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"Mais qui va donc gagner l’élection présidentielle ?" (par Babacar Diagne, journaliste)



"Mais qui va donc gagner l’élection présidentielle ?" (par Babacar Diagne, journaliste)
Il y a quelque chose d’assez étonnant dans le débat national actuel.
Nous sommes en 2026. Et pourtant, à entendre les conversations, à observer les positionnements et à suivre les spéculations politiques, nous avons déjà un pied en 2029.

Qui sera candidat ?
Qui soutiendra qui ?
Qui quittera quel camp ?
Qui se rapprochera de qui ?
Qui sera en mesure de gagner ?
Mais qui va donc gagner l’élection présidentielle ?
La question est déjà dans toutes les têtes.
Et il y a tout de même un petit problème : nous sommes en 2026.

Pendant que nous nous projetons ainsi à trois ans de l’échéance, le présent, lui, est bien là.
Nos paysans sont confrontés à leurs difficultés. Nos jeunes continuent, pour certains, de prendre les bateaux, avec cette tragédie de jeunes vies qui se perdent en mer. Nos enseignants connaissent encore les tensions et les grèves. Nos agents de santé aussi. Notre économie, notre école, notre système de santé, l’emploi des jeunes et tant d’autres secteurs appellent des réponses qui ne peuvent attendre 2029.

Nous sommes donc curieusement tournés vers une élection qui n’est pas encore là alors que les problèmes, eux, sont déjà là.

C’est un signal d’alerte, un véritable red flag sur notre rapport au temps public : nous nous projetons intensément dans une échéance électorale future alors que les urgences du présent appellent, elles, des réponses immédiates.

2029 nous obsède alors que 2026 nous attend

Toute la contradiction de notre moment politique est peut-être là. Nous avons les yeux rivés sur une échéance électorale qui se trouve encore à trois ans, alors que les urgences du présent, elles, ne nous accordent aucun délai.

Bien sûr, il est parfaitement légitime que les partis se préparent. Il est normal que les ambitions s’expriment. Une démocratie ne saurait interdire aux prétendants de rêver à la magistrature suprême, ni aux citoyens de réfléchir à ceux qui pourraient demain diriger le pays.

Mais il y a une différence entre préparer une échéance et vivre déjà dans l’attente de cette échéance.
Car le danger est là : que 2029 devienne progressivement le prisme à travers lequel nous regardons tout.

Une décision économique ? On cherchera son impact électoral.
Une nomination ? On y verra un calcul politique.
Une alliance ? On cherchera déjà le candidat.
Une rupture ? On annoncera une future candidature.
Une déclaration ? On tentera d’y déceler le prochain positionnement.

Et voilà comment une élection qui n’aura lieu que dans trois ans finit par devenir, par anticipation, le sujet de toutes les conversations et la grille de lecture de toute la vie nationale.
Mais il y a plus paradoxal encore.

Nous parlons beaucoup de qui dirigera le Sénégal en 2029, mais nous nous interrogeons beaucoup moins sur quel Sénégal nous voulons avoir en 2029.
C’est pourtant cette question qui devrait être la première.

Quel Sénégal voulons-nous dans trois ans ?
Un Sénégal où notre jeunesse aura encore envie de partir, parfois au péril de sa vie, ou un Sénégal où elle pourra enfin se dire qu’elle a un avenir ici ?
Un Sénégal où l’agriculture continuera de chercher son modèle ou un Sénégal capable de nourrir davantage sa population et de faire vivre dignement ceux qui la nourrissent ?
Une école constamment rattrapée par les revendications ou une école suffisamment stable pour préparer les générations futures ?

Un système de santé toujours sous tension ou un service public capable de répondre aux besoins essentiels de la population ?
Et surtout, quelle économie voulons-nous ? Quelle place pour le secteur privé ? Quelle politique d’emploi ? Quelle justice sociale ? Quelle gouvernance ? Quelle relation entre l’État et le citoyen ?

Voilà le véritable débat de 2029

Car une élection présidentielle ne devrait pas être seulement une compétition pour savoir qui occupera le palais.
Elle devrait être le moment où une nation choisit la direction qu’elle veut prendre.
Or nous ne manquons pas de plans.
Nous en avons eu, et nous en avons encore. Des horizons à 2035, à 2050, des stratégies, des programmes, des visions de développement qui, sur le papier, ne manquent ni d’ambition ni de bonnes idées.

Mais une stratégie de développement ne vaut que par sa capacité à devenir une ambition partagée.
Et c’est là que le bât blesse.
Combien de Sénégalais connaissent réellement le contenu de ces plans ? Combien de nos jeunes les ont lus ? Et surtout, combien se sont sentis suffisamment concernés pour avoir envie de les lire ?
Nous avons beaucoup pensé le Sénégal de demain.

Mais avons-nous suffisamment associé les Sénégalais à cette pensée ?

Un jeune qui prend la mer sur une embarcation de fortune pour tenter de rejoindre l’Europe ne part pas avec un exemplaire d’un plan de développement sous le bras.

Il part peut-être surtout parce qu’il ne voit pas suffisamment clairement sa place dans le Sénégal que nous lui promettons.

C’est peut-être cela qu’il faut changer.

Un pays ne se développe pas seulement avec des plans, aussi ambitieux soient-ils. Il se développe lorsque ses citoyens savent où ils vont et ont envie d’y aller.
Et cette ambition doit être particulièrement lisible pour notre jeunesse.
Car le Sénégal de 2029 ne devrait pas être seulement celui que nous décrirons dans un nouveau document de stratégie. Il devrait être celui que nos jeunes peuvent imaginer, désirer et surtout croire possible.

Voilà pourquoi la prochaine présidentielle ne devrait pas être réduite à une compétition de personnes.
Elle devrait être l’occasion d’un grand débat national sur le Sénégal que nous voulons construire.

Quel pays voulons-nous pour notre agriculture ?
Quelle école voulons-nous pour nos enfants ?
Quelle santé voulons-nous pour nos familles ?
Quelle économie voulons-nous pour créer des emplois ?
Quelle place voulons-nous donner à notre jeunesse ?
Quelle relation voulons-nous entre l’État et les citoyens ?
Quelle démocratie voulons-nous ?
Et surtout : quel Sénégal voulons-nous être en 2029 ?
La réponse à cette question devrait précéder celle de savoir qui le dirigera.
Car élire un président sans savoir précisément quel pays nous voulons construire avec lui, c’est prendre le risque de transformer encore une fois l’élection en compétition de personnes.
Or le Sénégal mérite mieux qu’une course vers le pouvoir.

Il mérite un projet de société auquel ses citoyens — et d’abord sa jeunesse — puissent enfin croire.

Alors oui, parlons de 2029.
Mais ne laissons pas 2029 nous faire oublier 2026.
Le Sénégal n’a pas seulement besoin de savoir qui sera son prochain président.

Il a d’abord besoin de savoir quel pays il veut lui confier.

Et peut-être qu’au fond, la question la plus importante n’est pas :
« Mais qui va donc gagner l’élection présidentielle ? »
Mais bien :
« Qu’allons-nous faire du Sénégal d’ici là ? »

Car, finalement, le plus important n’est peut-être pas de savoir qui gagnera l’élection.
Le plus important est de savoir quel Sénégal devra gagner avec lui.

Babacar Diagne
Journaliste, Ancien ambassadeur

Dia Koussa

Mardi 11 Août 2026 - 10:33


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