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Le gouvernement sénégalais a envoyé mon mari aux chambres de torture libyennes



Le gouvernement sénégalais a envoyé mon mari aux chambres de torture libyennes
Rafia Riffat est l’épouse de Salem Ghereby un citoyen libyen détenu à Guantanamo Bay pendant 14 ans pour avoir été arrêté par erreur au Pakistan en 2001 alors qu’il cherchait à rentrer dans son pays pour y retrouver sa famille. Il a été remis aux militaires américains. Salem a finalement été libéré et installé au Sénégal en 2016. En avril de cette année, il a été renvoyé à Tripoli en Libye contre son gré et il n’a jamais été revu depuis lors.

Il y a quelques semaines, ma famille a été forcée de prendre la décision la plus difficile de nos vies. Mes deux fils – âgés 16 et 18 ans – ont risqué leurs vies afin de pouvoir supplier une milice libyenne—connue pour la torture et les tueries—de libérer leur père. Ils n’ont pas réussi, mais au moins ils ne sont pas morts en essayant.

Aujourd’hui, nous ne sommes pas sûrs quelle milice détient mon mari, Salem. Chaque jour nous entendons des rumeurs différentes, chaque jour qu’ils ont échangé Salem vers tel ou tel groupe armé originaire de ce pays où le chaos règne. Mais il nous semble que nous ne courons qu’après des ombres. J’ai arrêté de manger et de dormir à cause de la peur. Salem était déjà très faible après avoir subi des années de torture à Guantanamo et je ne sais pas s’il est assez fort pour continuer.

C’est la deuxième fois qu’on a transféré mon mari de force vers une chambre de torture clandestine. La première fois, les Etats Unis l’ont envoyé en Afghanistan pour y être torturé, et ensuite à Guantanamo, où il était détenu pendant 14 ans sans être inculpé d’un seul crime.

Cette fois ci, c’était le Sénégal qui a envoyé mon mari vers un centre de détention secret.

Je ne comprends pas pourquoi le Sénégal ferait ça à Salem. Il n’a jamais rencontré du mal lorsqu’il y était. Il avait une vie tranquille et il faisait tout ce que demandait le gouvernement. Les hommes qui sont responsables de la situation actuelle n’arriveront pas à comprendre, peut-être. Mais moi, après mes expériences personnelles, je sais que le peuple du Sénégal, les mères et les épouses en particulier, sont compatissantes et aimantes et qu’elles comprendront.

Je me trouve en train de revivre le cauchemar de la première fois qu’on a ravagé ma famille : le premier enlèvement de mon mari. A cette époque, Salem était professeur à Kabul et j’étais enceinte de mon troisième enfant, Khadija. Mes deux fils et moi passions les derniers mois de ma grossesse avec ma famille au Pakistan. A la fin de l’année scolaire, Salem s’apprêtait à nous rejoindre.

Mais il n’est jamais arrivé. Il a été arrêté par des militaires pakistanais qui savaient qu’ils pouvaient échanger Salem contre une prime, s’ils mentaient et accusaient Salem d’être un terroriste.

Je n’ai jamais confié à nos enfants que Salem était à Guantanamo. Je voulais les protéger. Mais certains l’ont découvert et à cause de ça on a expulsé mes enfants de trois écoles différentes. Une fois, ils ont même été interrogés par la police.

La vie au Pakistan était tellement dure qu’en 2012 j’ai pris la décision de retourner en Libye pour être plus proche de la famille de Salem. C’était le chaos en Libye mais être plus proche de Salem faisait du bien.

Quatre ans plus tard, nous avons reçu la nouvelle que je craignais ne jamais recevoir. Le gouvernement américain a pris la décision qu’il n’y avait plus de raison de détenir Salem et il serait libéré.

La vie de Salem faisait face à un grave risque s’il retournait en Libye. En tant qu’ancien détenu de Guantanamo, il était un trophée potentiel pour les milices locales. Le Sénégal lui donc a offert l’asile permanent.

Enfin, je pouvais envisager une future où ma famille serait unie, et en août dernier j’ai pris toutes mes affaires avec moi à Dakar. Je croyais que nous pourrions y établir nos vies de nouveau, tous ensemble. Mais peu de temps après, il était évident que nous n’étions pas les bienvenus.

Une nuit, malgré la garde permanente devant notre appartement, il a été cambriolé et tout ce que nous possédions, toutes nos économies, tout était pris. Nous n’avions plus rien. Quelques jours plus tard on nous a donné des billets d’avion à mes enfants et moi, avec l’ordre de retourner en Libye.

Il n’était pas prudent que Salem nous accompagne. Nous craignions qu’il soit enlevé par les milices qui contrôlaient les aéroports et qu’il serait utilisé comme monnaie d’échange.

Mais le gouvernement sénégalais a quand même continué à menacer d’expulsion Salem de son pays et enfin, plus tôt ce mois-ci, il a accepté de venir en Libye tant que le gouvernement promettait qu’il pourrait atterrir à Misrata, un endroit où sa famille pourrait le mettre en sécurité.

Mais le gouvernement sénégalais a rompu sa promesse. Le 4 avril, contre sa volonté, Salem a été mis dans un avion à destination de Tripoli. Il a été remis à une milice qui le détient dans un endroit secret. J’essaye de ne pas imaginer ce qu’ils lui font ; leur torture est bien connue. Je suis terrifiée que nous ne le reverrons plus jamais.

Ces actes sont illégaux. Mais en plus c’était une trahison profonde des gens auxquels le gouvernement avait offert sa protection. Le Sénégal et les Etats Unis sont responsables pour la re-disparition de mon mari. Ils sont responsables pour la douleur et pour la détresse que nous souffrons mes enfants et moi.

Par Rafia Riffat

Mercredi 13 Juin 2018 - 15:28



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