Afrique du Sud: «Eugène De Kock n'a pas payé sa dette à la société»

L’Afrique du Sud a libéré le tueur le plus célèbre de l'époque de l'apartheid, Eugène De Kock, en lui accordant une libération conditionnelle après seulement 20 ans de prison. Il était le responsable d’une unité secrète surnommée Vlakplass, responsable de l’élimination d’opposants durant les années 1980. Jane Quin, sœur de Jacki Quin tuée par la brigade Vlakplass d’Eugène De Kock en décembre 1985, a répondu aux questions de RFI.



Eugène de Kock lors de sa comparution devant la commission vérité et réconciliation en 1999. REUTERS/Juda Ngwenya
Eugène de Kock lors de sa comparution devant la commission vérité et réconciliation en 1999. REUTERS/Juda Ngwenya

Jane Quin : Vous savez, j’ai essayé de me préparer à l’annonce de sa libération, mais quand c’est arrivé j’ai quand même eu un tel sentiment de tristesse et de fureur. A vrai dire, je suis furieuse personnellement et politiquement. C’est trop dur qu’après une décennie de lutte contre l’apartheid et de ce processus délicat et imparfait qu’était la commission de vérité et réconciliation, que quelqu’un avec encore 192 ans de peine de prison à purger puisse être libéré aujourd’hui.

Vous pensez qu’on n’aurait pas dû lui donner une liberté conditionnelle ?

Non, pourquoi est-ce que l’on donne autant d’attention à cet homme qui a commis de telles atrocités ? De plus, il a reconnu qu’il n’était pas un simple soldat, mais qu’il était un meurtrier de sang froid qui avait commis les crimes les plus atroces. Il n’aurait pas été à ce poste s’il n’avait pas eu d’ambition. Et voilà qu’après avoir été 20 ans en prison, alors que toutes ses victimes sont mortes, alors que plein d’autres victimes de l’apartheid en général n’ont jamais reçu de justice, tout cet argent, ce temps et cette attention sont donnés à un meurtrier.

Le ministre de la Justice a parlé de réconciliation, vous ne pensez pas que sa libération participe à la réconciliation ?

La commission vérité et réconciliation a été mise sur pied justement pour permettre cette réconciliation. Cette commission a été trahie et ce processus n’a jamais abouti. Les coupables de crimes qui n’ont jamais demandé d’amnistie sont toujours libres et n’ont jamais été inculpés comme ils auraient dû l’être et comme la commission l’avait promis. Je ne vois pas comment il peut y avoir réconciliation quand la justice n’a pas été appliquée.

Pourquoi est-ce que cette personne bénéficie d’un tel traitement privilégié, je ne vois pas comment cela nous aide à nous réconcilier avec notre passé douloureux ? Je pense que ça aide les gens à se sentir mieux, je pense que beaucoup de gens veulent oublier notre horrible histoire et peut-être que quand les gens le voient libéré, ça leur permet d’oublier un passé qu’ils veulent justement évacuer.

Est-ce que vous pouvez nous rappeler dans quel contexte votre sœur a été tuée par la brigade d’Eugène De Kock ?

Ma sœur était une enseignante au Lesotho et elle avait épousé Leon Meyer dont le nom d’opération était Joe. Il était un commandant de la branche militaire de l’ANC, Umkhonto we Sizwe, et ils vivaient à Maseru avec leur petite fille. C’était un couple incroyable parce qu’ils étaient suffisamment courageux pour avoir une famille malgré les conditions de vie difficiles. Et une nuit, en décembre 1985, la brigade Vlakplass a fait une descente dans cette région et un petit groupe est venu à la maison où Jacki et Joe vivaient. Evidemment, ils étaient conscients du danger.

Ce soir-là, quelqu’un a frappé à la porte et les a appelés par leurs noms. Ma sœur a ouvert la porte et là les soldats sont rentrés et ils ont tué ma sœur alors qu’elle n’était pas armée chez elle au milieu de la nuit. Ensuite, ils ont tué son mari qui n’est pas mort tout de suite. Il a pu prévenir les voisins. Et dans cette maison il y avait leur petite fille qui venait juste d’avoir un an.

Donc ils ont été tués en tant que militants anti-apartheid ?

Lui a été tué parce qu’il était un militant anti-apartheid, mais pour la mort de ma sœur, De Kock n’a pas pu bénéficier d’une amnistie parce qu’il n’y avait aucune raison de la tuer en dehors du fait qu’elle était une femme blanche mariée à un Sud-Africain noir. Je ne sais pas pourquoi ils ont fait ça, ils n’avaient de motivations politiques de la tuer.

Vous estimez qu’Eugène n’a pas payé sa dette à la société ?

Non, non, je ne pense pas qu’il a payé sa dette. Est-ce que l’on peut vraiment payer une telle dette ? Et s’il a autant de remords qu’il le laisse penser, je pense qu’il sait qu’il ne devrait pas être en liberté. Je ne pense pas que c’est un homme inoffensif et je ne pense pas qu’il a payé sa dette à la société. Il peut faire beaucoup de bien pour ce pays-là où il est, en prison.


Rfi.fr

Samedi 31 Janvier 2015 - 09:01



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