Opinion: Au – delà de la passion et du réactionnel



Opinion: Au – delà  de la passion et du réactionnel
L’affaire du khalife pédophile de Ziguinchor a, comme les affaires précédentes, fait beaucoup de bruit dans la capitale du sud et, au-delà, à l’échelle du territoire national. Beaucoup d’encre et de salive a coulé ! L’on a condamné partout ! L’on a manifesté ! L’on a demandé l’application de la loi ! L’on s’est lamenté et l’on s’est apitoyé sur le sort des victimes (2 filles de 12 et 15 ans, nièces de leur bourreau).
Au regard du caractère odieux de l’acte, des conséquences fâcheuses qu’elle entraîne et surtout de l’ampleur de plus en plus importante du phénomène, c’est là des réactions somme toute compréhensibles en tant qu’elles revendiquent la préservation de l’équilibre physique, psychique et morale des enfants en général et des filles en particulier.

Cependant, il faut reconnaître que malgré que les réactions de condamnation soient de plus en plus intenses toutes les fois que des abuseurs sont découverts, le phénomène est loin de s’estomper. Ce paradoxe pose alors la question de l’efficacité et de l’adéquation de nos réactions. Faut-il se limiter à l’événementiel et au réactionnel au risque de continuer à ignorer le véritable combat qui ne doit être autre que celui de la lutte en amont ? Autrement dit à quoi sert un combat en aval (c'est-à-dire après commission des forfaits) ? A rien ! sommes nous tentés de dire car le tollé médiatique obtenu et la sanction pénale prononcée, quelque importante et répressive puisse t- elle être, ne représentent pas grand-chose comparés à la douleur psychique et morale des filles et à la confiscation de leur avenir.

Même si nous acceptons l’explication du phénomène par une attirance sexuelle pathologique, nous considérons que les éléments qui le renforcent (s’ils ne le causent pas !) sont aussi à chercher dans nos réalités. En effet, au nom du « Sutura » (secret en wolof) vertu dite bien sénégalaise, les pédophiles et abuseurs identifiés et punis ne représentent rien par rapport à ceux connus mais dont les forfaits sont tus au prétexte fallacieux de sauvegarder l’équilibre du ménage ou de la famille. Et que fait-on de l’équilibre et de l’épanouissement des filles (futures femmes) dont part toute floraison ? Une vertu n’est réellement telle que si elle est constructive en tenant compte de l’intérêt de chaque membre de la société.
Au-delà de ce « sutura » délictuel (infraction d’omission), nous allons essayer d’analyser le quotidien de nos familles pour identifier certaines causes du phénomène. Pour y avoir exercé en qualité d’intervenant social pendant cinq (5) ans et parce que le dernier cas y est intervenu, nous prenons le cas de Ziguinchor. Nous allons convoquer les éléments suivants qui expliquent (en partie peut être) et maintiennent le phénomène.

Le style d’habitat à Ziguinchor et la crise du logement qui y est réalité, comme ailleurs dans le pays, fait que la promiscuité y est vécue. La grande taille des familles (enfants propres, enfants confiés..) fait que l’espace individuel est réduit favorisant un contact entre sexes et générations dans un même cadre familial. L’intimité en prend un coup et des tentations multiples s’installent.

Les effets du conflit armé connu depuis plus de deux décennies ont fini de déstabiliser la cellule familiale et le tissu économique de la région. La précarité est la chose la plus répandue. Les femmes étant les plus actives dans la mise en œuvre des mécanismes de survie (jardinage, petits commerces, recherche et vente de fruits…) s’absentent de façon longue et répétée des ménages abandonnant souvent les enfants au contact des hommes. Ces enfants, surtout les jeunes filles, sont aussi, face à la crise, utilisés comme vendeuses d’arachide, de fruits divers, de nanas… Cette activité précoce (une des pires formes de travail) menée de porte à porte, de service en service, de chantier en chantier et dans les ruelles de la ville les expose à multiples risques et aux malfaiteurs.
Ainsi apparait le problème de l’encadrement des filles. Cet élément perceptible comme la suite, mieux la conséquence, de ceux précédents est très important dans l’essor du phénomène. En effet, ce qui frappe à Ziguinchor c’est la liberté d’action des enfants. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à faire le tour des grands axes routiers de la commune à certaines heures et côtoyer certaines boites de nuit. L’habillement provocateur des filles (qui ne dérange apparemment pas) et la générosité précoce de leurs formes attirent et trompent plus d’un. C’est tentant et c’est ce qui pousse certains hommes à se présenter (en réponse peu pertinente) comme victimes d’agression sexuelle.
La conjugaison de ces éléments inter reliés donne une lecture autre et nous libère de la tyrannie des réactions passionnées et émotionnelles. L’intérêt de ce recul réside dans le fait qu’il nous permet de mieux comprendre et de faire face.
Faire face commande de tout sénégalais : de renoncer au « sutura » coupable en brisant le tabou, de redoubler de vigilance, d’encadrer ses enfants et de ne pas les exposer.

Faire face commande des pouvoirs publics : de sévir à mesure juste quelque soit le rang social de l’auteur, de développer de véritables projets de lutte contre la pauvreté (la Casamance en a besoin), de contrôler efficacement nos programmes de télévision qui influencent fortement l’accoutrement de nos filles, de sensibiliser les enfants dans nos établissements scolaires et de prise en charge sur les réflexes d’autoprotection. Dans ce sens d’ailleurs, l’AEMO (Service d’action éducative en Milieu ouvert, Direction de l’Education Surveillée et de la Protection Sociale, Ministère de la Justice) de Ziguinchor déroule un programme d’intervention en milieu scolaire.

Le législateur doit aussi intégrer de nouvelles dispositions pour une prise en charge thérapeutique des fautifs (sous forme d’aide contrainte) et des victimes par une réelle prise en charge psychologique).
Nous pourrons, à ces conditions, espérer un recul du phénomène.

Maurice Latyre DIONE
Travailleur social diplômé d’Etat,
Educateur Spécialisé
en service à l’AEMO de Ziguinchor


Maurice Latyre DIONE

Jeudi 30 Juillet 2009 - 19:05



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