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Histoires de migrants morts en Méditerranée (V)

Depuis le début de l’année 2014, plus de 100 000 migrants sont arrivés en Europe via Lampedusa. Sur cette petite île italienne de 24 km² au milieu de la Méditerranée, il existe désormais un endroit consacré à leur mémoire, Porto M. Un petit musée où les objets retrouvés sur les plages ou sur les épaves de bateaux s’alignent par centaines.



Des objets retrouvés sur les plages ou sur les épaves de bateaux sont rassemblés au musée Porto M de Lampedusa pour honorer la mémoire des disparus
Des objets retrouvés sur les plages ou sur les épaves de bateaux sont rassemblés au musée Porto M de Lampedusa pour honorer la mémoire des disparus

Ils sont une quinzaine, échoués face au port de Lampedusa. Des bateaux sortis des eaux, enchevêtrés au milieu des herbes et qui semblent plantés un peu au hasard sur ce terrain vague du centre-ville. Certains sont couchés sur le flanc, d’autres se tiennent encore droits, soutenus sous la coque par une épaisse marée de morceaux de bois. Quelques lettres en arabe se détachent de la peinture écaillée et rappellent la provenance des bateaux. Sur plusieurs d’entre eux, SF suivies d’un chiffre : le port de Sfax, en Tunisie, se trouve à un peu moins de 200 kilomètres, de l’autre côté de la Méditerranée.

Retrouver les témoins du passage des migrants

Ce cimetière de bateaux de migrants n’est pas le seul sur la petite île italienne. Les épaves qui s’y trouvent ont été placées sous séquestre par la justice, d’autres s’entassent dans la décharge publique de la ville. « On n’a jamais compris pourquoi tout cela devait être jeté avec les ordures, effacé, enfoui, comme s'il ne devait rester aucune trace du passage des migrants », raconte Annalisa d’Ancona.

Depuis 2009, cette Lampedusaine d’une trentaine d’années explore les bateaux de migrants abandonnés. Chaque fois qu’elle s’aventure sur un pont branlant, elle trouve des gilets de sauvetage, des vêtements, des chaussures, autant d’objets insignifiants qu’elle recueille comme des trésors. « On entend souvent parler aux informations de mille ou deux mille personnes qui sont arrivées et nous qui vivons à côté, on les voit seulement passer ; en découvrant tous ces objets, on comprend que derrière les chiffres, il y a des êtres humains. »

Les premiers mois, la jeune femme se rend chaque jour à la décharge et cherche, inlassablement, les traces du passage des migrants : « Un jour, j’ai senti quelque chose au niveau de la ceinture d’un pantalon, la doublure contenait un petit mot. C’est comme ça qu’on a retrouvé des lettres, des notes de voyages, des gris-gris, en tâtant les poches ou les doublures, c’était très fort. »

Rapidement, elle remplit un puis deux garages de ces objets qu’elle récupère, accompagnée de deux autres habitants de l’île avec qui elle fonde le collectif Askavusa  (un mot qui signifie « pieds-nus » en sicilien). « On a commencé à imaginer une sorte d’Ellis Island, un musée où les enfants et les petits-enfants de ceux qui sont passés ici pourraient un jour venir et voir dans quelles conditions se faisaient les arrivées à Lampedusa, les minces bagages que leurs parents ou leurs grands-parents emportaient avec eux », poursuit Annalisa D’Ancona.

Bric-à-brac

Cinq ans plus tard, les objets s’alignent par centaines sur les frêles rayonnages de Porto M. Des gilets de sauvetage de toutes tailles recouvrent l’un des murs de leur orange criard. En face, une carte du monde a été redessinée avec les habits abandonnés sur les bateaux. Le reste mêle l’ordinaire à l’extraordinaire dans la plus grande des pagailles : des paquets de semoule, de pâtes, du dentifrice, du parfum, des paquets de lait en poudre, des biberons, des médicaments, d’immenses étoles typiques des guerriers érythréens. « Et au moment des printemps arabes, en 2011, énormément de cassettes de musique et des autoradios », complète un autre membre du collectif, Gianpiero Caldarella en pointant sur l’étagère une vieille cassette du chanteur marocain Cheb Rizki.

Dans un coin de la pièce, les livres saints et les amulettes s’étalent sur plusieurs étagères. « On a trouvé de tout », commente Annalisa D’Ancona, « des Bibles, des Corans, des textes coptes, des rites de protection, c’est quelque chose de récurrent. D’ailleurs, à chaque bateau qui arrive, l’une des premières choses que font les passagers une fois à terre, c’est de prier ». A côté de ces centaines de pages gondolées, quelques photos aux couleurs lavées par l’eau de mer et le soleil. « On évite d’en montrer plus parce qu’on ne sait pas ce que sont devenues les personnes auxquelles elles appartenaient », explique Annalisa D’Ancona.

Dans son garage et celui de ses compagnons, des messages en tigrigna, la langue de l’Erythrée, en indien, en bengali, en anglais, des carnets d’adresses, des numéros de téléphone et des centaines d’autres objets. « On a même réussi à récupérer intégralement trois bateaux arrivés en 2011 », sourit la jeune femme, « on ne sait pas encore précisément quoi en faire mais le plus important est que tous ces objets soient saufs, on les garde précieusement et ils ne seront pas détruits. » Entre ses mains, une partie de la mémoire de Lampedusa et de celle de ces dizaines de milliers de personnes qui n’en ont peut-être jamais atteint les côtes.


Rfi.fr

Vendredi 12 Septembre 2014 - 13:06