartir uniformément sur des réalités épidémiologiques qui n'ont, en réalité, plus grand-chose en commun.
Or ces acquis restent fragiles. Le financement mondial de la lutte antipaludique a atteint 3,9 milliards de dollars en 2024, soit moins de la moitié des 9,3 milliards jugés nécessaires. Une réduction de 30 % des financements pourrait entraîner 146 millions de cas supplémentaires et près de 400 000 décès évitables d'ici 2030, selon les projections de l'Union africaine. Ce sont précisément ces financements qui permettent de recueillir les données fines — épidémiologiques, entomologiques, démographiques — sans lesquelles aucune stratégie différenciée n'est possible.
À l'occasion de la Journée mondiale du moustique, notre responsabilité collective est claire. Nos gouvernements doivent honorer et accélérer les engagements pris à travers la Déclaration de Yaoundé et la Feuille de route de l'Union africaine à l'horizon 2030 — non seulement en mobilisant davantage de ressources domestiques, mais en investissant dans les systèmes de données qui permettent une riposte réellement adaptée à chaque réalité locale. Les partenaires internationaux doivent maintenir, et non réduire, leur financement au moment précis où de nouveaux outils et de nouvelles approches commencent enfin à porter leurs fruits.
Cette mère ne devrait plus jamais avoir à passer une nuit blanche à cause d'un moustique. Nous avons les outils. Nous savons désormais, mieux que jamais, où et comment les déployer. Il nous faut la volonté politique, les moyens financiers, et le courage de ne plus faire la même chose partout — pour enfin finir le travail.
Par Seynudé Jean-Fortune Dagnon, Senior Program Officer — Paludisme / Afrique francophone à la Fondation Gates.
Il est six heures du matin dans le poste de santé d'un village d'Afrique de l'Ouest. Une mère attend, son enfant de deux ans dans les bras, brûlant de fièvre. Elle n'a pas fermé l'œil de la nuit. Un seul moustique, entré par une fenêtre sans moustiquaire, a suffi.
Ce moustique, l'anophèle femelle, est minuscule. Il n'en demeure pas moins l'un des animaux les plus meurtriers que le monde ait connus. En 2024, il a transmis le paludisme à 282 millions de personnes et causé 610 000 décès, dont 95 % sur le continent africain. Trois quarts de ces décès concernaient des enfants de moins de cinq ans.
Depuis 2000, la lutte contre le paludisme a permis d'éviter 2,3 milliards de cas et 14 millions de décès dans le monde, la grande majorité en Afrique. Des moustiquaires de nouvelle génération, deux vaccins désormais déployés dans une vingtaine de pays, et de nouveaux traitements en cours d'homologation ont changé la donne sur le terrain. Quarante-sept pays et un territoire sont aujourd'hui certifiés exempts de paludisme.
Mais le paysage du paludisme évolue, et l'une des opportunités les plus importantes qui s'offrent à nous tient peut-être moins à l'ajout d'un nouvel outil dans la boîte, qu'à un changement dans la façon dont nous déployons les outils déjà disponibles.
La prochaine révolution antipaludique en Afrique francophone devrait reposer sur un principe simple : nous ne pouvons pas éliminer le paludisme partout en faisant la même chose partout.
Une région, des réalités très différentes
L'Afrique francophone ne constitue pas une zone épidémiologique unique. Au sein d'un même pays, un district peut connaître une transmission intense et permanente, un autre une transmission fortement saisonnière, tandis qu'un troisième peut avoir atteint des niveaux de transmission très faibles.
À l'intérieur de ces districts, la transmission peut se concentrer dans certains villages, certaines communautés, certains groupes professionnels ou certains mouvements de population.
L'épidémiologie peut changer radicalement d’une aire géographique à une autre dans un même pays.
Or, les programmes de lutte antipaludique ont historiquement été conçus en grande partie autour de stratégies nationales et de paquets d'interventions standardisés. Il existe de bonnes raisons à cela : les stratégies nationales fixent des priorités, assurent la cohérence et facilitent l'approvisionnement et la mise en œuvre à grande échelle.
Mais ces stratégies nationales doivent désormais, de plus en plus, se traduire en stratégies infranationales différenciées. C'est là que l'adaptation infranationale (« subnational tailoring ») prend toute son importance.
L'adaptation infranationale : le pont entre la lutte et l'élimination
L'adaptation infranationale consiste à utiliser les données épidémiologiques, entomologiques, démographiques, sanitaires, climatiques et contextuelles locales pour déterminer la combinaison d'interventions la plus appropriée pour une zone géographique donnée.
Le manuel de référence 2025 de l'OMS décrit l'adaptation infranationale comme un processus par lequel les pays utilisent les données locales et les informations contextuelles pour déterminer la combinaison d'interventions et de stratégies la plus appropriée — ainsi que la meilleure allocation des ressources — pour une zone donnée. Il met en avant, en particulier, la stratification, la modélisation mathématique et l'analyse coût-efficacité comme outils d'aide à la décision.
Une bataille qui se joue chez nous
Cette bataille se joue en Afrique francophone. La Côte d'Ivoire, le Mali, le Burkina Faso comptent parmi les dix pays qui concentrent, à eux seuls, les deux tiers des cas mondiaux de paludisme. Ce n'est pas une statistique lointaine. C'est le poste de santé de Kédougou, de Bobo-Dioulasso, de Kayes. C'est une classe d'école qui perd un enfant de plus à chaque saison des pluies.
C'est précisément dans ce contexte que l'adaptation infranationale change la donne : elle permet de concentrer les ressources rares là où elles sauveront le plus de vies, plutôt que de les répartir uniformément sur des réalités épidémiologiques qui n'ont, en réalité, plus grand-chose en commun.
Or ces acquis restent fragiles. Le financement mondial de la lutte antipaludique a atteint 3,9 milliards de dollars en 2024, soit moins de la moitié des 9,3 milliards jugés nécessaires. Une réduction de 30 % des financements pourrait entraîner 146 millions de cas supplémentaires et près de 400 000 décès évitables d'ici 2030, selon les projections de l'Union africaine. Ce sont précisément ces financements qui permettent de recueillir les données fines — épidémiologiques, entomologiques, démographiques — sans lesquelles aucune stratégie différenciée n'est possible.
À l'occasion de la Journée mondiale du moustique, notre responsabilité collective est claire. Nos gouvernements doivent honorer et accélérer les engagements pris à travers la Déclaration de Yaoundé et la Feuille de route de l'Union africaine à l'horizon 2030 — non seulement en mobilisant davantage de ressources domestiques, mais en investissant dans les systèmes de données qui permettent une riposte réellement adaptée à chaque réalité locale. Les partenaires internationaux doivent maintenir, et non réduire, leur financement au moment précis où de nouveaux outils et de nouvelles approches commencent enfin à porter leurs fruits.
Cette mère ne devrait plus jamais avoir à passer une nuit blanche à cause d'un moustique. Nous avons les outils. Nous savons désormais, mieux que jamais, où et comment les déployer. Il nous faut la volonté politique, les moyens financiers, et le courage de ne plus faire la même chose partout — pour enfin finir le travail.
Par Seynudé Jean-Fortune Dagnon, Senior Program Officer — Paludisme / Afrique francophone à la Fondation Gates.