A LUCIEN LEMOINE : Témoignage

12 janvier 2010 Haïti (Jacmel) 16h 50 séisme magnitude 7
13 janvier 2010 Sénégal-Dakar 19h : décès de Lucien Lemoine.

Le 12 janvier une effroyable secousse sismique a foudroyé Haïti, réduisant en poussière des secteurs entiers de ses villes et décimant cruellement ses populations. Le 13 janvier 2010, Lucien Lemoine s’éteignait à Dakar, au Sénégal, ne survivant que de quelques heures à ce fracas.



A LUCIEN LEMOINE : Témoignage
Est-il possible d’imaginer que cette onde tellurique aurait eu à des milliers de kilomètres de l’épicentre, une résonance dans l’inconscient d’un homme et l’aurait commotionné sur son lit d’hôpital à Dakar ? Dieu seul le sait ! Mais il est permis d’y penser tant cet homme, Lucien Lemoine, vivait en osmose avec son pays natal, avec sa ville natale, Jacmel détruite à 80 %, avec le peuple haïtien, vibrant au rythme de ses turbulences et de ses malheurs prolongés.

A l’entame de cette année et de cette décennie nouvelles, sinistrement marquée, comment ne pas former des vœux, comme tu l’aurais fait toi-même Lucien, pour que Haïti, si présente dans l’émotion du monde, si secourue par le monde, aujourd’hui, mais pas hier, pour que Haïti, toujours en révolte, toujours en colère, toujours en souffrance mais à jamais debout, trouve l’énergie nécessaire pour édifier sur ses cendres une reconstruction programmée et solidement architecturée et de réaliser une démocratisation dans l’union et l’apaisement.

La première fois que j’ai vu Lucien, c’était au festival des Arts nègres au stade Liberté. Alors professeur au Lycée Kennedy, j’avais tardivement appris qu’une troupe française venait y présenter « la Tragédie du Roi Christophe » avec des interprètes haïtiens. Pour rien au monde, je n’aurais raté ce spectacle. Ayant acheté mon billet au prix fort, au marché noir, je me suis trouvée hélas mal placée derrière un pilier qui me cachait la scène en partie. Heureusement, une fois assise, l’attente ne fût pas longue et le spectacle commença et mon torticolis avec. Si je voyais mal le plateau, je ne perdais pas un mot des répliques grâce à une sono pour une fois bien maîtrisée.

Après le timbre puissant, rocailleux et habité du roi Christophe, Douta Seck, mon oreille fut captivée par une voix aux sonorités haïtiennes qui égrenait les syllabes, distillait les mots, enchainait les phrases tantôt avec une émotion retenue, tantôt avec une passion libérée ou avec une déchirante gravité. Agréablement surprise par cet acteur au verbe si prenant, je jetai un coup d’œil sur le casting dans le programme et je pus lire le nom de cet homme inspiré. C’était évidemment…Lucien Lemoine inoubliable !

Depuis Lucien est toujours resté pour moi, l’homme à la diction d’or.

Plus tard, j’ai appris qu’il partageait la vie de Jacqueline Scott une amie que ma sœur et moi avions retrouvée à Paris alors que nous y étions toutes trois étudiantes. Elle était à mon mariage mais mon départ pour le Sénégal avec mon mari nous avait séparées.

Par la suite, le couple Lemoine à qui Senghor avait offert l’asile politique au Sénégal, vint rejoindre la brillante « dream team » d’intellectuels haïtiens qui, à l’initiative de Amadou Mahtar MBOW alors Ministre de la Culture, étaient réunis autour du Président, je veux citer : Jean Brière, Roger Dorsainville, Morysseau-Leroy, Gérard Chenet.

Au fil des années, j’ai découvert les multiples manifestations des talents de Lucien. Amoureux des belles lettres, du bien parler et du bien écrire, mélomane, bibliophile, poète, acteur, conteur, animateur de radio très écouté, professeur attentif, exigeant, aimé de ses élèves, formateur qui a marqué le Cesti, découvreur de talents dans son atelier et dans son institut à l’UCAD.

Que dire de son élégance naturelle, de sa délicate courtoisie, de son intégrité, de la fermeté de ses convictions et de la générosité de ses sentiments.

Comment ne pas rendre aussi hommage à son amour pour sa Jacqueline, sa muse, duo complémentaire et fusionnel mais ouvert aux amis, exemplaire pour tous les jeunes et pour le Sénégal à qui ils ont voué un attachement sincère et qu’ils ont fertilisé par tout ce qu’ils y ont semé.

Adieu Lucien, j’aime à penser qu’une étoile a regagné son ciel, elle brillera à jamais sur nos vies et dans nos cœurs tant son sillage sur la terre fut éblouissant. Repose au paradis des poètes et des hommes honnêtes et aussi au sein de ce sol sénégalais que tu as servi avec grâce et brio.

Pars en paix, rejoins tes ancêtres glorieux, Toussaint Louverture, Dessalines, Pétion, Christophe, ces fils fondateurs de la mère-patrie, notre chère Haïti, aujourd’hui accablée, défigurée, dévastée, martyrisée. Tous te diront comme nous aujourd’hui, ici à Dakar : Salut l’artiste !

Raymonde Sylvain MBOW

Vendredi 22 Janvier 2010 - 16:32




1.Posté par Mamadou Abdoyulaye Ndiaye le 01/02/2010 10:37
Quel texte ! Il m'a tenu en haleine dès la première ligne et je l'ai lu d'un trait, la respiration suspendue. Ce texte est digne de la gravité de l'événement et de la stature du disparu. Merci Maman Raymonde et que Dieu vous garde longtemps et en bonne santé.

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