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Alain Gresh: «Nasser était le héros du monde arabe»

Il y a 50 ans, le 28 septembre 1970, disparaissait l’Égyptien Gamal Abdel Nasser, dont le nom reste associé à la nationalisation du canal de Suez. Pour la rue arabe, l’homme incarne la liberté et la dignité retrouvée du peuple égyptien.



Alain Gresh: «Nasser était le héros du monde arabe»
Le 23 juillet 1952, un groupe de militaires haut-gradés, se faisant appeler le «  Mouvement des officiers libres », s’installait au pouvoir au Caire et renversait la monarchie corrompue, la marionnette des impérialistes britanniques. Nasser, qui était l’homme fort de la junte, gouvernera l’Égypte d’une main de fer pendant presque dix-huit ans. Moderniste forcené, champion du panarabisme et co- fondateur du mouvement des non-alignés, l’homme a profondément marqué l’imaginaire des Égyptiens et du monde arabe, malgré sa gestion autoritaire et ses nombreux errements militaires. Retour sur le parcours hors du commun du raïs égyptien avec Alain Gresh¹, spécialiste du monde arabe. Entretien.
 
RFI : Le 1er octobre 1970, aux funérailles de Nasser au Caire, toutes les grandes puissances de l’époque étaient représentées, avec Kossyguine pour l’Union soviétique, le Premier ministre français Jacques Chaban-Delmas, le roi Hussein de la Jordanie ainsi que tous les chefs d’États arabes. Comment le défunt était-il perçu par ses pairs dont beaucoup l’avaient pourtant combattu de son vivant  ?
 
Alain Gresh : Les funérailles de Nasser étaient d’abord des funérailles populaires égyptiennes. Il y avait des millions de gens qui étaient descendus dans les rues pour communier avec celui qu’ils considéraient être leur leader incontesté. L’émotion populaire était intense, avec une marée humaine comme on n’a jamais vu depuis. On parle de 5 millions de personnes qui auraient accompagné le cortège funéraire. Sur le plan international, les hommages étaient unanimes pour saluer la grandeur du disparu. Le regard qu’on portait sur le président égyptien dans les chancelleries occidentales avait changé au cours des années.
 
Dans les années 1950, Nasser était l’homme à abattre de l’Occident. À quel moment cette perception a-t-elle changé ?
 
Effectivement, Nasser a été longtemps considéré comme un ennemi en Europe, notamment par les Français et les Britanniques, car il remettait en cause la domination européenne sur son pays et plus largement sur le monde arabe. Les Britanniques occupaient encore l’Égypte au moment où Nasser avait pris le pouvoir en 1952, alors que le pays était formellement indépendant depuis 1922. Il réclamait une indépendance politique et économique réelle pour son pays et en pleine Guerre froide, il avait refusé de se ranger du côté des puissances occidentales en ne signant pas le pacte de Bagdad avec la Grande-Bretagne et les États-Unis qu’avaient pourtant signé l’Iraq, la Turquie, le Pakistan et l’Iran. L’homme était particulièrement vilipendé en France où à cause de son soutien aux indépendantistes algériens, on l’accusait d’être un « Hitler au petit pied », une formule que l’on doit à Guy Mollet, dirigeant à l’époque de la SFIO². La perception française de Nasser a changé dans les années 1960 avec l’arrivée au pouvoir de De Gaulle et l’indépendance de l’Algérie. On est alors aux balbutiements de la politique arabe de la France, au nom de laquelle Paris ira jusqu’à condamner l’agression israélienne de 1967. Ces développements avaient créé des conditions propices à des relations nouvelles avec l’Égypte, même si elles n’étaient pas exemptes de tensions à un moment ou à un autre.
 
Selon les observateurs de l’époque, si Nasser n’était pas très aimé par la droite à cause de l’aide qu’il avait apportée au Front de libération nationale algérienne, il n’était pas très aimé à gauche non plus à cause de sa haine d’Israël. Cette haine ne sera-t-elle pas la cause de l’aveuglement dont il fit preuve pendant la guerre des Six Jours, qui sera une terrible défaite pour le raïs ?
 
À mon avis, c’est un peu schématique de parler de « haine d’Israël ». La détestation d’Israël était commune à tout le monde arabe après la défaite subie par les armées arabes lors de la première guerre contre Israël en 1948. S’agissant de Nasser, quand il arrive au pouvoir, il ne fait pas de la question israélienne une question prioritaire. L’hostilité du régime nassérien à l’égard de l’État hébreu va grandir au fur et à mesure que ce pays, en alliance avec la France et la Grande-Bretagne, va mener une politique anti-égyptienne. L’opposition entre les deux pays était certes forte, mais cela ne les empêchera pas toutefois d’engager en 1953 des négociations secrètes sur la question des frontières et sur la question palestinienne, qui était centrale pour les Arabes. C’est l’intransigeance d’Israël sur la problématique du retour des Palestiniens dans leurs foyers dont ils avaient été chassés, qui a tué dans l’œuf toute possibilité d’entente entre les deux pays. Quant à la gauche française, il n’y avait pas de position commune à tous les partis de gauche par rapport à Nasser. S’il est vrai que les socialistes français, qui avaient noué une alliance stratégique avec leurs homologues israéliens, se méfiaient de Nasser, cette méfiance n’était pas partagée par les communistes qui étaient une force politique aussi importante en France que les socialistes dans les années 1960-1970. Les communistes avaient condamné Nasser à cause de sa répression violente du Parti communiste égyptien après sa prise de pouvoir au début des années 1950, mais après la conférence de Bandung en 1955 et la nationalisation de la Compagnie universelle du canal maritime de Suez en 1956, ils vont avoir une vision beaucoup plus positive de l’homme. Les communistes étaient plutôt satisfaits de sa volonté d’affirmation d’une politique d’indépendance nationale et de son alliance avec l’Union soviétique.

RFI

Lundi 28 Septembre 2020 - 10:12



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