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Fouladou des profondeurs: le long récit d'une misère sociale

Pendant deux semaines, «Le Témoin» a sillonné la région de Kolda en passant par ses grandes villes jusque dans certains de ses villages les plus reculés. Au cours de ce long périple, il a été question de tendre l’oreille aux populations de cette partie du monde rural mais également d’échanger avec des élus locaux pour s’imprégner de leurs conditions de vie. Récit poignant du quotidien de ces oubliés



Dans le Sénégal des profondeurs à 558 km de Dakar. Nous sommes au Sud du pays où l’hivernage bat son plein en ce mois d’aout connu pour sa forte pluviométrie. Sous un ciel nuageux, c’est à bord d’une moto taxi que nous quittons Vélingara pour Medina Gounass. Une matinée plus ou moins douce par la température. En toute vitesse, on traverse des villages le long de la RN 6. Pas besoin de s’arrêter pour observer le beau paysage avec la luxuriante verdure qui défile sous nos yeux. La route est bordée de champs. De gauche à droite, au milieu des parcelles de terre, s’activent des cultivateurs avec l’aide de chevaux et d’ânes, tirant inlassablement le matériel de désherbage. Un matériel rudimentaire, une preuve de la difficulté des tâches quotidiennes.

45 minutes de trajet environs et nous voici à l’entrée de la ville sainte. Gounass s’ouvre dans l’instantanéité par l’effervescence qui y prévaut. L’on ne tarde pas à se rendre compte que, dans ce brouhaha, la porte de la ville côtoie le marché. Ici, la peur que suscitent ailleurs les ravages sanitaires du coronavirus semble être reléguée dans le compte des affabulations. Rencontrer un individu, masque à la figure, relève du spectaculaire. Ce, malgré la densité humaine au niveau de cette place publique de la ville. Sur la moto, on tombe des nues, puis resserre nos masques. Perdus au milieu de cette foule, c’est au bout du fil que nous recevons les consignes de notre guide qui habite la localité. Indications notées, le jeune aux manettes du guidon accélère vers la demeure.
Quelques minutes après, nous sommes au cœur de la cité religieuse de Médina Gounass où résonne l’écho des graines d’un chapelet de misère.

Un poste de santé, mouroir de femmes
Courbée, la main posée sur le ventre, se tordant de douleurs, instinctivement, la jeune fille s’affale par terre dans un coin de la salle d’attente. La vieille qui l’accompagne se précipite vers elle dans l’affolement. Elle l’aide à se relever puis souffle à l’oreille de la malheureuse quelques mots de réconforts avant de se retourner, face à nos interpellations. «C’est ma belle-fille, Aminata Ba », présente la sexagénaire au bout d‘un long souffle. Drapée d’un léger tissu «meulfeu» le long du corps, la vieille qui a accouru vers le poste de santé dès l’aube, s’apitoie en ces termes : «Hier, nous n’avons pas pu fermer l’œil toute la nuit à cause des maux de ventre dont elle souffre. Et puis, elle est en état de grossesses. Nous nous sommes rendus tôt le matin dans ce poste de santé, mais jusqu’à présent, (il fait 10 heures du matin) on n’arrive pas à rencontrer le médecin. La liste qui porte le nom des patients à consulter que nous avons trouvée ici est presque sans fin. Or, dans toute la ville, nous n’avons pas un autre centre pour une consultation ».

Paradoxalement, la scène ne semble pas émouvoir l’assistance du fait d’un «sauve-qui peut» général. La salle d’attente du poste de santé est bondée de femmes venues de toutes parts de la localité en quête de soins sanitaires. Les chaises ne pouvant plus contenir la cohorte de patients, les unes sont assises à même le sol tandis que d’autres se bousculent au niveau du couloir. Repliée derrière la foule, debout dans une position inerte, Diénaba Kandé qui souffre pourtant d’une fatigue atroce est hantée par un douloureux souvenir que lui rappellent les lieux. C’est un après-midi de l’année dernière que sa sœur ainée a rendu l’âme dans ce poste de santé. La trentaine, femme au foyer, Diénaba n’en revient toujours pas. «Dans ces conditions dégradantes, nous, les femmes, sommes les plus exposées. Surtout celles en état de grossesse. La plupart d’entre elles ne s’en sortent pas. Je n’oublierais jamais la situation dans laquelle ma sœur a perdu la vie, ici, à cause des retards dans l’évacuation de certains cas urgents vers d’autres structures hospitalières de la région. Voir un médecin, relève d’une chance. Nous n’avons même de gynécologue pour une contrée si peuplée », relate t- elle d’une voix alarmante.

S’ouvre soudainement la porte du bureau pendant que se présente l’assistante de l’infirmier. La feuille d’arrivée des patients à la main gauche, le stylo dans l’autre main, elle est assaillie brusquement de toutes parts. Les unes revendiquant leur primauté sur la liste d’arrivée, d’autres arguant leurs douleurs intenses comme l’urgence du moment. Des altercations fusent de partout dans l’étroit bâtiment. La voix à peine audible, au milieu des vociférations, l’assistante de l’infirmier appelle au calme. «Arrêtez de vous disputer ! Cela ne fait qu’empirer la situation et nous retarder de plus dans la prise en charge des patients », tente-t-elle d’apaiser vainement. Les heures passent ! Lasse de poireauter sans pouvoir s’entretenir avec un infirmier, manifestement débordé, on bifurque d’une porte par derrière pour nous imprégner des réalités de la maternité située à côté.

«Nous travaillons sans salaire dans des conditions inhumaines»
Dans une blouse bleu foncée, les mains plongées dans ses poches larges, la matrone de garde marche nonchalamment ; la mine extenuée par 24 heures de travail sans répit. Apres une brève concertation avec sa collègue, ensemble, elles s’empressent de parler en requérant l’anonymat craignant des remontrances de la hiérarchie. On ne tarde pas à effectuer une visite guidée pour s’imprégner de la précarité dans laquelle baigne la maternité. «Voici, l’unique table d’accouchement ! Seul ce lit archaïque est mis à notre disposition pour les soins après accouchement. Imaginez, il nous arrive d’accueillir 10 femmes en une seule journée. La maternité n’a même pas une salle d’attente », font- elles découvrir.

De leur situation socio-professionnelle, c’est avec émoi que les mots sortent de leur bouche. «Nous sommes toutes ici sans salaire. Et pourtant, nous travaillons dans des conditions inhumaines», entonnent en chœur les deux matrones. « La durée de garde dépasse les 24 heures d’horloge. Je suis là depuis hier à 8 heures le matin. Il fait 13 heures en ce moment, et me voilà toujours là. Finalement, avec cette usure, aucune d’entre nous ne reste un mois sans tomber malade. Au nombre de huit, certaines d’entre nous ont une ancienneté de plus de 10 ans dans cette maternité toujours sans salaire ni contrat. Les autorités locales refusent de prendre au sérieux nos doléances », dénonce la matrone en poste au centre de santé de Medina Gounass. Des volontaires au service d’autres femmes. Elles leur permettent de donner vie. Des personnes plus utiles pour la société, mais qui vivotent par la faute d’autorités peu soucieuses de la santé de leurs administrés. Ainsi va la vie dans le Sénégal des profondeurs.

Le Témoin

AYOBA FAYE

Mardi 22 Septembre 2020 - 12:05



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