L’arroseur arrosé
Il avait réuni la crème de sa secte. Sûr de lui, gonflé d’aplomb et grisé par son propre bagou, il s’était lancé dans une démonstration de force, multipliant les affirmations péremptoires, quitte à renier, sans la moindre gêne, ce qu’il soutenait hier encore lorsqu’il dirigeait le gouvernement. La cohérence pouvait attendre ; l’ambition, elle, n’attend jamais.
Alors, avec la superbe de celui qui se croit maître du jeu, il lança à la face des Sénégalais médusés son ultimatum : pas de vote du projet de loi de finances rectificative (LFR), pas de vote du projet de loi de finances initiale (LFI) 2027, si le gouvernement ne consentait pas à négocier avec lui et à se plier à ses exigences.
Il croyait tenir là son arme fatale, le coup de grâce qui allait enfin saborder le programme présidentiel et mettre le pouvoir à genoux. Il jubilait déjà. Dans son esprit, la République était devenue un échiquier dont il pouvait déplacer les pièces à sa guise, et le destin de tout un peuple, une monnaie d’échange au service de ses ambitions personnelles.
Quel sens du devoir ! Quel attachement à l’intérêt général !
Au moment même où le Sénégal s’efforce de renouer avec ses créanciers, de restaurer sa crédibilité économique et financière et de retrouver la confiance de partenaires dont les relations avec notre pays se sont considérablement dégradées conséquences de ses déclarations et mesures incontrôlées, voilà qu’il choisit de souffler sur les braises. Au lieu de contribuer au redressement national, il brandit la menace du blocage. Au lieu de servir la République, il voudrait la prendre en otage.
En fait, au fond, tout semble se ramener à une obsession : le Président Bassirou Diomaye Diakhar Faye ne doit pas réussir son mandat.
Sa réussite serait-elle devenue, à ses yeux, une défaite personnelle insupportable ?
L’avènement de ce Président à la magistrature suprême serait-il une blessure dont il ne parvient pas à guérir ?
Tout semble se passer comme si la réussite du Sénégal ne pouvait être envisagée qu’à la condition qu’il en soit lui-même le maître d’œuvre, le chef d’orchestre et, surtout, le bénéficiaire politique.
Pièges, stratagèmes, coups bas, ultimatums : tous les moyens paraissent bons. Une seule chose compterait : le pouvoir, tout le pouvoir. Non pas simplement participer à la conduite des affaires publiques, mais imposer son tempo, dicter ses conditions et décider qui peut gouverner, comment et à quelles conditions.
La République ne saurait être l’otage des frustrations d’un homme, pas plus que le Sénégal ne saurait être la propriété d’une ambition personnelle.
Croit-il en Dieu ? La question peut paraître brutale. Mais comment ne pas s’interroger lorsque l’acharnement politique semble prendre le pas sur le souci du bien commun, lorsque la conquête du pouvoir paraît justifier tous les artifices et que l’intérêt supérieur de la nation est relégué derrière les calculs d’un homme ?
Pourtant, l’histoire récente nous a déjà donné une leçon : chaque fois qu’il a cru tenir le pays, chaque fois qu’il a pensé avoir trouvé le levier décisif pour imposer sa volonté, la réalité a fini par déjouer ses calculs. Il croyait tenir le bout de la corde ; il ne tenait que du vent. Il annonçait la victoire ; il préparait sa propre déconvenue. À force de vouloir tout contrôler, il finit par se heurter à ce qui échappe à son emprise : la réalité, la conscience des citoyens et la solidité de la République.
Et c’est bien là que réside notre chance.
Dieu a béni le Sénégal. Nos saints, nos guides religieux, nos sages et notre peuple ont tant prié pour la paix, la stabilité et la préservation de notre commune destinée. Nous avons le bonheur de vivre cette remarquable exception démocratique, pacifique et républicaine : celle d’un pays qui, malgré les tensions, les provocations et les coups de boutoir de la fitna, continue de tenir debout, de préserver ses institutions et de faire prévaloir, par-delà les passions, la continuité de l’État.
Ne nous y trompons pas : cette stabilité n’est ni un hasard ni un acquis irréversible. Elle est le fruit d’une histoire, d’une culture politique, d’une conscience nationale et d’une aspiration profonde à la paix. Elle est aussi le résultat des prières, des sacrifices et de la sagesse de générations de Sénégalaises et de Sénégalais qui savent qu’aucune ambition individuelle ne vaut la mise en péril de la maison commune.
Cette fois encore, les faits finiront par parler. Les voiles de la désinformation se déchireront, le brouillard des contrevérités se dissipera et les Sénégalais pourront juger sur pièces. Alors, les deux ultimatums, brandis avec tant de morgue comme des armes de destruction politique, vont naturellement se dégonfler, tels des ballons privés d’air. Le bruit aura été immense ; le résultat, dérisoire. Les menaces se seront fracassées contre le mur du réel.
Ce pays, le Sénégal, n’est pas une République bananière.
Notre Constitution n’est pas un chiffon de papier que l’on agite ou que l’on déchire au gré des humeurs. Notre République repose sur des institutions, des règles et des équilibres qui ne sauraient plier devant les caprices de qui que ce soit. Les institutions de la République sont plus grandes que les hommes qui les servent, plus durables que les ambitions qui les traversent et plus fortes que les manœuvres de ceux qui voudraient les détourner de leur vocation.
Une démocratie n’interdit ni la critique, ni l’opposition, ni les désaccords. Elle exige, au contraire, que chacun puisse défendre ses convictions et exercer ses responsabilités. Mais elle ne saurait confondre le débat avec le chantage, la négociation avec la soumission, ni la liberté politique avec le droit de prendre le pays en otage.
Il faut donc garder confiance. Non dans l’infaillibilité des hommes, mais dans la force de nos institutions, dans la maturité de notre peuple et dans notre capacité collective à faire échec aux entreprises de déstabilisation.
Car il est une vérité que les apprentis stratèges de la déstabilisation finissent toujours par découvrir : le piège que l’on tend à la République peut devenir celui dans lequel on s’enferme soi-même. À force de vouloir acculer l’adversaire, on peut finir par se mettre au pied du mur. À force de manipuler les faits, on finit par s’exposer à leur verdict. À force de vouloir arroser les autres, on finit parfois par recevoir soi-même les éclaboussures.
C’est toute la leçon de l’arroseur arrosé.
Ainsi va la République, dans ses épreuves comme dans ses victoires. Ainsi va le Sénégal, debout, souverain et résolu à poursuivre son chemin.
Le Sénégal survivra aux ambitions des hommes. La République survivra aux manœuvres. Et l’histoire, implacable, finira par départager ceux qui auront servi le pays et ceux qui auront voulu s’en servir.
Dakar, dimanche 25 octobre 2026
Professeur Mary Teuw Niane
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