'𝐄au, électricite : quand le tarif social devient injuste', par Pr Falilou Coundoul



La tarification par tranches part d’une bonne intention : préserver les besoins essentiels et faire davantage contribuer ceux qui consomment beaucoup. Mais au Sénégal, où un ménage compte en moyenne 8,6 personnes et où la pauvreté augmente avec sa taille, le compteur peut finir par confondre famille nombreuse et aisance. Pour être juste, la politique tarifaire doit regarder non seulement ce qui est consommé, mais aussi combien de personnes vivent derrière le compteur._

Je suis récemment tombé sur une vidéo montrant des moutons de race installés dans un espace carrelé, éclairé, ventilé et surtout *climatisé*. La scène prête à sourire. Mais les moutons ne sont pas le sujet. Si leur propriétaire paie sa facture, il est libre de l’usage qu’il fait de son électricité. La vraie question est ailleurs : notre système tarifaire sait-il distinguer une forte consommation de confort d’une forte consommation de nécessité ?

Deux compteurs peuvent afficher la même consommation. Derrière le premier vivent deux ou trois personnes dans une maison fortement équipée. Derrière le second vivent dix, quinze ou vingt personnes : parents, enfants, grands-parents, étudiants ou proches accueillis. Pour le compteur, c’est la même chose. Socialement, ce n’est pas la même réalité.

Les chiffres de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) rendent ce paradoxe difficile à ignorer. Le cinquième Recensement général de la Population et de l’Habitat (RGPH-5) établit la taille moyenne du ménage sénégalais à 8,6 personnes. L’Enquête harmonisée sur les conditions de vie des ménages (EHCVM) 2021-2022 montre surtout que l’incidence de la pauvreté augmente fortement avec la taille du ménage : 24,2 % parmi les personnes vivant dans des ménages de 5 à 9 membres, 41,8 % entre 10 et 14, 59,3 % entre 15 et 19 et 66,4 % dans les ménages de 20 personnes ou plus.
Ainsi, ceux que la taille du ménage expose davantage à la pauvreté sont aussi ceux que la tarification par tranches expose à franchir plus vite les seuils les moins chers.

L’eau, en milieu urbain, permet de le mesurer simplement. Pour un branchement domestique de 15 mm, la tranche sociale va jusqu’à 20 m³ par bimestre, soit environ 333 litres par jour pour tout le foyer. Rapporté au ménage moyen de 8,6 personnes, cela représente environ 39 litres par personne et par jour ; pour quinze personnes, 22 litres ; pour vingt, moins de 17 litres. Au-delà de 20 m³, le tarif du mètre cube passe de 202 à 697,97 francs CFA (FCFA) dans la tranche suivante.

L’électricité raconte la même histoire. Pour un usager domestique petite puissance, la première tranche va jusqu’à 150 kWh. Sur un mois, cela représente 5 kWh par jour pour tout le foyer : environ 0,58 kWh par personne pour un ménage moyen ; 0,33 kWh pour quinze personnes ; 0,25 kWh pour vingt. Le prix du kWh passe de 82 à 136,49 FCFA entre la première et la deuxième tranche.

Une consommation élevée n’est donc pas nécessairement une consommation de riche. Elle peut être une consommation collective.

Il ne faut pas supprimer la progressivité. Elle reste utile pour décourager les consommations excessives et éviter que la collectivité subventionne indistinctement les besoins essentiels et le confort. Ce qu’il faut corriger, c’est son aveuglement social.

Nous devons progressivement passer d’une tarification sociale du compteur à une tarification sociale du ménage. Un volume de base pourrait rester attaché à chaque abonnement, mais les ménages nombreux et vulnérables pourraient bénéficier d’un quota social complémentaire tenant compte du nombre de personnes effectivement rattachées au foyer. Au-delà, la progressivité continuerait de s’appliquer.
La mise en œuvre sera complexe : compteurs partagés, mobilité des ménages, fraude et fiabilité des données devront être traités. Mais la difficulté technique ne justifie pas de conserver une approximation sociale devenue manifeste.

La question est importante : voulons-nous protéger le petit compteur ou le ménage vulnérable ?
Les deux se confondent souvent. Mais pas toujours.

Les moutons climatisés auront au moins eu ce mérite : rappeler qu’un compteur peut parfaitement mesurer une consommation tout en racontant très mal la réalité sociale qui se trouve derrière.
Le compteur mesure la consommation. Il ne compte pas les personnes.

𝐏𝐫 𝐅𝐚𝐥𝐢𝐥𝐨𝐮 𝐂𝐎𝐔𝐍𝐃𝐎𝐔𝐋 - 𝐄𝐧𝐬𝐞𝐢𝐠𝐧𝐚𝐧𝐭-𝐜𝐡𝐞𝐫𝐜𝐡𝐞𝐮𝐫, 𝐚𝐜𝐭𝐞𝐮𝐫 𝐩𝐨𝐥𝐢𝐭𝐢𝐪𝐮𝐞 𝐞𝐭 𝐫𝐞𝐬𝐩𝐨𝐧𝐬𝐚𝐛𝐥𝐞 𝐝𝐮 𝐓𝐡𝐢𝐧𝐤 𝐓𝐚𝐧𝐤 𝐏𝐫𝐚𝐠𝐦𝐚𝐭𝐢𝐬𝐦𝐞 𝐒𝐨𝐜𝐢𝐚𝐥-𝐃e𝐦𝐨𝐜𝐫𝐚𝐭𝐞


Lundi 7 Septembre 2026 12:49


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