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#Migrations - Saint-Louis: Zoom sur la détresse des épouses, mères et enfants dévastés par l'émigration clandestine

Dans notre Chapitre (Avril-Juin) consacré aux Migrations (20 reportages, mini-dossiers, interviews sur la question des Migrations au Sénégal), en collaboration avec l'organisation Article 19, nous sommes allés à Saint-Louis du Sénégal pour braquer nos projecteurs sur des familles qui ne seront plus jamais ce qu'elles étaient. L'émigration clandestine est passée par là

Des quartiers dépeuplés de leur substance jeune. Depuis le début des années 2000, des milliers de jeunes de cette partie du pays tentent de rallier les îles Canaries (Espagne) par la mer au péril de leurs vies. Ce phénomène qui n’est pas sans risque impacte sur la vie de plusieurs familles qui ont perdu leurs enfants, maris ou frères sans possibilité de faire leur deuil ou de les enterrer. De leurs côtés, les épouses et les enfants livrés à eux-mêmes tentent tant bien que mal de survivre à l’absence leurs conjoints et pères. Dans des quartiers comme Pikine et Guet Ndar, l’émigration clandestine a fait d’énormes ravages en laissant plusieurs familles éplorées. Des milliers de jeunes à la recherche de l’eldorado ont pris des pirogues pour se rendre en Europe, laissant derrière eux des femmes et des enfants. Leurs familles se sont retrouvées dans la précarité. Reportage !



Guet Ndar est le quartier "attitré" des pêcheurs de Saint-Louis, sur la Langue de Barbarie, entre le petit bras du fleuve Sénégal et l’océan Atlantique. Une centaine de pirogues sont stationnées sur la plage. Avec une population masculine quasiment constituée de pêcheurs, cette partie de la vieille ville est fortement impactée par le phénomène de l'émigration clandestine... par la mer. L'occasion faisant le "larron", les jeunes pêcheurs sont souvent tentés de transformer leurs pirogues en "embarcation de la mort". La plupart laissent derrière eux des épouses, obligées de cumuler le stress quotidien de la gestion du foyer, des enfants; la fatigue liée à la vente du poisson et autres activités dérivées de la pêche comme le séchage, le salage etc.; le deuil et le désespoir. 

Il est midi lorsque l'équipe de PressAfrik arrive le mercredi 27 avril 2022, devant la maison de Mme Sarr qui vit toujours chez sa belle-famille sise à Guet Ndar. Le mari de cette dernière Mamadou Sarr, était parti en Italie depuis 2007, trois jours après la fête de Tabaski (Eid El Kebir). Parti par la voie clandestine en utilisant une pirogue, il n’est jamais revenu auprès de sa famille. Dans un cadre de vie très précaire, son épouse se démène dans une demeure qui fait la taille d’une chambre. Entourée de saleté et de murs fissurés, notre interlocutrice informe qu’elle survit au jour le jour depuis le départ de son mari et tente de s’en sortir. Interrogée sur le voyage de son mari, elle nous confie avec les yeux remplis de larmes ce passage encore douloureux de sa vie.
"Depuis la mort de mon mari en mer, la majeure partie des hommes que je rencontre sont tentés par l'émigration clandestine et je n'ai pas envie de revivre cela"

 

Devanture de la maison de F. Ndiaye au quartier Guet Ndar de Saint-Louis
Devanture de la maison de F. Ndiaye au quartier Guet Ndar de Saint-Louis
« Mon mari m’avait prévenu qu’il allait partir, mais il l’avait caché à ses parents. Par la même occasion, il m’avait sommée de ne rien dire à personne. Je ne savais plus quoi faire, j’étais trop effrayée ce jour-là. Il m’avait rassuré en me disant qu’il n’aura pas de problèmes. On l’avait payé pour amener les gens, il était le capitaine de la pirogue lui et ses trois autres copains », confie-t-elle.

Pendant ce voyage, Mamadou Sarr a perdu la vie. Une nouvelle qui sera annoncée à sa femme et à ses enfants par l’un de ses trois amis qui a été sauvé. Depuis lors, la veuve livrée à elle-même se débrouille de gauche à droite pour entretenir ses deux enfants de bas âge.

« Je me suis mise dans la vente de poisson avec l’aide des amis de mon mari. Après la mort de celui-ci, il m’amenait un peu de poisson. Dès fois, il me donnait 1000 francs par-ci 2000 par-là, mais ça n’a pas continué, car ils ont aussi leurs familles. C’est par la suite que je leur ai demandé de me fournir du poison pour que je le vende afin de ne plus tendre la main. C’est une situation vraiment difficile. Mes enfants ne connaissent pas bien leur papa. Il est mort lorsqu’ils avaient 8 et 2 ans. Je n’ai pas eu le temps de me remarier. La majeure partie des hommes que je rencontre sont tentés par l’émigration et je n’ai pas envie de revivre ce que j’ai vécu avec Mamadou Sarr », déclare-t-elle.  

Abandon et déni
À quelques rues de chez Mme Sarr, nous retrouvons F. Ndiaye, Mme Beye, elle n'a plus de nouvelles de son mari depuis 13 ans. Son époux est parti depuis 2004, alors qu’elle venait d’accoucher de son cadet qui a maintenant 18 ans. « Il était parti en Italie. Il était d’abord parti en Espagne, après il a rallié l’Italie. Il m’avait prévenu de son départ, je lui répétais de ne pas y aller, mais il ne m’a pas écouté, c’est comme si je sentais que ça allait mal se passer. Il est parti aux alentours de 3 heures du matin, je n’oublierais jamais cette soirée de la vie. Je ne possédais pas encore de téléphone. Du coup, je ne pouvais pas prévenir ses parents pour qu’ils le stoppent. J’étais obligée d’attendre l’aube pour me rendre chez mes beaux-parents pour les prévenir. Après son voyage, il n'est revenu qu'une seule fois. Mais depuis 2009, je n’ai plus eu de ses nouvelles et je ne l’ai plus revu. J’ai effectué toutes les démarches pour le retrouver. En vain. Je suis parti dans les télévisions, radios, de même que dans les associations pour émigrés, mais rien. C’était trop dur pour moi et les enfants. On n’avait plus de soutien. Et c’était trop dur de survivre parce que je n'avais personnes pour m’aider à prendre en charge ma famille », raconte la dame Ndiaye, 

Qui poursuit difficilement: « Je me suis mis à vendre du poisson. A ma descente, je prenais ce qui n’était pas vendu pour préparer le dîner à mes enfants. J’ai deux garçons et une fille. Ils ne vont pas à l’école. Mes deux fils se rendent à la plage de Diamalaye pour aider les pécheurs à décharger leurs pirogues et gagner un peu d’argent. Quant à ma fille, elle s’occupe des tâches ménagères, elle est mariée maintenant ».
"Mon mari s'étant remarié avec une Italienne avant de mourir là-bas"
Arrêtant son récit par moment pour essuyer ses larmes qui perlaient ses joues ridées à cause de la douleur des souvenirs qui remontent, F. Ndiaye, âgée de 43 ans a déjà l’apparence d’une femme de 60 ans à cause des soucis et du stress qu’elle a accumulés avec la disparition de son époux.


Poursuivant, elle affirme que finalement après plusieurs années de disparition, elle a enfin eu des nouvelles de son mari. « En 2021, un dimanche qui restera à jamais marqué dans ma mémoire, on a entendu à la radio plus précisément a l’émission Xalass qu’on a annoncé sa mort, on a donné son nom et son prénom et son pays d’origine de même que sa ville. Il s’était remarié en Italie et avait fondé sa famille. Comme il était le père de mes enfants avec ma belle-famille on a tout fait pour entre en contact avec les gens qui étaient avec lui là-bas. C’était vraiment une rude découverte j’avais trop mal, avant de partir, il travaillait ici comme pécheur et gagnait moyennement sa vie. Quand on a appris sa mort, je leur ai annoncé la nouvelle, ils étaient tristes, mais au moins, ils ont su la vérité et j’étais soulagé et ils ont su que leur père est enterré en Italie, car sa deuxième femme une Italienne a refusé qu’on rapatrie le corps de mon mari », narre-t-elle.

Une douleur comme au premier jour
Direction, le quartier de Pikine où une vingtaine de jeunes de ce quartier ont perdu la vie dimanche 25 octobre 2020, aux larges de Mbour, dans une pirogue qui transportait des candidats à l'émigration clandestine. Toujours attristées par cette douloureuse perte, certaines familles refusent d’en parler. Nous sommes finalement accueilli par la mère de l’une des victimes de cette tragédie.

Assise sur une natte en train d’égrener son chapelet bleu, la mère de famille Absatou Bathily n’arrive toujours pas à faire le deuil de son fils Abdoulaye, mort depuis 2019 en pleine mer, le corps toujours introuvable. Évoquer cette histoire tragique demeure difficile pour elle et fait couler ses larmes.

« Il nous a caché son départ. Il n'a rien dit à propos de ce voyage vers l'Europe. Il a quitté la maison, un samedi, au moment du déjeuner prétextant une affaire à régler, il n'a même pas mangé », relate la mère éplorée. Le visage triste, les yeux posés sur les deux moutons attachés dans leur enclos, Mme Bathily fournit d’énormes efforts pour ne pas éclater en sanglots. Ce fils qu’il a perdu était son ainé, soutien et surtout son complice. Abdoulaye l’aidait dans l’éducation de ses frères et sœurs et était très présent auprès d’eux par ses conseils. « Il nous a dit qu'il allait juste bosser sur une affaire et qu’il allait revenir. Hélas, il nous a trompés pour partir. Et voilà qu'il ne reviendra plus jamais. Si j’avais su ce qu’il préparait, il n’allait pas sortir de la maison. Je ne l’aurais pas laissé faire, jamais de la vie », soutient-elle avec regret.

A Saint-Louis, des familles sont détruites à jamais par ce phénomène.

Ndeye Fatou Touré

Mercredi 25 Mai 2022 - 12:01


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