Le lendemain du lancement du nouveau parti présidentiel, à l'occasion de la visite du Chef de l'État à Touba en prélude au Grand Magal, le porte-parole du Khalife général des Mourides a lancé un message qui m'a profondément interpellé. Il a appelé à éviter le “fëtël” et à privilégier la “nguurma”. Je dois reconnaître qu'il m'a fallu faire des recherches pour comprendre toute la richesse de ce dernier mot.
Cette recherche m'a immédiatement rappelé un texte que j'avais lu il y a plusieurs années : “Note sur la suppression générale des partis politiques” de Simone Weil
Simone Weil soutenait que les partis politiques finissent souvent par rechercher leur propre intérêt plutôt que la vérité et le bien commun. Plus encore, elle estimait que l'adhésion à un parti pouvait progressivement réduire la liberté de jugement de ses membres. Le militant finit parfois par se demander moins ce qui est juste que ce que pense son parti. Je ne partage toutefois pas sa conclusion selon laquelle les partis devraient être supprimés.
Une démocratie ne fonctionne pas sans organisation. Les idées, aussi pertinentes soient-elles, ne transforment pas une société par elles-mêmes. Elles ont besoin d'être portées, structurées et défendues. C'est ce que j'exprimais il y a déjà quelque temps en disant que “la souveraineté ne se décrète pas, elle se construit”, Cette idée a ensuite été émises sous différentes formulations par notre leadership: “la souveraineté ne se décrète pas, elle s'organise”, puis “la souveraineté ne se décrète pas, elle se construit méthodiquement”.
Au-delà des formulations, je me réjouis qu'un consensus semble aujourd'hui émerger sur une idée essentielle : la souveraineté n'est ni un slogan, ni un décret. C'est une œuvre de longue haleine qui exige une vision, une organisation, de la méthode et de la persévérance.
Ayant eu l'honneur de contribuer aux réflexions ayant conduit à la Vision Sénégal 2050 et à la Stratégie nationale de développement 2025-2029, je considère que ces idées n'appartiennent désormais ni à une personne ni à un parti. Elles appartiennent au patrimoine intellectuel de notre pays et chacun peut les enrichir.
Les partis politiques sont donc des instruments indispensables de la conquête démocratique du pouvoir.
Mais une fois le pouvoir conquis, leur rôle change.
Un Président de la République est élu pour gouverner selon ses convictions et mettre en œuvre le projet sur lequel il a reçu la confiance des citoyens. Ce n'est effectivement pas du “fëtël”. La démocratie perdrait son sens si les élections ne servaient pas à appliquer un programme. Le “fëtël”commence lorsque les convictions cèdent la place au favoritisme, lorsque les intérêts du parti prennent le pas sur ceux de la Nation, lorsque les citoyens sont traités différemment selon leur proximité politique.
C'est pourquoi le message transmis à Touba me paraît d'une grande profondeur. Il n'appelle pas à renoncer aux partis politiques. Il rappelle que l'exercice du pouvoir exige davantage que la victoire électorale. Il invite à faire prévaloir la “nguurma”.
La “nguurma”, c'est la noblesse dans l'exercice du pouvoir. C'est la capacité à gouverner avec hauteur d'État, impartialité et sens de l'intérêt général, sans renoncer pour autant aux convictions qui ont conduit à la victoire démocratique.
Notre pays traverse aujourd'hui une situation politique nouvelle. Les institutions demeurent stables, mais le paysage politique est désormais structuré autour de deux grands pôles issus d'une même victoire électorale.
Dans une telle configuration, la tentation partisane devient naturellement plus forte. Elle ne concerne pas seulement les responsables politiques. Elle touche également les citoyens, les intellectuels, les analystes et tous ceux qui participent au débat public. Dès lors qu'un public vous identifie à un camp, il attend souvent de vous moins une analyse qu'une confirmation de ses propres convictions.
C'est précisément là que l'avertissement de Simone Weil conserve toute son actualité. La liberté de jugement est une exigence démocratique. Elle est indispensable à ceux qui gouvernent comme à ceux qui éclairent le débat public.
Les prochaines échéances électorales permettront, le moment venu, aux Sénégalaises et aux Sénégalais d'exprimer leur préférence. D'ici là, notre responsabilité collective est de préserver la stabilité des institutions, de rechercher les compromis nécessaires à la conduite des affaires publiques et de faire vivre un débat démocratique exigeant mais respectueux.
La démocratie n'a pas besoin de moins de convictions. Elle n'a pas besoin de moins de partis. Elle a besoin de partis capables d'organiser les convictions sans les enfermer, et de dirigeants capables de gouverner selon leurs convictions sans céder au “fëtël”, en faisant toujours prévaloir la “nguurma”.
Si un consensus continue de se dessiner sur les grandes orientations de souveraineté et de développement, alors le débat démocratique changera progressivement de nature. Il portera moins sur la doctrine que sur l'ethos, c'est-à-dire sur la personne appelée à l'incarner : sa crédibilité, son caractère, sa capacité à agir, son expérience, son histoire personnelle, sa relation de confiance avec le peuple, sans oublier le pathos, cette part d'émotion et de charisme qui accompagne toujours le choix démocratique. C'est peut-être ce qui est entrain de se dessiner avec la bipolarisation actuelle de notre vie politique.
En définitive, cette réflexion m'aura appris quelque chose. En cherchant à comprendre le sens profond de la “nguurma”, je me suis aperçu que notre patrimoine intellectuel et spirituel recèle lui aussi des concepts d'une grande richesse pour penser la démocratie, l'État et l'exercice du pouvoir.
Il y a quelque temps déjà, j'avais expliqué la convergence que je voyais entre mon slogan “Moom sa bopp, menel sa bopp” et l'enseignement de Serigne Touba, après avoir écouté une explication de son porte-parole sur cette doctrine. Cette conviction n'a pas changé.
Ma conviction demeure “Moom sa bopp, menel sa bopp”. J'y vois une école de responsabilité, de liberté de jugement et de confiance dans nos propres capacités. Peut-être est-ce aussi la meilleure manière de demeurer fidèle à ses convictions sans devenir prisonnier d'un parti, et de servir la Nation avant de servir un camp.
Abdourhamane Sarr
Ministre de l'Économie, du Plan et de la Coopération du Sénégal (avril 2024 - mai 2026)
Cette recherche m'a immédiatement rappelé un texte que j'avais lu il y a plusieurs années : “Note sur la suppression générale des partis politiques” de Simone Weil
Simone Weil soutenait que les partis politiques finissent souvent par rechercher leur propre intérêt plutôt que la vérité et le bien commun. Plus encore, elle estimait que l'adhésion à un parti pouvait progressivement réduire la liberté de jugement de ses membres. Le militant finit parfois par se demander moins ce qui est juste que ce que pense son parti. Je ne partage toutefois pas sa conclusion selon laquelle les partis devraient être supprimés.
Une démocratie ne fonctionne pas sans organisation. Les idées, aussi pertinentes soient-elles, ne transforment pas une société par elles-mêmes. Elles ont besoin d'être portées, structurées et défendues. C'est ce que j'exprimais il y a déjà quelque temps en disant que “la souveraineté ne se décrète pas, elle se construit”, Cette idée a ensuite été émises sous différentes formulations par notre leadership: “la souveraineté ne se décrète pas, elle s'organise”, puis “la souveraineté ne se décrète pas, elle se construit méthodiquement”.
Au-delà des formulations, je me réjouis qu'un consensus semble aujourd'hui émerger sur une idée essentielle : la souveraineté n'est ni un slogan, ni un décret. C'est une œuvre de longue haleine qui exige une vision, une organisation, de la méthode et de la persévérance.
Ayant eu l'honneur de contribuer aux réflexions ayant conduit à la Vision Sénégal 2050 et à la Stratégie nationale de développement 2025-2029, je considère que ces idées n'appartiennent désormais ni à une personne ni à un parti. Elles appartiennent au patrimoine intellectuel de notre pays et chacun peut les enrichir.
Les partis politiques sont donc des instruments indispensables de la conquête démocratique du pouvoir.
Mais une fois le pouvoir conquis, leur rôle change.
Un Président de la République est élu pour gouverner selon ses convictions et mettre en œuvre le projet sur lequel il a reçu la confiance des citoyens. Ce n'est effectivement pas du “fëtël”. La démocratie perdrait son sens si les élections ne servaient pas à appliquer un programme. Le “fëtël”commence lorsque les convictions cèdent la place au favoritisme, lorsque les intérêts du parti prennent le pas sur ceux de la Nation, lorsque les citoyens sont traités différemment selon leur proximité politique.
C'est pourquoi le message transmis à Touba me paraît d'une grande profondeur. Il n'appelle pas à renoncer aux partis politiques. Il rappelle que l'exercice du pouvoir exige davantage que la victoire électorale. Il invite à faire prévaloir la “nguurma”.
La “nguurma”, c'est la noblesse dans l'exercice du pouvoir. C'est la capacité à gouverner avec hauteur d'État, impartialité et sens de l'intérêt général, sans renoncer pour autant aux convictions qui ont conduit à la victoire démocratique.
Notre pays traverse aujourd'hui une situation politique nouvelle. Les institutions demeurent stables, mais le paysage politique est désormais structuré autour de deux grands pôles issus d'une même victoire électorale.
Dans une telle configuration, la tentation partisane devient naturellement plus forte. Elle ne concerne pas seulement les responsables politiques. Elle touche également les citoyens, les intellectuels, les analystes et tous ceux qui participent au débat public. Dès lors qu'un public vous identifie à un camp, il attend souvent de vous moins une analyse qu'une confirmation de ses propres convictions.
C'est précisément là que l'avertissement de Simone Weil conserve toute son actualité. La liberté de jugement est une exigence démocratique. Elle est indispensable à ceux qui gouvernent comme à ceux qui éclairent le débat public.
Les prochaines échéances électorales permettront, le moment venu, aux Sénégalaises et aux Sénégalais d'exprimer leur préférence. D'ici là, notre responsabilité collective est de préserver la stabilité des institutions, de rechercher les compromis nécessaires à la conduite des affaires publiques et de faire vivre un débat démocratique exigeant mais respectueux.
La démocratie n'a pas besoin de moins de convictions. Elle n'a pas besoin de moins de partis. Elle a besoin de partis capables d'organiser les convictions sans les enfermer, et de dirigeants capables de gouverner selon leurs convictions sans céder au “fëtël”, en faisant toujours prévaloir la “nguurma”.
Si un consensus continue de se dessiner sur les grandes orientations de souveraineté et de développement, alors le débat démocratique changera progressivement de nature. Il portera moins sur la doctrine que sur l'ethos, c'est-à-dire sur la personne appelée à l'incarner : sa crédibilité, son caractère, sa capacité à agir, son expérience, son histoire personnelle, sa relation de confiance avec le peuple, sans oublier le pathos, cette part d'émotion et de charisme qui accompagne toujours le choix démocratique. C'est peut-être ce qui est entrain de se dessiner avec la bipolarisation actuelle de notre vie politique.
En définitive, cette réflexion m'aura appris quelque chose. En cherchant à comprendre le sens profond de la “nguurma”, je me suis aperçu que notre patrimoine intellectuel et spirituel recèle lui aussi des concepts d'une grande richesse pour penser la démocratie, l'État et l'exercice du pouvoir.
Il y a quelque temps déjà, j'avais expliqué la convergence que je voyais entre mon slogan “Moom sa bopp, menel sa bopp” et l'enseignement de Serigne Touba, après avoir écouté une explication de son porte-parole sur cette doctrine. Cette conviction n'a pas changé.
Ma conviction demeure “Moom sa bopp, menel sa bopp”. J'y vois une école de responsabilité, de liberté de jugement et de confiance dans nos propres capacités. Peut-être est-ce aussi la meilleure manière de demeurer fidèle à ses convictions sans devenir prisonnier d'un parti, et de servir la Nation avant de servir un camp.
Abdourhamane Sarr
Ministre de l'Économie, du Plan et de la Coopération du Sénégal (avril 2024 - mai 2026)
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