Dakar s’apprête à écrire une page inédite de l’histoire olympique africaine. Mais derrière les exploits attendus et les célébrations, une question nous interpelle : que faisons-nous de notre jeunesse lorsque les projecteurs s’éteignent ? Du Sénégal à l’Europe, de l’Afrique au reste du monde, Regards croisés dépasse les podiums pour interroger les espoirs, les frustrations et l’avenir de celles et ceux qui porteront le monde de demain.
Il est des événements qui entrent dans l'histoire par la porte du sport et nous obligent à pousser celle de la société. Du 31 octobre au 13 novembre 2026, le Sénégal accueillera les Jeux olympiques de la jeunesse, une première pour l'Afrique. Dakar, Diamniadio et Saly deviendront le théâtre d'une rencontre internationale où des milliers de jeunes partageront leurs talents, leurs ambitions et leurs rêves. Une reconnaissance historique pour le Sénégal et le continent, mais aussi une occasion de poser une question qui dépasse les podiums : que faisons-nous réellement de notre jeunesse, au-delà des jours où nous la célébrons ?
Car ces Jeux ne sont pas seulement une compétition. Ils sont un miroir tendu à nos sociétés, à nos institutions et à nos politiques publiques. Ils nous invitent à regarder ceux qui courent sur les pistes, mais aussi ceux qui, loin des projecteurs, cherchent encore leur ligne de départ.
Une première africaine, une responsabilité universelle
L'accueil du premier événement olympique organisé en Afrique constitue une date repère. Le continent ne sera pas seulement le spectateur des grandes rencontres mondiales : il en devient l'hôte et l'acteur. Le Sénégal aura l'occasion de démontrer son savoir-faire, de faire rayonner sa culture et de donner à voir une Afrique porteuse d'initiatives et d'ambitions.
Mais la portée de cette première se mesurera aussi à son héritage. Que restera-t-il après les cérémonies, les compétitions et le départ des délégations ? Des équipements accessibles, des compétences nouvelles, des perspectives professionnelles, des vocations et des partenariats durables ? Ou essentiellement des souvenirs et des images ?
La réussite d'un tel rendez-vous ne se résume pas à sa bonne organisation. Elle doit également se mesurer à sa capacité à élargir les possibilités offertes aux populations, notamment aux jeunes qui vivent loin des lieux de célébration.
Les jeunes que nous applaudissons et ceux que nous faisons attendre
Nous applaudissons les jeunes lorsqu'ils gagnent, célébrons leur créativité lorsqu'elle nous étonne et louons leur énergie lorsqu'elle sert nos projets. Pourtant, lorsqu'il s'agit d'accéder à une formation, à un emploi, à un logement, à un financement ou à des responsabilités, les portes peuvent devenir beaucoup plus difficiles à franchir.
Au Sénégal, les difficultés d'insertion professionnelle demeurent préoccupantes. Au deuxième trimestre 2026, l'Agence nationale de la statistique et de la démographie estimait le chômage au sens élargi à 23,5 % chez les 15-34 ans, contre 14,7 % chez les personnes de 35 ans et plus.
Derrière ces chiffres, il y a des diplômés qui attendent, des apprentis privés de moyens, des jeunes femmes qui cherchent à conquérir leur autonomie, des entrepreneurs sans financement et des travailleurs de l'économie informelle insuffisamment protégés. Il y a aussi ceux qui envisagent le départ, parfois au péril de leur vie, dans l'espoir de trouver ailleurs des perspectives qui leur échappent chez eux.
Une société ne peut retenir ses enfants par des discours. Elle doit leur donner des raisons de croire en leur avenir, sans leur interdire de découvrir le monde.
La véritable médaille d'une politique de jeunesse, c'est la possibilité offerte à chacun de vivre dignement de ses capacités.
De Dakar à Paris, Bruxelles, Genève ou Montréal : des jeunesses qui se croisent
Les réalités ne sont pas identiques d'un continent à l'autre. En Afrique, l'accès à l'emploi, à la formation, aux équipements et au financement constitue un défi majeur. En Europe et en Amérique du Nord, le coût du logement, la précarité professionnelle, les difficultés d'accès à l'autonomie et les discriminations pèsent également sur une partie de la jeunesse.
Le jeune Sénégalais qui cherche un premier emploi ne vit pas la même situation que le jeune Français qui peine à accéder au logement. Mais tous deux nous interrogent sur la capacité de nos sociétés à transformer les efforts personnels en perspectives crédibles.
Le regard croisé ne consiste pas à comparer les souffrances ni à rechercher un modèle parfait. Il s'agit d'apprendre des expériences, d'identifier les politiques qui fonctionnent et de comprendre pourquoi certaines promesses restent sans lendemain. L'Afrique a des enseignements à partager, tout comme l'Europe et les autres régions du monde.
Partout, une question demeure : quelle place accordons-nous aux nouvelles générations dans la construction de leur propre avenir ?
Des politiques pour les jeunes ou avec les jeunes ?
Il existe une différence entre parler de la jeunesse et lui donner réellement la parole. Combien de jeunes participent à la conception des programmes qui les concernent ? Combien peuvent proposer, expérimenter et évaluer les dispositifs censés répondre à leurs besoins ?
Une politique de jeunesse doit relier l'école à l'emploi, la formation aux besoins économiques, le sport à l'éducation, la culture à la création d'activités et le numérique à l'inclusion. Elle doit reconnaître la diversité des talents : tous les jeunes ne deviendront pas ingénieurs ou fonctionnaires. Certains seront artisans, agriculteurs, artistes, journalistes, techniciens, sportifs ou entrepreneurs. Tous méritent que leurs compétences soient reconnues.
Faire confiance aux jeunes ne signifie pas renoncer à l'exigence. Cela signifie leur transmettre des repères, leur donner des responsabilités et accepter qu'ils puissent inventer des réponses différentes de celles des générations précédentes.
L'intelligence artificielle renforce cette nécessité. Elle ouvre de nouvelles possibilités d'apprentissage, de création et d'entrepreneuriat, mais risque aussi d'accentuer les inégalités entre ceux qui disposent d'équipements, de connexion et de formation et ceux qui en sont privés. Parler de l'avenir sans démocratiser les compétences numériques serait préparer une partie de la jeunesse au monde de demain tout en laissant l'autre sur le bord du chemin.
Après les Jeux, le véritable rendez-vous commencera
Le comité d'organisation des JOJ et l'Organisation internationale du Travail ont engagé une coopération autour du travail décent, des droits des travailleurs et de la durabilité sociale de l'événement. Cette démarche rappelle que la réussite doit aussi s'apprécier à travers les conditions humaines de préparation des Jeux et les possibilités qu'ils laisseront derrière eux.
Les équipements seront-ils accessibles après les compétitions ? Les expériences acquises ouvriront-elles des portes ? Les partenariats survivront-ils à la cérémonie de clôture ? Les jeunes des quartiers populaires, des villages et des zones rurales bénéficieront-ils de cet élan ?
Les Jeux ne peuvent résoudre à eux seuls le chômage, les inégalités scolaires ou les difficultés de financement. Mais ils peuvent accélérer des initiatives, rapprocher des acteurs et donner naissance à des vocations. À condition de transformer l'événement en point de départ plutôt qu'en parenthèse.
Une jeunesse célébrée pendant quinze jours, puis oubliée pendant quinze ans, ne constituerait pas un héritage à la hauteur de l'événement.
Ce que nous devons à ceux qui viennent après nous
Au fond, Dakar 2026 nous interroge sur notre conception de la transmission. Quel monde voulons-nous laisser aux générations qui arrivent ? Une société où les efforts ne garantissent aucune perspective, ou des sociétés qui donnent à chacun les moyens de découvrir ses capacités et de participer à la vie collective ?
Nous ne pouvons garantir à chaque jeune la réussite qu'il espère. Mais nous pouvons rendre les chances plus équitables, ouvrir des portes, reconnaître les talents et éviter que l'origine sociale ne devienne une condamnation.
À Dakar, nous accueillerons le monde avec notre hospitalité et notre sens du partage. Nous applaudirons les champions. Mais nous devrons aussi penser à ceux qui ne monteront jamais sur un podium : ceux qui attendent une formation, un emploi, un atelier, une rédaction ou une entreprise où leurs idées pourront prendre vie.
Car le jeune qui ne deviendra pas champion olympique a lui aussi droit à une chance. Celui qui ne gagnera aucune médaille mérite une formation. Celui qui n'a pas de réseau mérite un accès équitable aux opportunités.
Dakar 2026 sera une première pour l'Afrique. Faisons-en davantage qu'une page glorieuse de notre histoire sportive : un moment de vérité sur notre manière de préparer l'avenir.
Il ne suffit pas d'offrir au monde le spectacle d'une jeunesse qui court. Il faut encore lui donner les moyens d'avancer.
Et si la plus grande victoire de Dakar 2026 était, finalement, de nous apprendre à ne plus laisser la jeunesse attendre son tour ?
Marie Barboza MENDY
Regards Croisés d'une Franco-Sénégalaise
Mendymarie.b@gmail.com
Tél. 78 291 83 25
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