Connectez-vous S'inscrire
PRESSAFRIK.COM , L'info dans toute sa diversité (Liberté - Professionnalisme - Crédibilité)

Le milliard de l'ombre qui dort dans nos rues : le grand gâchis de la Tabaski (Par Jules FAYE)



Chaque année, des millions de moutons sont sacrifiés au Sénégal. Au-delà du rituel sacré, la gestion désastreuse des résidus organiques révèle l'ampleur d'un sous-développement structurel et d'un manque à gagner économique vertigineux.
C’est un rituel immuable qui plonge le pays dans la ferveur. Pourtant, dès le lendemain de la Tabaski, les centres urbains sénégalais offrent le même spectacle apocalyptique : des milliers de peaux abandonnées sur les trottoirs, des abats en décomposition qui saturent l’air d'une odeur pestilentielle, et des réseaux d'égouts asphyxiés. Ce que la conscience collective traite comme une simple nuisance passagère est en réalité un crime contre l'environnement et un désastre industriel chiffré en milliards.
 
Une équation démographique explosive
 
Le Sénégal compte aujourd’hui environ 19 millions d’habitants, dont plus de 96 % partagent la foi musulmane. À raison d’une moyenne structurelle de 8 à 9 personnes par ménage, le tissu social repose sur un peu plus de 2,1 millions de familles. Si la précarité empêche certaines d’entre elles d’acquérir une bête, les foyers les plus aisés compensent largement cette marge en sacrifiant deux, trois, voire jusqu’à sept moutons ou plus.
 
Les chiffres officiels du ministère de l’Élevage confirment cette démesure logistique : le besoin national oscille chaque année entre 800 000 et 1 000 000 de têtes pour la seule journée de la fête. En moins de vingt-quatre heures, une masse colossale de matière organique est extraite, traitée à la va-vite, puis rejetée. Plus de 4 000 tonnes de peaux et des volumes astronomiques de résidus de panses s'accumulent instantanément dans l'espace public.
 
La bombe climatique invisible
 
Pour se débarrasser de ces encombrants vestiges, les stratégies citoyennes oscillent entre l'irresponsabilité et l'amateurisme. Les plus conscients enterrent les restes sous terre, déplaçant le problème sans le résoudre. Les autres abandonnent les peaux à l'air libre ou balancent les abats directement dans l'océan ou les canaux d'évacuation des eaux usées. En se décomposant de manière anaérobie — privée d’oxygène —, cette biomasse se transforme en une véritable usine à gaz à effet de serre.
 
Chaque mouton abandonné renferme une charge latente de pollution. La dégradation de son rumen (le contenu de la panse) et de ses abats non consommés libère entre 2 et 4 $m^3$ de biogaz, composé à près de 60 % de méthane pur ($CH_4$). Rappelons que le méthane possède un potentiel de réchauffement global 25 fois supérieur à celui du dioxyde de carbone ($CO_2$). À l’échelle du million de sacrifices, ce sont des millions de mètres cubes de gaz nocifs qui saturent l'atmosphère de nos villes en quelques jours, sous le regard indifférent des autorités sanitaires.
 
« Le sous-développement ne réside pas dans l’absence de ressources, mais dans l'incapacité systémique à structurer leur gestion. Jeter ces déchets, c'est jeter de l'énergie et de l'emploi. »
 
Méthanisation et pyrogazéification : la richesse confisquée
 
Ce tableau critique pourrait pourtant servir de rampe de lancement à une révolution énergétique circulaire. Si ces résidus étaient collectés de manière industrielle et centralisés, deux technologies éprouvées permettraient de transformer la crise en opportunité :
La Méthanisation : En introduisant les déchets humides et le contenu des panses dans des digesteurs industriels, le méthane s'échappant habituellement dans l'air serait intégralement capturé. Ce biogaz, une fois épuré, offre une double valorisation : la production d’électricité propre pour le réseau local ou sa conversion en biométhane de cuisson, capable de se substituer au gaz butane massivement importé par l'État. Mieux encore, le résidu solide de ce processus, le digestat, s’impose comme un engrais organique d'une qualité exceptionnelle, capable de régénérer les sols agricoles sahéliens appauvris.
 
La Pyrogazéification : Pour les matières plus sèches, les graisses résiduelles et les structures osseuses, ce procédé de traitement thermique à très haute température (plus de 700°C) en environnement pauvre en oxygène génère un gaz de synthèse hautement énergétique (le syngas) et du biochar, un amendement de carbone pur idéal pour la séquestration et l'agriculture.
 
Le scandale de l'or de la maroquinerie
 
Mais le plus grand naufrage économique reste celui de la filière cuir. Les moutons de la Tabaski, issus de lignées robustes et prestigieuses comme le Ladoum, le Peul-peul ou le Touabire, possèdent des peaux d'une finesse et d'une résistance recherchées par les industries de la maroquinerie et de la ganterie de luxe mondiales.
 
Une peau brute collectée à temps, correctement tannée et salée, représente une valeur marchande immédiate. En abandonnant un million de peaux à la putréfaction, le Sénégal détruit purement et simplement une manne financière estimée à plusieurs milliards de francs CFA. Au lieu d'alimenter un réseau de tanneries modernes, de créer des milliers d'emplois industriels pour la jeunesse et de générer des devises à l'exportation, nous faisons le choix d'encombrer nos décharges et d'empoisonner notre cadre de vie.
 
Une faillite de vision au quotidien
 
Ce laisser-aller saisonnier n'est que le miroir grossissant d'une gestion défaillante à l'année. Chaque mois, les abattoirs permanents du pays traitent des millions d'animaux pour la consommation courante sans que la question des effluents, des résidus sanguins et des carcasses ne reçoive de réponse écologique digne de ce nom. Les rejets directs en mer ou dans les nappes phréatiques périphériques continuent de détruire les écosystèmes dans l'impunité la plus totale.
 
Il est temps de changer de paradigme. La Tabaski ne doit plus être synonyme de crise environnementale majeure et de dépenses passives. L'État, de concert avec les municipalités et les investisseurs privés, doit impérativement concevoir une filière industrielle de valorisation des sous-produits de l'élevage.

En imposant des points de collecte obligatoires et des incitations financières au salage des peaux, le Sénégal pourrait transformer un fardeau urbain en un pilier de croissance verte. Le développement commence là où le gâchis s'arrête.
 
JULES FAYE
 


Samedi 30 Mai 2026 - 16:38


div id="taboola-below-article-thumbnails">

Nouveau commentaire :
Facebook Twitter