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Avortement médicalisé: l'Eglise oppose un refus catégorique, l'Islam pose sa condition, les OSC acculent l'Etat

Au Sénégal, 75% des populations ayant atteint l’âge de la reproduction sont favorables à l’avortement médicalisé en cas de viol ou d'inceste, selon un sondage de Continuum et Ipsos effectué dans huit (8) régions du pays. Malgré cette forte acceptation et les engagements pris depuis 2005 par le Sénégal en ratifiant la Charte africaine des droits de l’Homme et des Peuples relative aux droits de la femme en Afrique, la loi sur l'avortement tarde à être votée. Pour cause, le Clergé et l'Imamat pèsent de tout leur poids pour freiner le projet. Dans des entretiens croisés, l'Eglise et l'Islam ont donné leur avis sur la question. Le premier a opposé un niet catégorique. Le second ne voit qu'une seule condition pour permettre un avortement médicalisé. Quant aux Organisations de la Société civile (OSC), elles réclament une autorisation d'avorter. Mais seulement pour une catégorie précise de filles et de femmes.



Des acteurs courent, depuis 2013, derrière une loi sénégalaise autorisant l'avortement médicalisé, en cas de viol et d'inceste, « afin de réduire le taux d'avortement clandestin qui est très élevé au Sénégal » (17 avortements pour 1000 femmes âgées de 15 à 44 ans , selon l'enquête Guttmacher). Pourtant, le Sénégal a adopté et ratifié "sans réserve" le protocole de Maputo en 2005 qui donne ce droit aux femmes. Par conséquent, le Sénégal a l'obligation d'appliquer ce protocole conformément à l'article 98 de la Constitution. Mais, qu'est-ce qui bloque la loi ? Est-ce un manque de volonté politique ou est-ce le poids des religieux ? Selon plusieurs organisations dont l'Association des juristes sénégalaises (Ajs), le poids de la culture et de la religion constitue un frein dans leur combat.
Que disent les religions sur l'avortement ?

D'abord faut signaler que le Coran et la Bible n'ont pas la même position concernant l'avortement d'une manière générale. Le premier accepte l'interruption de la grossesse si et seulement si la vie de la femme qui la porte est menacée. Tandis que le second, c'est-à-dire la Bible, est catégorique là-dessus: pas d'avortement quelque soit la situation.
 
Point de désaccord entre le Coran et la Bible

Interrogé par PressAfrik, Imam Kanté est revenu sur la position du Coran sur la question. Selon lui, le Coran accepte l’avortement, mais dans certaines circonstances.

« L’avortement n’est une option que quand la vie de la personne qui porte la grossesse, la femme ou la fille, est gravement menacée », a-t-il déclaré. Précisant que sa position est confortée par « des considérations islamiques, dont le Coran et la Sunna (tradition) du Prophète, qui sont nos références en tant que musulman, les élaborations des juristes musulmans pendant des siècles, qui ont discuté de ces questions-là et qui me confortent sur ma position ». 

Imam Kanté a estimé que « Si des médecins considèrent que laisser développer la grossesse peut menacer gravement la vie de la femme, en ce moment le règlement et la déontologie médicale permettent d’interrompre la grossesse ».

Cependant, notre interlocuteur de rappeler que : « L’avortement est interdit par la loi au Sénégal et maintenant le code de déontologie permet une interruption médicale de la grossesse sur attestation d’un médecin. Donc, ce n’est pas laissé au bon vouloir, au ressentiment de la femme qui porte la grossesse parce que c’est une autre vie qui est en jeu ».

"Avortement égale meurtre, selon l'Eglise"

Invoquant la Bible, Abbé Alfred Waly, joint au téléphone, n'est pas du même avis que Imam Kanté. Il a déclaré : « Pour l’Eglise, quelle que soit la situation, on ne tuera pas », considérant qu’ un avortement ne peut pas être thérapeutique parce que dès qu’il y a avortement, il y a meurtre ». 

A l’en croire, si la vie de la maman ou celle de l’enfant est menacée, l’Eglise dira aux médecins : « faites tout pour sauver les deux vies. Il ne s’agit pas de tuer Pierre ou sauver Paul ».

Par ailleurs, si les hommes religieux, de manière générale, marquent leurs désaccords sur la légalisation de l’avortement médicalisé, c’est parce qu’ils ont l’impression de voir une dynamique d’aller vers un avortement massif. Déjà 51.500 avortements provoqués au Sénégal depuis 2012, selon une étude de Guttmacher (nous avons pu mettre la main sur le document de l'étude de l'institut qui a publié l'article sur son site, Ndlr). Et « cette dynamique est dangereuse », a estimé Imam Kanté.

Sur la même lancée, l’islamologue a souligné que de la même manière que l’inceste est interdit, l’avortement volontaire est aussi interdit parce que l’on « considère que le fœtus est innocent et il faut absolument respecter la vie du fœtus, sa vie a une valeur intrinsèque qui ne dépend pas des humeurs de sa mère qui le porte ».  

Avortement médicalisé: l'Eglise oppose un refus catégorique, l'Islam pose sa condition, les OSC acculent l'Etat
« On ne répond pas à un préjudice par un autre préjudice » 

Plusieurs campagnes de sensibilisation pour accepter cette loi ont été menées par différentes organisations notamment la Task-force qui regroupe 21 organisations composées de médecins, sages-femmes, journalistes, avocats, des jeunes et beaucoup d’autres organisations de promotion des droits humains. Leurs objectifs, faire accepter la loi sur l'avortement médicalisé en cas de viol ou d'inceste afin que les victimes puissent bénéficier d'une autorisation d'avorter si elle ne peut pas garder cette grossesse qui leur a été imposée.

A ces organisations, Imam Kanté dira que « avorter ne règle pas le problème de la femme victime d’inceste ou de viol. Certes l’inceste et le viol, sont des crimes abominables, mais cela ne se guérit pas par l’avortement. On ne répond pas à un préjudice par un autre préjudice, comme le dit le droit islamique », a-t-il lancé. Mieux, ajoute-t-il, « les oulémas considèrent que l’avortement volontaire est un crime au-delà de 4 mois et avant 4 mois, les oulémas considèrent que c’est harām (illicite)».

Abbé Afred Waly abonde dans le même sens. Pour lui, « Même si cette grossesse, elle est issue d’un inceste ou d’un viol, le commandement est clair : "tu ne tueras pas" ».

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L'avortement médicalisé en cas d'inceste et "ses termes trompeurs"
Selon l'homme d'église par ailleurs Recteur du Grand Séminaire de Sébikotane, dans le département de Rufisque (région de Dakar), dans  « avortement médicalisé en cas d'inceste, il y a des termes trompeurs ». Il a expliqué : « En général, c’est un avortement qui est recommandé par un médecin, par des spécialistes, en tout cas de la santé, principalement pour deux choses : la première, c’est souvent quand la santé de la maman est menacée par la poursuite de la grossesse, lorsque la gestation de l’enfant a une anomalie, les experts disent clairement à la maman ou à la famille : ‘si la grossesse continue, il y a risque pour la vie de la maman. Il y en a qui suggère qu’on fasse ce qu’on appelle un avortement  thérapeutique ou médicalisé'».

Il poursuit: « La deuxième éventualité, c’est au cas où l’enfant à naître est déjà victime, après un diagnostic prénatal, d’une malformation aiguë, par exemple une trisomie 21. Là, on suggère à la famille, vu la charge qui aura à s’occuper de cet enfant, un avortement thérapeutique ».

S'agissant de l'inceste, Abbé Alfred a fait savoir que le Livre de la Linguistique, en son chapitre 18 qui donne la position de l’Eglise sur la question de l'inceste. « L'Eglise est contre l'inceste », a-t-il soutenu.

Les organisations de lutte pour la légalisation de la loi, sont-elles des Lobbys ?

Les organisations qui luttent pour l'autorisation de l'avortement médicalisé en cas de viol et d'inceste sont souvent considérées comme des Lobbys. Mais Imam Kanté lui, ne préfère pas parler de Lobbys. Il les considère juste comme « des organisations qui sont soutenues par des courants de pensées et des fonds qui sont à l’extérieur du Sénégal, par exemple elles sont soutenues par l’Union européenne, l’Agence française de développement, par des fonds canadiens ». 

Pour le religieux, toutes ces organisations de lutte pour « autonomisation de la femme, droits humains, ect », sont juste des « chapeaux ». « On y met beaucoup de choses qui provoquent des bouleversements sociétaux qui perturbent des valeurs, et des organisations traditionnelles religieuses stabilisées au Sénégal. Il suffit de voir que ce sont des organisations internationales qui sont derrière elles », a-t-il déploré.
"Une loi en contradiction avec les valeurs sénégalaises"
 Malgré la pression et le plaidoyer des associations et organisations qui luttent pour l'autorisation de l’avortement en cas de viol ou d'inceste, une loi pour son harmonisation et son insertion dans l'arsenal juridique national tarde à être adoptée. Les hommes religieux pensent que c’est parce que le Sénégal a des valeurs qu’il faut respecter.

« Pour chaque loi proposée dans un pays, il y a des personnes qui poussent et d’autres qui sont opposées. Nous sommes contents de nous opposer et nous allons le faire jusqu’au bout à l’adoption d’une loi qui autorise l’avortement des cas, certes très difficiles, pour l’inceste ou du viol, mais pour nous ce n’est pas une solution humaine et juste. Autoriser cette loi pourrait amener à l’interruption volontaire de grossesse (IVG) simplement », a soutenu Imam Kanté.

Même son de cloche pour Abbé Alfred Waly qui se réjouit du blocage de cette loi. « La loi sur l’avortement médicalisé ne passe pas aux Sénégal, parce que le pays a des valeurs ».  Rappelant ainsi les propos tenus par Léopold Sédar Senghor (premier président de la République du Sénégal), pour définir la devise du pays qui est « un Peuple, un But, une foi ». C’est-à-dire « on est un peuple de croyant », a-t-il souligné. 

A en croire le religieux, quel que soit les idées qui arrivent dans le pays, moralement, l’Etat a un devoir de veille et de censure et il est aidé à cela par des valeurs religieuses qui sont là. Mieux, il est convaincu que les députés qui votent les lois à l’Assemblée nationale ne sont pas des Athées, ils sont bien sûr « des croyants donc, au-delà de ce qu’on veut leur imposer comme loi, c’est quand même des personnes qui ont des valeurs religieuses et civiques ». 

Eu égard à toutes ces considérations, l'Abbé a invité « ceux qui étudient cette loi et qui iront la voter, de réfléchir sur nos valeurs sénégalaises et sur nos valeurs religieuses ». Avant de conclure en tirant l’alarme : « Il y a des lois qui ne sont pas là pour nous aider à l’épanouissement. Parce que si une telle loi passe, chacun aura son prétexte pour faire un avortement ». 

« La loi contre l'avortement peut demeurer, ce que nous voulons, c'est une autorisation » 

Avortement médicalisé: l'Eglise oppose un refus catégorique, l'Islam pose sa condition, les OSC acculent l'Etat
Dans une interview avec PressAfrik, la Coordonnatrice du Comité de plaidoyer pour l’accès à l’avortement médicalisé en cas de viol ou d’inceste, a d’abord tenu à faire quelques précisions. Amy Sakho a souligné que les 21 organisations de la société civile dont des hommes religieux qui se sont réunies au sein dudit Comité ne luttent pas pour une légalisation de la loi, mais ce qu’ils demandent c’est plutôt pour une autorisation d’avortement en cas de viol ou d’inceste.
« Quand on légalise l’avortement, tout le monde peut demander à le faire. Par contre, l’autorisation c’est donné la permission à une personne. Nous voulons que cette loi qui interdit l’avortement demeure mais qu’il y ait une possibilité pour les victimes de viol ou d’inceste de pouvoir bénéficier d’une autorisation si elles ne peuvent pas garder cette grossesse qui leur a été imposée ». 

Sur la question de savoir qu’est-ce qui bloque la loi ? Mme Sakho de répondre, que le Sénégal a ratifié le protocole de Maputo et « sans réserve », alors qu‘il pouvait le faire avec réserve, donc il doit obligatoirement appliquer ce protocole selon la Constitution. Mais malheureusement, il ne le fait pas, a-t-elle regretté.
Pour rappel, l'article 14 du Protocole de Maputo stipule que tous les pays signataires doivent autoriser l'avortement aux femmes et filles victimes d'inceste, de viol ou d'agression sexuelle, mais également quand la santé de la femme qui porte le foetus est menacée.

Selon elle, « il y a peut-être un manque de volonté politique ». Toutefois, elle a rappelé que dans nos pays, « il est très difficile d’adapter ces lois qui touchent aussi bien la religion que d’autres aspects sociaux-culturels », avant d’appeler à « dialoguer ». 

Mme Sakho ne croit pas que l’autorisation de cette loi connait un quelconque blocage. Pour elle, c’est un processus qui est en train de suivre son cours normal. « A mon avis, ce n’est pas un blocage, mais c’est un processus qui est en train de suivre son cours normal », a-t-elle conclu. 

Regardez l'entretien vidéo de Mme Sakho avec PressAfrik sur l'avortement médicalisé


Aminata Diouf

Vendredi 11 Décembre 2020 - 08:26


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