Marie NDiaye, vibrante solitude

Même très entouré, le critique est (ou devrait être) un marcheur solitaire. Un voyageur tenu de se fier à son propre jugement, à son expérience et, pour non objectif que cela puisse paraître, à la boussole de son goût, marqueur du nord absolu. On imagine, dès lors, le léger vertige que peut déclencher en lui l'expédition collective, rituelle et largement médiatisée vers le maquis griffu de la rentrée littéraire - avalanche de livres, brouhaha plus ou moins orchestré, attentes fiévreuses, magnétisme contradictoire des jeux de pouvoir. Et son contentement (presque de l'euphorie) quand il découvre un livre tel que celui de Marie NDiaye : évident. Clairement, puissamment, élégamment évident.



Marie NDiaye, vibrante solitude
Il faut dire, et cela rend modeste, que l'effet de surprise est assez faible. Depuis ses débuts précoces (elle a publié son premier livre à l'âge de 17 ans), Marie NDiaye a très souvent suscité l'admiration. La beauté de sa langue, l'étrange force de son inspiration, sa maîtrise du récit l'ont même imposée comme l'une des figures importantes de la littérature française. A 42 ans, cette femme est donc, de façon certaine, un écrivain. Sa voix s'élève, parfaitement nette, singulière, au-dessus de tous les bavardages. Et laisse derrière elle un écho vibrant, comme le montre fort bien son dernier roman, Trois femmes puissantes, véritable concentré de toutes les qualités dont elle avait fait preuve jusque-là.

Ces qualités ne se rattachent pas à un courant, une école, une génération. Comme la plupart des véritables écrivains, Marie NDiaye est seule. A peu près aussi seule que les femmes de son titre et, par extension, que l'ensemble de ses personnages - ceux de son premier roman Quant au riche avenir (Minuit, 1985), de sa pièce Papa doit manger, qui figure au répertoire de la Comédie-Française, ou de Rosie Carpe (Minuit), le roman qui a reçu le prix Femina en 2001. Cette solitude est même absolument centrale dans Trois femmes puissantes. C'est elle qui fonde le destin des êtres et, presque, leur humanité. Elle qui ravage et met en miettes, elle qui suscite la douleur et l'incompréhension, mais elle aussi qui permet de se construire : à partir du balcon que leur solitude avance au-dessus du vide, les humains peuvent prendre conscience d'eux-mêmes et de leur existence.

Ce qui ne signifie pas être heureux, du moins pas au sens doux et confortable du terme. On peut même dire que les personnages de ce livre n'ont du bonheur qu'une idée plutôt vague, voire pas d'idée du tout. Elles sont trois femmes, toutes trois originaires du Sénégal (c'est le pays du père de Marie NDiaye), au moins par l'un de leurs parents. Deux sont vues de face et la troisième de profil ou carrément de dos, à travers le regard de son mari, Rudy Descas. A sa manière, chacune pose la question de la perversité, du mal et de la liberté. Autrement dit, de la manière dont les êtres peuvent laisser le malaise des autres s'infiltrer en eux, la "corruption" les gagner, puis comment ils peuvent reprendre possession de leur propre vie.

D'une histoire à l'autre, le livre est traversé par deux courants souterrains, l'un descendant, l'autre ascendant. Le premier marque l'invasion du mal, qui prend des formes très variées, bien qu'il s'incarne presque toujours dans des hommes (des mâles s'entend) et emprunte la plupart du temps le chemin du mensonge.

Pour Norah, l'avocate qui retourne au Sénégal après des années d'absence, c'est la personne du père et sa fausseté, son égoïsme, son double crime caché. Pour Fanta, la femme de Rudy Descas, c'est le mensonge encore : celui de son mari qui, ayant "depuis longtemps perdu tout honneur", lui a caché les véritables motifs de leur départ du Sénégal et les conditions dans lesquelles ils rentreraient en France. Pour Khady enfin, la jeune femme rejetée par sa belle-famille, c'est la cupidité, la violence et l'humiliation, mais aussi les trahisons auxquelles sont soumis ceux qui tentent de passer les frontières sans papiers.

L'ÉMERGENCE D'UNE CONSCIENCE

C'est au point le plus bas du malheur que s'amorce le deuxième mouvement : l'émergence d'une conscience, au milieu des décombres. Comme souvent, les personnages de Marie NDiaye sont pris dans des phases de doute qui les conduisent au bord de l'égarement. Où passent les frontières entre le bien et le mal ? Qui est bon, qui est mauvais ? Qui est faux, qui est vrai ? Et surtout, comment discerner le démon qui se cache peut-être derrière le visage le plus angélique ?

La silhouette de l'ange, installée de façon plus ou moins grotesque dans la vie de Rudy Descas, est en fait une figure tutélaire : "Qui est ton ange gardien Rudy, quel est son nom et quel est son rang dans la hiérarchie angélique ?" C'est quand ils parviennent enfin à voir (en eux-mêmes et autour d'eux), quand le "masque de la cruauté" est enfin arraché, que les individus sont, en quelque sorte, sauvés.

Pris dans ce rythme de flux et de reflux, les personnages finissent par appartenir à une même famille. Par un jeu de construction très savant, l'auteur a fait de ces histoires juxtaposées trois pièces d'un même ensemble, comme les volets d'un triptyque. Bien que sans lien apparent, ces femmes sont rattachées par des signes discrets, qui les font, en quelque sorte, moins seules. D'abord la récurrence de certains noms (Dara Salam, la prison de Rebeuss, le prénom Fanta) et puis la présence insistante des oiseaux : la buse qui, s'élevant au-dessus de Rudy, "lui écorcha le front au passage", les corbeaux "noir et blanc volant bas" devant Khady et même l'ange gardien ou le père de Norah, perché dans un flamboyant, comme un gros vautour "aux ailes repliées sous sa chemise".

Mais ce qui rassemble vraiment ces textes, ce qui leur donne force et cohérence, c'est évidemment l'écriture de Marie Ndiaye. A la fois introspective et précise (l'utilisation des adjectifs et des adverbes est étonnante de justesse), tour à tour éruptive et contenue, cette langue ouvre sur le monde mystérieux des pensées les plus secrètes - là où nichent, tels de grands oiseaux inquiétants, le surnaturel et la magie qui naissent à l'intérieur de l'homme et non pas en dehors de lui.

En explorant cette part d'outre-monde que portent ses personnages, en la faisant affleurer, Marie NDiaye la donne en partage. Et d'une certaine façon, par la grâce de sa littérature, parvient à entamer un peu la solitude des êtres - du bout de l'aile.
Source: Le Monde

Le Monde

Vendredi 28 Août 2009 - 04:01



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