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Le Sérère et la lutte traditionnelle: le legs du berger

​Les origines de la lutte en pays sérère remontent à la rencontre entre un nain « kuss » (personnage mystique) et un jeune garçon, berger de son état appelé «kaynaak » en sérère, que l’on peut traduire littéralement par «gardien des vaches». Autrefois, seuls les « kuus » pratiquaient la lutte avant qu’elle ne soit vulgarisée grâce à ce concours de circonstances.



 Un jeune berger qui faisait paître ses bêtes dans la brousse a été hélé par des pygmées sur le chemin du retour vers l’enclos. Cette rencontre a eu lieu dans les rizières qui embellissent le décor autour des villages en pays sérère. L’invite à lutter, formulée par le nain, intrigua le berger qui crut un instant que son interlocuteur voulait la bagarre. Joignant l’acte à la parole, ce dernier l’empoigna, le souleva et l’envoya violemment au sol. Une première, puis une seconde fois. Aux troisième et quatrième tentatives, le berger réussit à faire mordre la poussière à son adversaire. Cette victoire parut suspecte compte tenu des pouvoirs mystiques du nain.

Le kuss avait-il senti le besoin de vulgariser la lutte par ce moyen assez particulier ? Tout le laisse croire ! Car après le triomphe du berger, il lui prédit un avenir radieux dans la lutte. Auparavant, il lui avait ceint les reins avec un morceau de cotonnade. De retour au village le soir, après avoir attaché ses bêtes à l’enclos, le berger initia ses amis à la lutte. Il devint un champion de légende puis légua le don à toute sa descendance qui le transmit de génération en génération. La transition entre les jeunes bergers pratiquant la lutte et les adultes s’est faite avec la complicité des pasteurs, premiers spectateurs des joutes.

Les compétitions se déroulaient le soir sous les yeux de ces derniers qui leur manifestaient un vif intérêt. Au fil des séances, la lutte gagna en popularité au point que les bergers organisèrent des tournois de lutte le soir. Ces combats opposèrent des bergers de deux villages voisins. Les enclos abritaient les compétitions dont les échos parvinrent au Roi du Sine. Très vite, le souverain manifesta le désir de s’impliquer. Son désir d’en transférer l’organisation sous son autorité fut accueilli comme une injonction.

Séances de pugilat et batailles rangées
A cette période, deux formes de lutte (lutte simple et lutte avec frappe) faisaient fureur dans le Sine. La seconde forme de lutte (avec frappe) avait droit de cité dans le Saloum D’ailleurs, elle intéressait beaucoup plus le Sine. Ces séances se terminaient souvent en queue de poisson avec des batailles rangées entre lutteurs ou spectateurs où tous les coups étaient permis.
La présence du Roi était suffisamment dissuasive pour refréner l’ardeur belliqueuse des uns et des autres. La lutte simple et la lutte avec frappe étaient donc pratiquées dans le Sine-Saloum de façon identique. Rien ne distinguait les lutteurs des deux contrées, dans leur comportement.

Dès leur entrée dans l’enceinte, les combattants sacrifiaient à une tradition à fort relent mystique. Certains frappaient par terre une branche d’arbre, d’autres enterraient du coton à l’entrée ou jetaient des poignées de mil à l’intérieur du cercle. Le mil avait valeur de composante dans la confection d’un talisman nommé daak (safadje en sérère) qui assurait à son porteur célébrité et popularité. Ce préalable évacué, place à la phase offensive.

Défis musclés et risque de mort d’homme
Le lutteur retirait au batteur le tambour principal qu’il déposait au milieu de l’enceinte. Ce rituel était un défi lancé aux autres combattants. Tout compétiteur qui renversait le tambour exprimait, de facto, son désir d’en découdre avec lui. En lutte avec frappe, cette « audace » lui valait un coup de poing avant que les hostilités ne commencent. Dès lors, l’enceinte devenait un champ de bataille où les coups partaient dans tous les sens, entraînant parfois mort d’homme. Ce n’est que lorsque le roi s’est personnellement impliqué dans l’organisation des séances de lutte que ces dérapages et dérives se sont estompés.
Les contrevenants encouraient des châtiments corporels à la hauteur du délit commis. La lutte avait acquis une telle popularité au point que le roi s’était résolu à en confier l’organisation au Jaraaf. C’est ainsi que la lutte prit son envol et s’étendit au-delà des frontières de Diakhao ou de Kahone.

Une solidarité à toute épreuve et un sens inné de l’hospitalité
L’organisation des séances de lutte relevait exclusivement de la compétence du roi. L’arrivée de spectateurs étrangers en provenance d’autres villages nécessitait des prélèvements de vivres dans toutes les concessions. Des bêtes étaient immolées. Les gigots du côté arrière droit revenaient au Roi. A l’époque, il n’y avait aucune discrimination. Les séances de lutte étaient ouvertes à tout le monde. Point de rôle spécifique dévolu aux jeunes filles et aux femmes d’âge mûr, comme on le constate, de nos jours, dans les chants de lutte. Chacun avait la latitude de soutenir son lutteur et de le pousser à l’exploit à sa façon.

Dans le Sine ancien, les femmes n’avaient pas la fonction d’animer les séances de lutte. De nos jours, elles le font en imitant leurs sœurs de la Côte, notamment les « Niominka » (pêcheurs) habitant les Iles du Saloum. Les femmes sine-sine ont appris à animer les séances de lutte au contact de celles de la Côte grâce à l’exode rural qui les conduisait dans toutes les contrées du pays. De retour au village, elles récitaient les leçons (de chant) apprises durant leurs pérégrinations.

L’accoutrement, signe distinctif du lutteur
Jadis, les lutteurs entraient dans l’arène au pas de course, trempés de sueur. Ils étaient torse nu, un pagne noué autour des reins. Au plan de l’accoutrement, les lutteurs de la Côte damaient le pion à ceux du Sine grâce à un faisceau de couleurs chatoyantes. A l’entrée de l’arène, il dessinait une étoile sur la terre, prélevait sur chaque branche une pincée de sable mélangée avec du mil éparpillé ensuite dans l’arène. Puis, il faisait quelques tours de l’enceinte avant de s’immobiliser devant le tambour major auquel il soufflait son “back” ou devise tambourine.

Le batteur l’exécutait avant que le lutteur n’esquisse des pas de danse. Pendant ses funérailles, la même danse était exécutée. De nos jours, les lutteurs tiennent à la main une corne et des sonnailles qu’ils agitent de droite à gauche, de l’avant à l’arrière dès leur arrivée dans l’arène. Ces différentes péripéties et mutations ayant marqué l’évolution, l’organisation et la vulgarisation de cette pratique sportive pour laquelle on se battait plus pour l’honneur, ont participé au développement fulgurant de la lutte.

Un regret toutefois : ce décor féérique fait de déguisements traditionnels et autres objets de parade qui conféraient aux séances de lutte traditionnelle authenticité et originalité manque aux nostalgiques qui peinent à distinguer nos lutteurs des stars des championnats de football européen ou de la NBA (basket américain) les jours de combat. Le Comité national chargé de la Gestion de la Lutte a gagné le combat de la redynamisation et de l’humanisation de la lutte. Il lui reste à faire tomber ce bastion imprenable qui fait toujours de la résistance.

Le Témoin

AYOBA FAYE

Jeudi 3 Septembre 2020 - 11:25